Virginie Despentes a aimé ce livre, Viabooks aussi. L’autrice argentine Mariana Enriquez mixe les genres dans « Un lieu ensoleillé pour personnes sombres » (Éditions du Sous-Sol). En lointaine héritière de Maupassant, ses nouvelles ont quelque chose de « fantastique, gothique, étrange ». Elles nous bousculent et nous placent face à nos peurs et nos angoisses. Cathartique.
Portrait de Mariana Enriquez © Nora Lezano por les Editions du Sous-Sol
Virginie Despentes a aimé ce livre, Viabooks aussi. L’autrice argentine Mariana Enriquez mixe les genres. En lointaine héritière de Maupassant, ses nouvelles ont quelque chose de « fantastique, gothique, étrange ». Elles nous bousculent et nous placent face à nos peurs et nos angoisses. Cathartique.
Le monde de Mariana Enriquez a quelque chose de profondément féminin. Peut-être parce que l’on dit que les femmes sont souvent, paraît-il, plus inquiètes que ces messieurs et que l’autrice s’est fait une spécialité de « [notre] part de nuit ». Les cauchemars et les visions fantastiques qui forment le cœur de ces nouvelles d’Argentine nous renvoient à un imaginaire intime ténébreux.
Elles offrent à nos angoisses les plus inavouables, y compris à nous-même – la peur de la mort, de la maladie, de la déformation des corps, des châtiments humains… ou divins, du rôle de victime ou de moutons noirs que l’on fait très vite et facilement jouer aux femmes dans les familles ou dans les groupes humains – un écho qui s’avère paradoxalement réconfortant.
Si les nouvelles de cette autrice argentine remarquée par Virginie Despentes ont des vertus cathartiques, c’est d’abord parce qu’elle est une excellente conteuse. Dès les premiers traits qu’elle en brosse, ces personnages féminins suscitent l’intérêt. Elles sont étranges, en effet, bizarres. Leur personnalité nous dérange. Mariana Enriquez les saisit au beau milieu de de situations non moins dérangeantes pour en faire de véritables monstres littéraires.
Ce ne sont pas des anges. Elles ne sont pas parfaites et ne nagent pas dans la béatitude. Et c’est sans doute ce qu’on leur reproche et qui les rend intéressantes, sinon fascinantes dans leur différence et leur honnêteté. « Je ne devrais pas le dire en public, je le sais, encore moins l’éprouver, les personnes âgées ont des problèmes de solitude, de pauvres retraites, des enfants cruels, elles perdent la tête et tombent malades, mais je n’aime pas les personnes âgées. Je me demande ce que je ferai quand je serai vieille à mon tour. J’espère mourir avant. J’ai un rapport étrange aux vieux. J’ai l’impression qu’ils simulent. Que leurs douleurs, leur démarché ralentie, leurs conversations permanentes sur les maladies et les médicaments, l’odeur de leur peau, leur dentier ou leur dentition en mauvais état, leurs radotages, tout constitue une mise en scène pour m’agacer. »
Son monde underground revisite la veine fantastique, à la lisière du réel, du cauchemar et de l’obsession morbide, en la plaçant dans un contexte contemporain. D’où l’impression de malaise qu’il y a à voir ainsi la folie, la possession, la visite des esprits émerger dans la réalité d’aujourd’hui. Alors que nous la croyions reléguée au rang de souvenirs de lectures d’auteurs du dix-neuvième siècle. Maupassant en tête. Et Lautréamont juste derrière.
C’est une normalité parallèle qui vient courir à côté de notre monde qui prétend l’être. Un monde intermédiaire où les apparitions ont droit de cité. « Ils ont l’air humains, intelligents, cependant ce sont des filaments contraints à la répétition. Ils n’ont pas de cerveau, mais possèdent quelque chose qu’on pourrait nommer « pensée ». Et qui est aussi petite que celle de ma chatte, qui s’appelait Florencia et ronronnait entre mon mari et moi tous les soirs, avant de dormir. »
Au bord d’un étang, dans le parc d’un château maudit où le visage d’une enfant se décomposer sous l’œil compatissant de sa petite sœur, « [m]archer sur les rives du Paraná et voir une bande d’oiseaux, c’est s’imaginer entourée de femmes châtiées, métamorphosées contre leur gré, suppliant de redevenir humaines. Le chant des oiseaux la nuit, lorsque la chaleur empêche de dormir, est un concert de pleurs solitaires et d’injustices. »
Pas étonnant que son dernier livre, Les dangers de fumer au lit, ait fait partie de la sélection de l’International Booker Prize. Chacune de ses nouvelles fait entrer l’horreur dans le quotidien, avec son cortège de vision, de fantômes et de souffrances. Chacune de ses histoires donne corps à nos tourments les plus secrets. « Millie avait dessiné deux portraits de grand-mère, même si son visage était beaucoup plus jeune que le vrai. Sur les deux elle portait un chat mort autour de son cou, comme une étole de renard, ainsi que le collier de perles assassin, et son visage était à moitié putréfié, comme le mien. »
Ce recueil original et talentueux a cette noirceur dont les latino-américains ont le secret, loin de [ces] affreux portraits que les Américains adorent, tout sourire, un ciel bleu d’été, des habits du dimanche. Des conversations sur les succès de la famille, tous économiques : la nouvelle voiture, les voyages à New York et en Floride, les inscriptions universitaires (toujours pour les garçons : Julie choisissait « d’autres voies »), les Noëls blancs, les petits animaux de la forêt voisine qui ravageaient le jardin, le réaménagement permanent des chambres et de la cuisine. »
C’est un livre étonnant que l’on ouvre avec appréhension et qui se lit avec bonheur. Car il sait nous surprendre, nous ouvrir un autre monde. Et l’on ne demande rien d’autre à la littérature.
>Un lieu ensoleillé pour personnes sombres, de Mariana Enriquez. Traduit de l’espagnol (Argentine) par Anne Plantagenet. Éditions du Sous-Sol, 331 pages, 23,50 euros. >> Lien pour acheter le livre
>La petite sœur, paraît simultanément en collection Points. >> Lien pour acheter le livre

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