Lauréat du Prix Joseph Kessel 2025

« Mélancolie des Confins : Nord » de Mathias Énard, une célébration du voyage et des amitiés

Pendant le Festival Etonnants Voyageurs de Saint-Malo, le Prix Joseph Kessel a récompensé  Nord, premier volume de la tétralogie de Mathias Énard, Mélancolie des Confins (Actes Sud). Cette déambulation érudite et généreuse, aux quatre points cardinaux est née de la visite à une amie frappée par un AVC. Un voyage dans les courants profonds des amitiés littéraires, « affinités électives » qui affleurent au hasard des lectures. 

Portrait de Mathias Enard Wikipedia Portrait de Mathias Enard Wikipedia

C’est Mathias Énard, « l’orientaliste, le traducteur, polyglotte », l’historien-géographe, érudit et chantre de l’amitié, qu’ont récompensé Oliver Weber et son jury. Sa « mélancolie joyeuse qui évoque la féérie du voyage, des amitiés, des rencontres, celles d’aujourd’hui, celles d’hier, avec Heine, Goethe, Nerval, quelques poètes arabes aussi. » Le président du prix a salué en avant-propos « un livre très riche en références historiques et en escales littéraires, première étape d’un long périple aux quatre points cardinaux ».

« Ce qui est fascinant avec Kessel, c’est l’amitié. » Mathias Énard

 Le prix lui était remis sous les auspices du « Lion » Kessel, « fauve candide » dont « la vraie, l’unique raison de vivre, c’est l’amour de l’être humain », selon Olivier Weber. « Ce qui est fascinant avec Kessel, c’est l’amitié », confirme Mathias Énard, recommandant au passage la biographie d’Yves Courrière, Joseph Kessel, sur la piste du lion, « qui se lit en deux nuits ». Heureux de recevoir ce prix exigeant pour son livre « qui parle aussi de l’amitié en littérature », il a offert en retour à l’assistance les anecdotes érudites et généreuses dont il a le secret. Sur ce récit de la bataille de Stalingrad confisqué par le KGB et réécrit de mémoire avant de ressurgir avec la brève ouverture des archives soviétiques après la chute du Mur de Berlin. Sur ces « valeurs européennes qui nous amènent quelque part » et qu’il voit se dessiner à travers les rencontres de Casanova et de ses contemporains naviguant sans cesse d’une contrée à l’autre.

Á la lisière de l’onirisme

Avec Mélancolie des Confins. Nord., « atlas personnel », « cartographie intime », Mathias Énard « trouve, encore une fois, la note juste pour célébrer les rencontres et l’altérité », notent les éditions Actes Sud en quatrième de couverture. L’auteur de Boussole entraîne le lecteur dans ses divagations de « rat de bibliothèque », avide de trouver des chemins de traverse, des passerelles entre les arts, entre les êtres, entre les lieux, les époques et les auteurs. En quête d’une « frontière intérieure, la frontière du souvenir, celle de la mémoire, qu’on franchit avec l’hypnose ».

Nos boussoles littéraires

Toujours à la lisière de l’onirisme, c’est « l’espoir mélancolique », qui est ici récompensé. La Sehnschut, ou « nostalgie des lendemains », chère à Olivier Weber dans le sillage de Goethe et de son traducteur, Nerval, évoquée un peu plus tôt dans la journée lors de la rencontre intitulée « Nos boussoles littéraires » avec Christine Jordis et le lauréat du prix Joseph Kessel, qu’animait la traductrice Anne Proenza.

Mathias Énard qui affirme ne pas aimer voyager (ou peu en goûter les contingences), mais a fait Langues O’ et longtemps séjourné au Moyen-Orient, se trouve récompensé au festival Étonnants Voyageurs avec cette errance littéraire sur le principe de Boussole. La Mélancolie des confins mènera ensuite les lecteurs à travers les paysages impalpables de l’Espagne ottomane et l’Argentine.  

Un festival à part

Des rencontres de Saint-Malo, « il reste toujours quelque chose » a rappelé le maire de la ville, Gilles Lurton, lors de la conférence de presse de clôture. Le livre primé cette année en est une formidable continuité.

Le discours d'Olivier Weber lors du Prix Joseph Kessel 2025 pendant le Festival Discours Etonnants Voyageurs

Afin de prolonger la magie des rencontres, des correspondances inattendues et des courants secrets qui ont régné pendant le festival, voici le texte du discours d’Olivier Weber. En hommage à Kessel, il dit mieux que personne l’esprit de liberté et d’amitié qui souffle sur Saint-Malo durant ce festival à part.

« C’était un aviateur, un combattant des deux guerres mondiales, un résistant, un écrivain, un grand reporter, un correspondant de guerre, un académicien et finalement… un aventurier.
Né en 1898, Joseph Kessel a traversé le XXe siècle au galop.
Quel roman que ses vies, certes, mais quelle fragilité aussi cachent-elles en leur sein ! Loin de la mythomanie inventive de Malraux ou de la dramaturgie soignée de Hemingway, Kessel a plongé dans une mélancolie fertile pour se délivrer de ses drames et offrir une œuvre polyphonique sur l’interprétation du monde, à la fois conteur et témoin, lui qui déclarait que « la vraie, la profonde raison de vivre, c’est l’amour de l’être humain ».
Dans ses livres et reportages, d’une étonnante modernité, ce chroniqueur du monde d’hier et de demain décrit la misère, les bas-fonds mais aussi l’espérance, de Vladivostok aux bidonvilles d’Afrique, des faubourgs de Berlin sous la coupe des nazis aux mines de rubis en Haute-Birmanie sous la tutelle des trafiquants, chantre de la grandeur humaine dans le fracas des guerres et le tourment des passions. L’imaginaire et l’amour sont là pour rehausser la condition humaine d’ici et de « là-bas », dans une œuvre qui allie la quête de l’espoir et le goût de la révolte.

Rebelle inapaisé et pétri de contradictions, homme paradoxal par excellence, tribun des amitiés à vie, ivre de liberté et hostile aux idéologies dominantes, tantôt chantre des folles années de fête et de beuverie, tantôt partisan des engagements armés les plus périlleux, il n’aura cessé de défier son siècle. Il le parcourt comme un migrant, tels ces errants de la littérature moderne qui ont su la renouveler, Joyce, Beckett, Ionesco, Nabokov, Gary ou Soljenitsyne.

Héros biblique selon le mot d’Emmanuel d’Astier de La Vigerie, fauve candide dont la vie représente plus qu’un roman, le vieux lion Kessel a eu pour terrain de chasse la tendresse et la dureté des savanes du monde. Éternel partant vers l’ailleurs sans confins, voyageur sans boussole attentif aux misérables, Kessel incarne aussi cette vision nomade du monde qui nous interpelle. De l’Irlande en révolution dans les années 20 à l’Afghanistan en proie aux appétits des empires, de l’Éthiopie esclavagiste à la Terre promise, puis Israël année 0 (en 1948), Kessel aura été un témoin parmi les hommes et un acteur engagé dans le siècle.

Les sentiments en bataille qui parcourent ses livres ne sont ainsi que le reflet d’une âme chavirée, mais qui demeure d’abord un cœur pur, où l’amitié des hommes compte autant que le goût du baroud. Dans son œuvre, d’une grande diversité, la fraternité des armes n’a d’égal que le rêve d’aventure. S’il met en scène dans ses pages une multitude de personnages, c’est moins par pudeur que pour avancer masqué dans leur ombre et mieux épouser leurs mille vies. 
En avance sur son temps, intuitif sur la marche du monde, il en a interprété le chaos et la douceur, quitte à transcender la réalité. Un écrivain certes visionnaire, mais d’abord propulsé par le génie de sa mélancolie, coureur d’horizons qui en aurait trop vu.
Sous la plume de cet explorateur du vrai et de l’inconnu mystérieux, écrivain de la souffrance et du bonheur des êtres, quels qu’ils soient, la vérité apparente est dès lors revisitée, pour amener le lecteur vers le romanesque et placer l’imaginaire au cœur de la compréhension du monde afin d’extraire de la nature humaine le merveilleux.

Six décennies d’errances et de reportages n’ont en rien entamé sa soif d’apprendre et de restituer, de découvrir et de conter. À travers ses romans, ses récits, ses chroniques, de Belle de jour aux Cavaliers, de Fortune carrée à L’Armée des ombres, de Mary de Cork au Tour du malheur, se dessine une fresque de l’humanité tout en troubles, plongée dans les convulsions d’un siècle violent. De la guerre, il glisse vers un roman. Relevé plus ou moins indemne d’un manuscrit de fiction, il s’envole pour un terrain de conflit. Loin ou proche des lignes de front, mais toujours « au plus près », comme le recommandait Capa.

Au plus près des hommes, il donne ses lettres de noblesse à la correspondance de guerre, à l’instar de Dos Passos, Hemingway, Malaparte et avant eux « le Loup » Jack London, que « le Lion » Kessel aurait aimé. Il brise les frontières entre le roman et le reportage, entre la fiction et les « choses vues » à la Victor Hugo. Sa vie de légende, à la vitesse des tragédies et des amours, compose une symphonie de la condition humaine, qui est aussi une lecture du siècle de la littérature et du grand reportage. 

Voilà, c’est cet homme-là que nous célébrons aujourd’hui, ce reporter au long cours, avec un tour du monde en quatre-vingt livres.

Il serait ravi de ce cru du prix qui porte son nom et de l’après-midi qui lui est dédiée, mariant le réel et l’imaginaire, le reportage, le témoignage et le roman. Pour lui, les littératures n’avaient pas de frontières. »
Olivier Weber, écrivain, président du Prix Joseph Kessel

Références

> Mathias Enard, Mélancolie des Confins. Nord. Editions Actes Sud, 320 pages, 22,50 euros.
> Olivier Weber, Dictionnaire amoureux de Kessel. Plon, 1088 pages. et 
Joseph Kessel, le nomade éternel. Arthaud Poche, 192 pages.        

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