Création

"Cholo Writing", les mots de la guérilla urbaine ?

Les Livreurs proposent en exclusivité aux lecteurs de Viabooks leurs réflexions sur les différentes manières dont la littérature intègre le quotidien. Ce mois-ci, focus sur le "Cholo writing" , une pratique au croisement  de l’art, de l’écrit et de la guerilla urbaine.

 Il suffit de traverser n’importe quelle ville pour apercevoir ces signes et motifs, noirs ou colorés, souples ou décharnés,  tracés au feutre ou à la bombe, aux flancs des rues et  parfois sur les surfaces qui semblent les plus inaccessibles. Certains trouvent que les graffitis dégradent le paysage, d’autres les voient comme de l’art urbain, la plupart ne le regardent même pas. Au sein de ce fatras graphique, deux catégories se distinguent grossièrement : d’une part le dessin (généralement figuratif, je n’ai pas encore relevé de graff abstrait), d’autre part l’écrit. Bien que le graffiti dessiné possède une répertoire riche et intéressant – en plus d’être à la mode sur le marché de l’art depuis quelques années -, c’est au graffiti scriptural, non moins riche et intéressant, que nous allons nous attacher dans la suite de cet article.

Incompréhensibles et  emmêlés, tels nous apparaissent le plus souvent les écrits qui recouvrent les coins de murs ici ou là. Il faut savoir que ces lettres, mots et chiffres surgis de nulle part sont les héritiers d’une longue tradition et les stigmates d’une histoire sanglante. Elle a encore cours dans les rues de Los Angeles, la ville qui a vu naître les premiers Cholos.

La création des gangs, une réponse aux lynchages  

 Les graffitis Cholo, ou placas, sont les inscriptions qui marquent les territoires des gangs de l’East L.A. Ils signalent l’appartenance d’un quartier, un « barrio »,  à l’un des nombreux gangs du Southwest des Etats-Unis.

Ce sont les Zoot Suiters (ou « Zooters »), les immigrés latinos des années 1930-1940 qui ont fondé les premiers gangs, afin de se protéger des Blancs qui les poursuivaient jusque dans leurs zones pour les lyncher. À noter que, depuis les années 1980, c’est autour de la drogue que se constituent les gangs. Les Zooters se distinguaient d’abord par leur style vestimentaire, une parodie version extra-large des costumes sur mesure des wasp - White Anglo-Saxons Protestants – qui les persécutaient ; également par leur langage (le caló), leur façon de marcher... Ces tendances se sont renforcées lorsqu’ils ont formé les communautés de défense des quartiers et aujourd’hui encore, on peut identifier un membre de gang, un Home boy, à sa voiture ou à sa façon de s’exprimer.

Les premiers placas étaient mexicains et ce sont les immigrés mexicains vivant aux Etats-Unis, appelés avec mépris les Chicanos, qui ont institué les codes du Cholo writing, que les gangs noirs ont repris à leur manière par la suite. Un graffiti Cholo se présente quasiment toujours de la même façon : le headline qui contient le nom du gang, le body copy qui présente les noms des membres et le logo-signature du graffeur, qui œuvre au nom du groupe (et non à titre individuel comme les graffeurs new-yorkais).

Un code formel rigoureux

 Deux points interpellent au sujet des placas de L.A.

Le premier, c’est la manière dont ce simple graff peut inspirer la crainte. Les Zooters ont d’abord joué sur la typographie, l’Old English, un lettrage de style gothique qui a le mérite d’être lisible d’un véhicule et dont les signes ressemblent à de petites silhouettes squelettiques. Le lettrage est noir et en majuscule, histoire de montrer qu’on est clair et donc sérieux. De plus, le protocole strict qui accompagne la réalisation d’un Cholo (schéma systématique des headline, body-copy et signature) confère un statut officiel à cette pratique et renforce ainsi la puissance de son message, qui doit dès lors être compris de tous. Les Home boys qui possèdent des sites web n’écrivent ainsi qu’en majuscules et avec un lettrage précis. Il existe de nombreux autres codes du Cholo Writing, par exemple le fait d’accoler à un surnom du body-copy le terme « loco » (fou) ne représente pas une insulte mais un titre honorifique pour un membre de gang.

Les placas de LA, expression des gangs

 Au début des années 1970, les propriétaires qui voyaient leurs bâtiments recouverts de placas feignaient de ne rien voir. Aujourd’hui, les placas de L.A. sont systématiquement effacés, manière pour les pouvoirs publics de s’attaquer aux gangs sans y toucher (effacer un placas demeure quand même un acte politique fort). Les Home boys sont donc contraints de trouver d’autres moyens de rester dans le paysage : tagguer des espaces peu visibles (lampadaires, sommets des bâtiments) ou même se tatouer des Cholos. Les placas, encore visibles aujourd’hui, rappellent donc la triste réalité des gangs et de leur violence, omniprésente dans l’East L.A.

Le deuxième point, c’est la particularité qu’ont les placas de témoigner de l’histoire des quartiers, ou barrios. Tout d’abord, on peut reconstituer les évolutions de chaque gang uniquement en suivant les Cholo writings qui s’y rapportent : la présence de leurs placas nominatifs témoignent des quartiers qu’ils ont occupés, le body-copy montrent les variations dans leur composition… Ensuite, les placas permettent de suivre en direct les conflits entre gangs  revendiquant un même barrio : il est en effet d’usage de provoquer un gang en rayant ses placas, même quand ceux-ci sont accompagnés du sigle « CS »(Con Safos), « protégés par Dieu ». Ce n’est donc pas pour rien que les Cholo Writings sont surnommés les newspapers of the street.

Le Cholo writing, une révolte littéraire ?

Le Cholo Writing n’est pas une pratique littéraire, au sens scientifique du terme, mais j’ai trouvé intéressant d’en parler pour cette première chronique de la saison. Le Cholo est un exemple d’écrit qui dépend directement du contexte dans lequel il a été tracé : il n’existe pas de Cholo sans barrio. D’autre part, le Cholo témoigne d’une violence directe : le palimpseste des placas est en fait une guerre graphique parallèle à une guerre des territoires. Enfin, le Cholo marque l’établissement d’une loi qui n’est jamais énoncée. Simplement, par sa forme, le Cholo dit : gare, car cet écrit est un avertissement ; par son fond, il dit ensuite : gare, car cet avertissement, c’est le nôtre, et voici qui nous sommes.

Pour approfondir le sujet, je conseille vivement la lecture de l’ouvrage Cholo Writing : Latino gang graffiti in Los Angeles de François Chastanet et Howard Gribble, qui est une référence en la matière et d’où j’ai tiré les principales informations de cet article.

Emmanuelle Rouquette pour Les Livreurs, lecteurs sonores

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