Avec ce roman d’espionnage qui fera date, Mikhaïl Chevelev plonge le lecteur au cœur du pouvoir russe. Action, suspense, lucidité, le dissident russe nous offre dans « Opération combinée » un cocktail détonnant, dont on ne ressort pas indemne. Une fable politique à la portée universelle, riche d’enseignements sur nos propres ressorts psychologiques. L'auteur du « Mage du Kremlin », Giuliano da Empoli, a qualifié ce roman de « précieux et d'une grande actualité ».
Portrait de Mikhail Chevelev (c) Andrew Rushailo-Arno pour Gallimard
Avec ce roman d’espionnage qui fera date, Mikhaïl Chevelev plonge le lecteur au cœur du pouvoir russe. Action, suspense, lucidité... le dissident russe nous offre un cocktail détonnant, dont on ne ressort pas indemne. Une fable politique à la portée universelle, riche d’enseignements sur nos propres ressorts psychologiques.
Bienvenue dans la voyoucratie. Un roman de politique fiction extralucide porté par un suspense haletant, il ne faut pas moins que cette mécanique d’une efficacité inouïe pour accepter de regarder en face la réalité brute du pouvoir politique. Et de contempler son envers minable, une fois dépouillé du prestige dont les entourages ont le secret, trafiquants de propagande et de mensonges à la petite semaine. Sombres marionnettistes chargés de mettre en scène le terrorisme intime qui chaque jour vicie un peu plus les esprits et déchire les familles, ou ce qu’il en reste.
Mikhaïl Chevelev nous entraîne dans une histoire d’espionnage magistrale, écartelée entre les États-Unis et la Russie, où vendre son âme au diable reste la seule manière de sauver sa peau. C’est La vie des autres traitée avec le point de vue du narrateur omniscient. L’œil de Moscou, si l’on veut. « Ensuite, l’Union Soviétique a disparu… bon, c’est une longue histoire. Bref, elle a disparu et la Russie est apparue. Le fameux parti – qui n’avait rien d’un parti, mais tout d’un clan – a été dispersé et les services de renseignements – tu te souviens de leur nom ? le KGB, c’est ça – sont devenus inoffensifs. Enfin, c’est ce que tout le monde a cru, y compris ton grand-père. Que ça faisait partie du passé. »
L’efficacité redoutable de ce roman tient à sa parfaite mise en scène des rouages d’un pouvoir si difficile à cerner, occupé qu’il est à plein temps à enfumer le monde entier. Ses méthodes de barbouze, son art du complot… et l’arme fatale du « kompromat », ce truc qu’il n’aurait pas fallu faire et que l’on fait, en prime devant des témoins qui n’étaient pas là par hasard. Simple. Efficace. Indémodable. Une grenade dégoupillée qui traverse le temps et les océans pour vous exploser à la figure à retardement, mais non sans efficacité, ni dégâts.
Il faut bien du courage pour pénétrer et dévoiler les arcanes du pouvoir russe. « Connais ton ennemi et connais-toi toi-même. », conseille Sun Tzu dans son Art de la guerre. C’est la raison pour laquelle Giuliano da Empoli juge le troisième roman de Mikhaïl Chevelev « précieux et d’une grande actualité ». En nous plongeant dans les ressorts intimes de la politique russe en maître de l’atmosphère, Mikhaïl Chevelev joue les Graham Green russe. Il nous plonge dans un quotidien où l’équilibre de la terreur se joue et de rejoue indéfiniment à l’échelle individuelle.
« Si on regarde bien, l’Union Soviétique ne se distinguait en rien des autres régime totalitaires – tu comprends le mot totalitariam, n’est-ce pas ? En rien, si ce n’est pour deux choses. Au début de son existence, des dizaines de millions de gens ont été tués pour des broutilles, alors la peur s’est répandue ; du coup, gouverner ceux qui avaient survécu est devenu un jeu d’enfant. La deuxième chose c’est qu’elle possédait des armes nucléaires, et pas qu’un peu, donc personne ne voulait avoir affaire à elle, sans savoir comment s’y prendre. Ceux qui dirigeaient le pays étaient…
Je souris involontairement en imaginant Macha incapable de se retenir d’ajouter son bon mot préféré : « …des tueurs et des voleurs entourés de putes (…) Donc, voilà, deux forces se trouvaient à la tête de ce pays : d’un côté, des gens qui se disaient du « parti », et, de l’autre, les services secrets qui allaient avec, qu’on appelait le KGB. C’est comme la CIA chez nous, et disons, les républicains. Mais la subtilité, c’est qu’une loi interdisait les autres partis, il ne pouvait y avoir que celui-là, pour toujours. Donc ces gens contrôlaient tout et faisaient ce qu’ils voulaient. Ils cessèrent de tuer les gens en masse, ce n’était plus la peine, tout le monde avait compris de quoi ils étaient capables ».
C’est une fable politique à la portée universelle car elle touche au plus profond des êtres, de leurs motivations et de leurs peurs. Là où il est dérangeant de braquer la lumière, tout comme cela est nécessaire pour savoir où l’on est, d’où l’on vient et où l’on va, comme l’imposait la conjugaison grecque. Et surtout là où aimerait aller, ou ne pas aller. Comme dans un film de Costa-Gavras, la liberté est en jeu derrière le mécanisme de ce piège infernal.
« Pourquoi la cruauté est-elle devenue la norme dans les relations humaines ? », écrivait Ludmila Oulitskaïa dans la postface du premier roman de Mikhaïl Chevelev, Une suite d’évènements. La question qui se pose aujourd’hui est : « Pourquoi la démocrature a-t-elle gagné temps de terrain partout dans le monde ? ». Parce qu’aujourd’hui ce sont la brutalité, la rancœur et l’envie qui tiennent lieu de rêver. Parce que c’est ainsi que l’on gouverne en voyoucratie. « Ils ont besoin du chaos, de la guerre. C’est leur seule chance de rester vivants ».
On referme Opération combinée avec le sentiment de disposer enfin des clés pour comprendre cette puissance toujours au centre du jeu et des tractations les plus mortifères tout en se parant de toutes les vertus nationalistes, orthodoxes, capitalistes, de la bien-pensance en veux-tu en voilà. Cet art de battre tous les records du politiquement correct est bien le double héritage des Tsars et du Stalinisme et de ses lointains petits descendants. Ils ont toujours aussi face à eux de grands auteurs à la hauteur de leurs crimes.
Opération combinée, de Mikhaïl Chevelev. Traduit du russe par Laurence Foulon. Gallimard, 139 pages, 19 euros.

Philippe Vasset remporte le prix Médicis 2026 pour son roman « Dans les grandes lignes » (Flammarion), un roman dans leque
Écrivain, essayiste et journaliste, auteur d’une trentaine d’ouvrages, Sébastien Lapaque est le lauréat 2026 du Grand prix du Roman de l’Académie f
L'Académie Goncourt vient de livrer sa dernière sélection : 4 romans sont désormais en lice.
Dans le sillon de l'affaire Thélyson Orélien, un nouveau prix littéraire vient d'être créé : le prix Pascal, qui veut récompenser une œuvre écrite
02
03
04