En ce soir du 13 août 1912, le temps est à l’orage sur Prague.
Max Brod est fébrile.
Kafka a plus d’une heure de retard.
La faute au mauvais temps ? Ou Kafka va t-il encore une fois se dérober ?
Il doit venir avec des textes, que Brod aimerait proposer à la publication, peut-être le manuscrit d’un premier livre, de celui qui, il en est certain, va révolutionner la littérature de ce siècle.
…
Toute la famille Brod est déjà autour de la table de la salle à manger quand Kafka arrive enfin.
Il connaît tout le monde, sauf une jeune femme à qui il tend la main, et en face de qui il s’assoit.
Elle s’appelle Felice Bauer, c’est une cousine de Max Friedmann, le beau-frère de Brod.
Elle est juive, vient de Berlin et fait juste une halte à Prague avant de repartir pour Budapest, rendre visite à sa sœur.
Kafka, séduit, est volubile et lui parle avec passion de théâtre yiddish. Tout en se moquant de son côté « shmaltz », sentimental.
Felice est plus réservée. Elle répond à Kafka que plutôt que le yiddish qu’elle comprend assez bien, elle s’est mise à apprendre l’hébreu.
Elle est sioniste.
Kafka, avec enthousiasme, sort de sa poche un magazine sioniste qui propose un voyage en Palestine.
Deux semaines de trajet en bateau et sur place l’aventure. Il se dit prêt à sacrifier toutes ses vacances de l’année prochaine.
Max Brod n’en revient pas de la détermination subite de son ami, pourtant tellement indécis et sujet à mille appréhensions.
Felice est d’accord pour ce voyage. Elle veut bien partir avec lui. Elle tend la main pour serrer celle de Kafka. Marché conclu.
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C’est après cette première rencontre avec Felice que Kafka écrira « Le Verdict » sa première œuvre achevée et qu’il ne désavouera pas, écrite d’une traite dans la nuit du 22 septembre 1912.
Il trouve en Felice toute la force qui lui manque pour vivre sa vie d’homme. Il ne veut pas rester célibataire.
« À quoi rime cette vie si je reste célibataire jusqu’à la fin de mes jours ? Si je reste seul ? Est-ce seulement une vie ? »
Mais très vite, comme à chaque fois, c’est l’écriture qui prime chez Kafka. Et celle-ci est une maîtresse plus exigeante que Felice.
« Tu m'as écrit une fois que tu voudrais être auprès de moi quand je travaille. Sais-tu que dans ce cas, je ne pourrais pas écrire ? Écrire signifie que l'on se livre sans mesure. C'est pour cette raison que l'on ne peut jamais être assez seul quand on écrit. C'est pour cette raison qu'il ne peut jamais y avoir assez de silence autour de soi, quand on écrit la nuit elle-même n'est pas assez nocturne. »
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Kafka rompra à deux reprises ses fiançailles avec Felice.
Felice fuira aux USA aux débuts des années 30, en emportant avec elle les quelques 500 lettres que Kafka lui avait écrites. Elle les confiera à un éditeur new-yorkais à la fin de sa vie, en 1960.
…
Le voyage de Franz et de Felice en Palestine ne s’est jamais fait.
Kafka a continué à apprendre l’hébreu, ses cahiers d’apprentissage ont été retrouvés avec dans les marges, à côté des caractères hébraïques, des dessins de curieux personnages solitaires.
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Daniel Sarfati est médecin ORL, passionné par le langage, par les signes, la lecture des mots qui s’écrivent, se lisent sur une page ou sur des lèvres, les histoires qui se vivent ou qui s’inventent.