Daniel Arsand brosse dans « Revers » (Actes Sud), un portrait romanesque de la légende du tennis Bill Tilden, où la grâce valse avec la prédation sexuelle. Monstre égocentrique, enfant choyé par sa maman et ami de Charlie Chaplin. Un face-à-face avec la violence, dérangeant et brillant, comme toujours avec Daniel Arsand. Rencontre autour d'un livre courageux, au style tendu, tenu, où l'admiration cède sans cesse la place à une atmosphère de menace, à une sensation de chute.
Portrait de Daniel Arsand © Heloise Jouanard- Actes Sud
« Bill Tilden se prenait pour un dieu. Il était totalement indifférent à l'autre. » Daniel Arsand brosse dans « Revers » (Actes Sud), un portrait romanesque de la légende du tennis Bill Tilden, où la grâce valse avec la prédation sexuelle. Monstre égocentrique, enfant choyé par sa maman et ami de Charlie Chaplin. Un face-à-face avec la violence, dérangeant et brillant, comme toujours avec Daniel Arsand. Rencontre autour d'un livre courageux, au style tendu, tenu, où l'admiration cède sans cesse la place à une atmosphère de menace, à une sensation de chute.
-Daniel Arsand : Par un détour totalement inattendu. Je lisais un article de Télérama sur un documentaire consacré à Suzanne Lenglen, et je me suis demandé ce qu'elle avait fait pendant la guerre. En creusant sur Wikipédia, je suis tombé sur une photo d'elle avec un homme immense aux « bras de gibbon » : Bill Tilden. Je n'en avais jamais entendu parler, alors que j'avais toujours beaucoup d'admiration pour Federer — et il paraît qu'une intelligence artificielle, interrogée sur le joueur actuel le plus proche de Tilden par le style, a justement répondu Federer.
« Je crois qu'il a vraiment, vraiment créé le tennis moderne. »
-D.A. : Je crois qu'il a vraiment, vraiment créé le tennis moderne. Comme son frère le lui enjoignait, il sculptait l'espace. Il a fait du tennis un art et un spectacle. Enfin je pense que c'est un artiste, enfin d'une certaine manière, il y a là un génie.
C'est lui qui aurait le premier porté des shorts et changé les chaussures sur un court. Bill Tilden perdait volontairement lors d’un match le premier, sinon le deuxième set, temps qu’il utilisait pour percer à jour, mesurer, fixer les faiblesses et les forces de son adversaire, comme la façon dont celui-ci occupait l’espace, et dès le troisième set donc il soumettait l’autre à sa puissance et à son inventivité, sa créativité.
On ne savait jamais ce qui allait se passer. C'est pour cela qu'il déplaçait les foules. En deux ans, les spectateurs de ses matchs sont passés de 4 ou 500 à 2000.
Il n'était jamais là où on l'attendait sur le court. C'était un vrai démiurge. C'est ce qui a fasciné Godard, d'ailleurs, qui disait que ses mouvements étaient ceux de la caméra moderne. Lacoste, suite à une rencontre avec Tilden, a cette phrase extraordinaire, que je trouve magnifique : « Oui, je vous ai battu, mais vous m'avez tout appris ». Plus je lisais, plus j'étais sidéré, à tous points de vue.
J'étais fasciné mais je n'arrivais pas à trouver une raison pour tel fait, pour telle chose, telle attitude. Pendant une semaine, dix jours, je me répétais : « mais c'est quoi, cet être humain ? ». Je me suis dit qu'il fallait que j'écrive sur lui, alors même que je n'avais aucun point commun avec lui, si ce n'est que c'est un être humain et moi aussi.
« Plus je lisais sur Bill Tilden, plus j'étais sidéré, à tous points de vue. »
-D.A. : Il y a eu quatre versions du texte. Dans les trois premières, je n'y arrivais pas : aucune explication ne me satisfaisait pour comprendre son attirance pour les jeunes garçons. J'ai fini par comprendre qu'il fallait montrer une scène de violence. Celle, réelle, où après un match il entraîne un adolescent de 14-15 ans dans son vestiaire, sous les yeux de tout un système qui savait et se taisait : journalistes, gardes du corps, spectateurs. Personne n'a rien dit.
-D.A. : Oui, et c'est ce qui était passionnant à creuser : même un dieu peut être dans le déni, En janvier 1946 Tilden est arrêté à Los Angeles car surpris dans sa voiture avec un adolescent. Son avocat lui dit qu’il peut plaider non-coupable puisque de toute façon les parents du garçon ne le poursuivront parce qu’ils n’ignoraient pas qu’il se prostituait. On peut se poser des questions sur le pourquoi leur fils se prostituait. Mais Tilden répond : « Non, je plaide coupable. Je suis coupable, mais je suis un dieu ». Donc étant un dieu, j'ai tous les droits, même celui d'être coupable. Il trouvait toujours des excuses à son comportement. Il déformait la vérité. C’était toujours de la faute de l’autre. C'est un psychopathe, qui n'a effectivement aucune empathie pour l'espèce humaine.
« Je suis coupable, mais je suis un dieu. »
-D.A. : En 1937, il accepte de devenir le coach de l'équipe allemande à la demande de von Cramm, joueur numéro un qui refusait de prendre la carte du parti nazi et avait fait sortir d'Allemagne sa femme juive puis son amant juif. Von Cramm sera envoyé sur le front russe, étant ainsi voué à la mort, et cinquante des plus grands joueurs du monde signeront une lettre au roi de Suède pour le sauver. Un seul ne l'a pas signée : Tilden. L'autre ne l'intéressait plus, c'était fini.
-D.A. : Il se considérait tout simplement supérieur à tous et toutes comme les nazis pensaient l’être.
Ils sont au-dessus de l'humanité, ce sont des demi-dieux, des héros. Il ne peut pas être dans la défaite, ce mot n'existe même pas pour lui.
-D.A. : Il y a une scène clé : il perd la montre offerte par son père en découvrant son corps avec un camarade dans le jardin familial. Sa mère l'interroge violemment, il répond par une obscénité, elle le gifle. Il se sent alors plus fort qu'elle : « Moi, j'ai perdu la montre. Je sais où elle était. C'est ma vie. » Sa mère elle-même vivait un peu comme une déesse, exigeant aussi de lui qu'il ne soit jamais comme les autres.
« Quand il dit qu'il est un dieu, il le pense vraiment. »
-D.A. : Il se suffit à lui-même, les autres ne comptent pas assez pour le gêner. Chez ses parents, il ne supportait pas qu'on vienne le déranger quand il était seul face à une fenêtre. Il n'est jamais mieux que seul avec son propre corps. Il a un corps supérieur à tous les corps, un corps de dieu. Quand il dit qu'il est un dieu, il le pense vraiment.
-D.A. : Au début, face à cet homme qui souffre et vieillit, on a presque pitié de lui. Ce qui est troublant et met mal à l'aise. J’ai choisi cette option : que ce soit le lecteur qui juge. Moi, je montre. La première scène, où il s'invite chez des milliardaires de Los Angeles en terrain conquis, installe déjà cette dimension : tout lui est dû.
« J'ai choisi cette option : que ce soit le lecteur qui juge. Moi, je montre. »
-D.A. : Absolument : c'est le coup technique qu'il a dû reconstruire à force d'obsession, en s'entraînant huit à neuf heures par jour jusqu'à obtenir ce revers surnommé Cannonball, insurpassable. Mais c'est aussi l'autre face de l'homme, le retournement moral qui vient briser l'image du dieu des courts.
-D.A. : Peut-être que Bill Tilden noua une durable relation d’amitié avec un autre joueur de tennis, Vincent Richards. Mais que peut-on vraiment assurer concernant Tilden, quant à ses sentiments profonds ? Cependant on peut avancer qu’il se découvrit une affection paternelle pour un de ses élèves, Arthur Anderson qu’il admirait pour sa grande rigueur morale. Ce dernier et sa mère sont restés fidèles à Tilden jusqu’à la mort de celui-ci en 1953.
Ce sont presque les seuls. La plaque commémorative qui lui est consacrée ne porte que son nom et ses dates de naissance et de mort, sans rien d'autre.
-D.A. : Tilden garde sa part de mystère, comme tous les génies. Chez lui, aucune porte ne s'ouvre complètement. Si on est amateur de tennis, il faut lire son livre Match play and Spin of the Ball, qui est presque une éthique du tennis au sens antique. Il témoigne de ce génie du tennis qu'avait Bill Tilden et de son talent littéraire aussi.
Sa mère l’aimait avec trop de possessivité et donc mal. Il lut Proust dans le texte dans les années 20. Et Shakespeare dès son adolescence et sous l’influence de maman. Il écrivit de nombreux articles sur le tennis et sur le sport en général. Mais être un amateur - un amateur seul était amené à participer aux grands tournois - et non un professionnel ne l’autorisait pas à gagner de l’argent par des écrits sur le sport. Il s’en est octroyé le droit et s’est donc fait des ennemis à la pelle.
Je pense que les très grands sportifs sont habitués à être vainqueurs jusqu'au bout, dans une espèce d'adoration permanente. Ça ne doit pas être si facile que ça, même pour eux, dans leur vie privée. Il faut leur vouer un culte.
> « Revers » de Daniel Arsand, Actes Sud, 176 pages, 19 euros
Visionner une vidéo dans laquelle Daniel Arsand parle de son livre (Réalisation Actes Sud) :

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