« Les Buddenbrook », « La Mort à Venise », « La Montagne magique » ... trois livres majeurs de la littérature du XXe siècle. Mais pourquoi Thomas Mann fait-il plus que jamais l'objet d'un regain d'intérêt aujourd'hui ? Certes, depuis le 1er janvier 2026 son œuvre est tombée dans le domaine public. Ce qui explique probablement les quatre nouvelles traductions francophones de « La Mort à Venise » qui sortent en librairies ces jours-ci, après celle récente de « La Montagne magique ». Certaines plus anciennes comme celle de Philippe Jacottet font aussi l'objet d'une nouvelle publication. Sans compter de nouvelles traductions des « Buddenbrook ». Comment comprendre la fascination qu'exerce encore l'écrivain allemand, prix Nobel de littérature en 1929 ? Revenons sur cette œuvre à la puissance sans cesse renouvelée.
Thomas Mann, né le 6 juin 1875, soit il y a un peu plus de 150 ans, incarne un peu l'éternel retour nietzschéen. Il revient régulièrement sur le devant des étagères, jamais tout à fait le même, et pourtant toujours bien présent. Prix Nobel, monument de la littérature allemande, auteur réputé exigeant... tout pourrait inviter à la révérence plutôt qu’à l'engouement. Et pourtant, l'œuvre de Thomas Mann aujourd’hui n’a jamais été autant d'actualité.
Thomas est sous les projecteurs. Les éditeurs ressortent d’anciennes traductions (La Mort à Venise traduite par Philippe Jaccottet en 1947 chez Bruit du temps). Et surtout quatre nouvelles traductions de ce texte emblématique paraissent simultanément : signées respectivement Olivier Mannoni (Garnier Flammarion), Claire de Oliveira (Bourgois), Dominique Tassel (Les Belles Lettres) et Corinna Gepner (Le Livre de Poche). Une nouvelle traduction de Les Buddenbrook signée Olivier Le Lay, (Gallimard) vient de sortir aussi, tout comme celle des éditions Les Belles Lettres, avec une nouvelle traduction de Jean Spenlehauer, enrichie d’une présentation de Maurice Godé et d’un important appareil critique signé Jean-Marie Valentin. Sans oublier qu'en 2025 L’Herne a réédité le Cahier Thomas Mann, initialement paru en 1973. Le volume réunit des contributions de Michel Deguy, Marguerite Yourcenar, Martin Flinker, ainsi que de critiques germanophones comme Hans Wysling, Max Rychner ou Ernest Ottwald.... Thomas Mann qu'on pourrait qualifier d'écrivain du déclin mélancolique ne cesse d'exister.
Bref, 2026 est en quelque sorte l'année Thomas Mann. Pourquoi un tel engouement ? Certes, l'œuvre de Thomas Mann est tombée dans le domaine public depuis le 1er janvier 2026. Mais cela ne suffit pas à justifier une telle ardeur. Serait-ce par e qu'il existe dans l'univers de Thomas Mann une résonance avec la notion de décadence, de mélancolie pour un monde qui se désintègre, de tragique observation du temps qui s'en va ?
En parlant de nos angoisses et de nos contradictions, les romans de Thomas Mann nous parlent de nous.
Thomas Mann a vécu ce que notre époque redécouvre : la montée des nationalismes, la fragilité des démocraties, la tentation du repli, la peur du chaos... Exilé face au nazisme, il n’a jamais cessé de penser la responsabilité de l’intellectuel dans la tourmente. Ses livres ont été visionnaires de la décadence du monde industriel et de l'évolution tragique du monde allemand. Relire Thomas Mann aujourd'hui, ce n’est pas se réfugier dans le passé. C’est observer comment une conscience lucide traverse l’effondrement d’un monde.
Dans La Montagne magique, la maladie - la tuberculose- n’est pas seulement individuelle. Elle est collective. Le sanatorium devient une Europe en suspens, fascinée par ses propres symptômes, incapable de décider entre raison et pulsion. Difficile, aujourd’hui, de ne pas y lire une préfiguration de nos sociétés fatiguées, hésitant entre progrès scientifique, tentations autoritaires et désir d’oubli.
Dans La mort à Venise, l'épidémie de choléra est aussi la métaphore de l'engloutissement de l'insouciance avec la guerre à l'horizon.
Thomas Mann n'est pas un moraliste. Il ne propose pas de solution. Il met en scène le temps long de la crise, celui où les certitudes se fissurent. Il laisse le lecteur face à son constat.
Avec Docteur Faustus, Thomas Mann va même plus loin. Il ne condamne pas le mal de l’extérieur : il en analyse la séduction. Comment une culture brillante peut-elle pactiser avec la destruction ? Comment l’intelligence peut-elle justifier l’inhumain ? Alors que les discours simplistes, radicaux ou complotistes séduisent à nouveau, cette lucidité dérangeante est précieuse. Quand Elon Musk nous parle avec exaltation d'un monde peuplé prochainement de robots humanoïdes, plus intelligents que l'homme, comment ne pas penser à une résurgence d'un Docteur Faustus post-moderne ?Chez Thomas Mann, le danger ne vient pas seulement de la barbarie, mais aussi de la fascination qu’elle exerce.
Thomas Mann, dont on connait le style aux longues phrases classiques, que certains ont voulu apparenter à Marcel Proust ( à tort ) nous conduit à réfléchir et à ralentir. Sa lecture nécessite temps et concentration. Ses romans refusent la simplification. Ils demandent une attention que notre époque accorde de moins en moins. On est loin de la fameuse écriture blanche.
Cette lenteur est une force. Elle permet la nuance, l’ambivalence, le doute.
Dans un monde saturé d’opinions immédiates, Thomas Mann défend une idée qui peut sembler aujourd'hui presque subversive : penser prend du temps. Et le temps n'est pas un luxe, il représente une nécessité vitale.
Contrairement à son image austère, Thomas Mann est un écrivain du trouble : trouble du désir, de l’identité, du rapport à l’art, à la norme, à la réussite... Ses personnages sont souvent divisés, tiraillés entre respectabilité sociale et pulsions secrètes, y compris homosexuelles comme dans La Mort à Venise. Cette tension parle directement à notre époque, obsédée par l’image, la performance, la conformité — et traversée par des fractures intimes. En cela Thomas Mann est annonciateur des ambivalences modernes.
Parce que Thomas Mann ne rassure pas. Parce qu'il appréhende le déclin comme un mouvement presque ontologique. Parce qu'il n’offre ni slogans, ni consolations rapides.
Il nous apprend à habiter l’incertitude, à regarder la complexité comme l'a définie récemment Etienne Klein dans son éloge du doute. Relire Thomas Mann aujourd’hui, c’est accepter une littérature qui ne simplifie pas le monde, mais qui nous donne des outils pour le comprendre. Peut-être est-ce exactement ce dont nous avons besoin ? Thomas Mann n’est pas un écrivain du passé. Il est un compagnon exigeant et puissant, antidote au déni et à la pensée plate.
1. Les Buddenbrook (1901)
Une chronique sur plusieurs générations d’une famille de négociants de Lübeck, dont la prospérité matérielle s’accompagne d’un lent déclin moral et spirituel. Dans ce roman foisonnant, Les Buddenbrook montre comment la réussite bourgeoise porte en elle les germes de sa propre fin. Thomas Mann y oppose économie et culture, vitalité et sensibilité, annonçant un thème central de toute son œuvre : l’art naît souvent de la décadence. C'est surtout ce roman qui lui a valu le prix Nobel de littérature en 1929.
2. La Mort à Venise (1912)
Ce court roman qualifié parfois de nouvelle raconte l'histoire de Gustav von Aschenbach, écrivain austère et respecté, qui séjourne à Venise où il tombe dans une fascination obsessionnelle pour un adolescent, Tadzio, dans une ville menacée par le choléra. On connaît l'adaptation de Lucchino Visconti. Le texte original est plus subtil. Il est aussi intense qu'incandescent. La Mort à Venise explore la rupture entre discipline morale et désir, entre raison et pulsion. Venise devient le symbole d’une beauté en décomposition, miroir de l’effondrement intérieur du personnage. C'est un texte profondément moderne qui ose aborder la question du désir homosexuel, entre séduction du chaos, de l’art et de la transgression.
3. La Montagne magique (1924)
Cette Montagne est un lieu clos. Hans Castorp rend visite à un cousin dans un sanatorium suisse et s’y installe pour plusieurs années, côtoyant de nombreux pensionnaires. Le lieu devient un microcosme de l’Europe d’avant la Première Guerre mondiale. Roman du temps suspendu, La Montagne magique est une vaste méditation sur la maladie comme état du monde, l’affrontement des idéologies. Œuvre centrale de Thomas Mann, ce texte se lit autant pour son humanisme que comme une allégorie de la déliquescence européenne.
4. Mario et le magicien (1930)
Dans une station balnéaire italienne, un hypnotiseur charismatique exerce une domination inquiétante sur le public, jusqu’à un dénouement tragique. Cette nouvelle est une allégorie transparente du fascisme. Thomas Mann y analyse les mécanismes de la soumission collective, la fascination pour l’autorité et la violence symbolique. Un texte au cœur de l'actualité quand on voit combien les réseaux sociaux sont le nouveau théâtre des attractions.
5. Docteur Faustus (1947)
Dans cette biographie fictive du compositeur Adrian Leverkühn, Thomas Mann raconte son pacte avec le diable pour atteindre le génie artistique, au prix de sa propre humanité. Inspiré du mythe de Faust, ce roman est une métaphore de l’Allemagne nazie : une culture brillante qui pactise avec le mal au nom de la grandeur. Thomas Mann y interroge la responsabilité de l’art, de l’intellectuel et de la modernité face à l'extrémisme.
> Lire l'article de Lorenzo Soccavo sur son expérience d'écriture immersive à partir de « La Montagne magique » de Thomas Mann dans son texte « Retour à Davos »

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