Polémique

L'affaire Elena Ferrante et la place de l’écrivain aujourd’hui

Dans une enquête publiée par plusieurs médias internationaux, dont Mediapart et Il Sole 24 Ore, un journaliste italien a dévoilé  la véritable identité de l’auteure Elena Ferrante. Ce mystère littéraire tenait en haleine le milieu de l’édition depuis 25 ans. Ces révélations qui ont fait couler beaucoup d’encre ouvre la voie à une véritable débat de fond sur la place de l’écrivain dans la société d'aujourd'hui. 
>Lire notre article: Elena Ferrante, la plume prodigieuse

Légende : Portraits d'Anita  Raja et Claudio Gatti

L’affaire Elena Ferrante

Le 2 octobre les journaux Médiapart, Il Sole 24 Ore, la Frankfurter Allgemeine Zeitung et The New York Review of Books publient simultanément l’article du journaliste italien Claudio Gatti, intitulé « La vraie Elena Ferrante ». En effet depuis 1991, l’auteure de la saga napolitaine «L’Amie prodigieuse» refuse toute opération de communication. Il n'existait aucune photo d’elle, aucune séance de dédicace ou de passage télé. L’écrivaine acceptait seulement de répondre aux questions de certaines interviews par écrit. Le journaliste a choisi d’enquêter sur le personnage d'Elena Ferrante pendant plus de deux ans pour révéler son identité à ses lecteurs. Elena Ferrante se nommerait donc Anita Raja. Ce nom avait déjà été évoqué plusieurs fois auparavant lorsqu’on s’interrogeait sur l’identité de l’auteure. Afin de confirmer ses propos le journaliste Claudio Gatti s’est appuyé sur les flux financiers de la maison d’édition E/O. Il a constaté qu’à chaque best-seller d’Elena Ferrante, les revenus de la traductrice Anita Raja augmentaient eux aussi. De plus, le journaliste-enquêteur a relevé qu’Anita Raja s’était offert un très bel appartement à Rome et une maison en Toscane. Signe d'un train de vie hautement improbable pour une simple traductrice. 

Au-delà d’Anita Raja, qui est Elena Ferrante ?

Elena Ferrante est un pseudonyme. L’auteure italienne, née en 1943, refuse de devenir un personnage public et dévoile très peu d’informations sur son identité. Son premier roman publié en 1992 « L’amour harcelant » obtient le Prix Oplonti et le Prix Procida Elsa Morante. Cependant elle ne viendra pas à la remise des prix. Le livre sera notamment adapté au cinéma en 1995 par Mario Martone.  En 2003 elle publie son troisième roman "La Frantumaglia". Ce recueil de lettres à son éditeur contient également des textes et des réponses à ses lecteurs. Dans cette œuvre l'auteure parle d'elle-même, de son travail et de son observation du monde. Elle tente d’expliquer les raisons pour lesquelles elle préfère demeurer dans l'ombre. Elle est fermement convaincue que ses livres n'ont pas besoin d'une 4ème de couverture reproduisant sa photographie. Pour elle, l’écrivain n’a pas à dévoiler son image puisque la seule chose importante est le livre en lui-même. En 2011 est  publié le premier volume du cycle "L'amie prodigieuse" suivi en 2012 du second volume "Le nouveau nom". En 2013 paraît "Storia di chi fugge e di chi resta", puis en 2014 le quatrième et dernier volume, "Storia della bambina perduta". La tétralogie a connu un énorme succès au Royaume Uni et aux États-Unis. 

 

Pourquoi cette révélation a fait débat ?

La publication de ces informations privées a fait naître un débat.
D’un côté, de nombreuses personnes pensent que la publication de ces données privées est une violation de l’anonymat. Par ailleurs les moyens utilisés par Claudio Gatti pour divulguer l’identité d’Elena Ferrante sont semblables aux méthodes qui servent à traquer les criminels, alors que ce sujet ne le justifie pas. Cette façon de faire dérange le monde des auteurs et des éditeurs. Ainsi selon l’écrivain italien Erri de Luca : « Ces enquêtes patrimoniales feraient mieux d’être menées pour débusquer les fraudeurs plutôt que les écrivains. Qui voulez-vous que cela intéresse, la véritable identité d’Elena Ferrante?».

D’un autre côté,  de nombreux lecteurs soutiennent Claudio Gatti, qui trouve anormal de ne rien connaitre de cette écrivaine, qui est l'auteure italienne la plus lue dans le monde : elle devient de ce fait un personnage public. Pour eux, il est normal qu’il y ait une relation entre le lecteur et l’écrivain, tout comme il en existe une entre l’acteur et le spectateur. Par ailleurs Claudio Gatti, invoque le droit d’informer: «Les lecteurs lui ont acheté des millions de livres, je pense qu’ils ont le droit de savoir quelque chose sur la personne qui a écrit ces livres». Selon de nombreux internautes, le seul avantage à cette histoire, si elle est véridique, est d’apprendre qu’Elena Ferrante est vraiment une femme, alors que des experts assuraient le contraire.

Légende : Portrait de Claudio Gatti, le journaliste par qui le "scandale" est arrivé...

Remise en question de la place de l’écrivain dans notre société    

L’article de Claudio Gatti pose ainsi une question fondamentale : en quoi consiste le rôle d’écrivain aujourd’hui ? Quelle est sa place dans la société ?  Cette polémique autour de la divulgation de l’identité d’Elena Ferrante nous indique désormais que les lecteurs ne veulent plus seulement lire un livre pour ce qu’il contient. Ils désirent créer des liens avec l’auteur, comme si son identité officielle allait permettre de mieux comprendre un roman. Dans ce cas précis, certains lecteurs aimaient voir dans les récits d’Elena Ferrante une part de vérité. Or ici l’écrivain raconte une fiction. La puissance de l’auteure est son imaginaire. Cependant après la révélation de Claudio Gatti de nombreux fans ont été déçus d’apprendre que ces récits étaient de la fiction. Mais, la fonction de la littérature  n'est-elle pas de nous faire rêver et voyager dans l'imaginaire ?  

Le droit à l'anonymat ?

Plus loin, est-il est juste de considérer qu’Elena Ferrante a le droit à l’anonymat ? La société dans laquelle nous vivons se revendique d’être une société transparente. Elle demande toujours plus de détails, d’anecdotes et peut créer une curiosité malsaine, un besoin de s’immiscer dans la vie privée des personnalités publiques ou célèbres. Par conséquent rien d'anormal à ce que des célébrités se cachent derrière une fausse identité. Comme Elena Ferrante, les Daft Punk, l’artiste Banksy et beaucoup d'autres personnalités reconnues qui ont la volonté aujourd'hui de sse soustraire à une surmédiatisation personnelle. Demandons-nous : est-ce l’histoire du roman qui nous intéresse ou la vie de celui ou de celle qui l’a écrite ?  

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