Prix Jean Jacques Rousseau 2018

«Les Printemps amers» de Françoise Grard : le goût acide des souvenirs grinçants

Françoise Grard (Maurice Nadeau) a reçu le prix Jean Jacques Rousseau de l’autobiographie 2018 pour Printemps Amers.  Un livre au style acéré qui porte un regard acide sur une enfance composée d'absence et de chagrin. Mais la vie enlève l'enfant aux désarrois et l'entrâine vers d'autres rives. Nadine Vasseur a été séduite par cette belle leçon de liberté : elle partage avec nous son émotion de lectrice.

L’enfance, on le reconnaît depuis peu, n’a que rarement la douceur et la joyeuse insouciance des « verts paradis » chantés par Charles Baudelaire.

Le goût piquant de l'amertume

Celle que nous raconte Françoise Grard dans Printemps amers n’a, comme bien des nôtres, rien d’acidulé ni de suave. Elle a ce goût irritant et sombre mais aussi surprenant et piquant de l’amertume.  Car l’auteure, devenue experte en son plus jeune âge de l’attente et de l’abandon, a l’art de poser sur ces déceptions un regard acéré, d’une originalité réjouissante quand elle n’est pas simplement comique.

Une enfance entre les lignes de fuite

 C’est toute la grâce de ce livre que d’aller sans peur à la rencontre des plus intimes désarrois et de nous y entraîner tout en faisant mine de leur tenir tête par un esprit salvateur, doté parfois d’un solide sens du ridicule. Aucune enfance ne ressemble à une autre, celle de l’auteur ballottée entre deux parents séparés qu’elle semble aussi peu intéresser l’un que l’autre, a connu divers pays et continents, une mère à l’extravagance innocemment destructrice, un père requis par de hautes fonctions et une seconde épouse pétrie d’arrogance et de vacuité, une grand-mère salvatrice, ombrageuse et bonne. Les nôtres ont connu d’autres scénarios, mais d’une certaine manière qu’importe. 

L'absence et le manque, terreau d'une vie de liberté

Car ce que nous raconte Printemps amers, n’est pas qu’une enfance singulière, c’est ce tissu de manques et de bricolages, ce socle plus ou moins en déséquilibre, à partir duquel chacun d’entre nous a été au défi de se construire. Bien sûr, surtout, il y a l’écriture de Françoise Grard, et son refus de l’effet, son extrême précision, sa cruauté même quelquefois dans sa manière d’aller fouiller au scalpel au cœur des sentiments les moins avouables.

En témoignent ces quelques lignes sur le départ une fois encore d’un père, presque toujours absent : « Il est parfois difficile aux mal-aimés de quitter ceux qui les ont abandonnés. Leurs larmés en sont deux fois amères.  (…) En mon for intérieur, je comprime mon humiliation, le mépris que j’ai de moi-même. Je pleure des restes de dépendance qui m’attachent encore à ceux auxquels j’ai retiré mon amour, faute d’avoir réussi à conquérir le leur. C’est le chagrin des vaincus. » « Mais ce chagrin est bref » ajoute à la ligne suivant la Françoise désormais étudiante toute à sa liberté retrouvée et conquise.

Rien n’est lourd dans ce beau livre aux accents meurtris et profonds. Rien n’est triste. Seulement violent et tragique. Et au bout du compte stimulant. Comme tout ce qui nous fait vivre.        

>>Printemps Amers de Françoise Grard (Maurice Nadeau) a reçu le prix Jean Jacques Rousseau de l’autobiographie 2018.

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