L’écrivain et directeur du Figaro Littéraire Étienne de Montety a accompagné l'édition des Mémoires de la mère de Joseph Kessel, Raïssa Kessel, « Pour mon fils » (Arthaud). Il en est aussi le préfacier et l'auteur de nombreuses notes passionnantes. Agnès Séverin le rencontre pour qu'il nous parle de « son » Kessel ainsi que de l'histoire de ce texte qui croise souvent celle de la grande Histoire.
Portrait d'Etienne de Montety © Patrice Normand
L’écrivain et directeur du Figaro Littéraire, Étienne de Montety, auteur de plusieurs romans dont La route du salut (2009, Prix des Deux Magots), L’amant noir (2013, Prix Jean Freustié), La grande épreuve ( 2020, Grand prix du roman de l'Académie française) et La douceur (2023, Prix Jean d'Ormesson) a mis la main sur les mémoires de Raïssa Kessel, mère de Joseph Kessel. Un manuscrit - ou plutôt tapuscrit - resté inédit jusqu’ici, bien que plusieurs biographes du héros de guerre et célèbre romancier aient cité ce texte. « Pour mon fils » (Arthaud) est une trouvaille, où il est question de courage face à l’adversité, de médecine et de foi en la vie. D’amour énormément. Étienne de Montety nous raconte « son » Kessel et les péripéties qui entourent cette étonnante découverte.
Étienne de Montety : C’était Fortune Carrée. Kessel a tiré ce roman d’un reportage, titré Marchands d’esclaves, qu’il a fait en Arabie, où il avait rencontré Henry de Monfreid. C’est un livre d’aventures formidable. J’ai longtemps résisté à lire Le Lion parce que c’était une prescription scolaire, donc ça m’énervait (rires). Je l’ai lu tardivement, c’est un très bon livre. Les livres d’aventure de Kessel m’ont tous beaucoup plu. L’Armée des ombres aussi. Tous ces livres ont longtemps été au purgatoire éditorial.
Un jour je suis tombé sur un ouvrage alors méconnu qui m’a transporté : Les mains du miracle. Ce livre m’a beaucoup touché puis accompagné, car mon dernier roman [La Douceur, paru chez Stock en 2023, NDLR] raconte l’histoire d’une femme déportée qui a été sauvée par Felix Kersten. L’histoire de cette femme que je connaissais rejoignait celle de Kersten, ce médecin qui obtient la grâce d’un convoi de la déportation en permettant à la Croix Rouge suédoise d’entrer dans Ravensbrück. Kersten l’a sauvée. Ce livre de Kessel m’a beaucoup impressionné par ce qu’il raconte : c’est l’histoire d’un homme qui a réussi à infléchir la volonté d’un dignitaire nazi, d’Himmler.
E. de. M. : Kessel revenait à la mode après la période de purgatoire qui suit souvent le succès en France. Les livres qui ont du succès sont souvent soupçonnés de médiocrité. Et puis Jef était gaulliste, dans les années 80 c’était pas très bien porté. Ringard… Lui et Gary étaient un peu dans le creux de la vague. Et puis ils sont revenus, l’un et l’autre. Kessel a eu les honneurs de la Pléiade alors qu’il y a 40 ans, quand on parlait de lui, on disait : « C’est une œuvre de journaliste ». J’y suis très sensible… (rires). Il y a pas mal de livres de journalistes qui se tiennent beaucoup mieux que pas mal d’œuvres d’écrivains chimiquement purs !
J’ai donc rencontré beaucoup de gens autour de Kessel. Notamment le représentant de la Croix-Rouge irlandaise, qui veille sur l’œuvre de Kessel. Et, aux éditions Arthaud, Valérie Dumeige, m’a dit : « Tu sais, c’est une œuvre un peu en vrac ». Et c’est vrai, Kessel avait d’innombrables éditeurs. Il « accommodait les restes ». Il écrivait des nouvelles qu’il rééditait régulièrement dans un ordre différent. Ressortait des œuvres oubliées. Valérie et moi nous nous sommes rendu compte que ses reportages avaient été publiés, au gré des circonstances, chez Plon, Flammarion, Gallimard, Cino Del Duca… Et nous les avons rassemblés de façon thématique : les reportages en Israël, en Allemagne, à Montmartre, en Afghanistan etc…
Souvent les reportages donneront un roman. Le reportage en Afrique « La Piste fauve » donne Le Lion. Les reportages en Allemagne donnent La passante du Sans-Souci. « Marchés d’esclaves », on l’a dit, donne Fortune Carrée. En Israël, il n’a fait que des reportages, pas de roman. « Terre d’amour », « Terre de feu », « Fils de personne ». Nous avons donc commencé une publication raisonnée des œuvres de Kessel chez Arthaud.
Nous avons aussi publié ses livres sur l’aviation. Sa bio de Mermoz et « Vent de Sable », qui est un reportage sur des aviateurs sur la ligne qui reliait l’Europe à l’Afrique. Et c’est toute la bande Mermoz, Guillaumet, Saint-Ex…
E. de. M. : L’Équipage relate son expérience d’aviateur en 17-18. Son patron, dont il était l’observateur lorsqu’il s’est engagé, Thélis Vachon, est tué un mois avant la fin de la guerre. L’Équipage mêle l’histoire de Thélis Vachon avec une histoire privée. Pendant qu’il est engagé comme observateur dans l’aviation, son frère lui pique sa petite amie. D’où l’histoire de L’Équipage où le jeune officier a une liaison passionnée avec une femme qui n’est autre, et il ne le sait pas, que la femme de son chef qu’il admire. Il s’en trouve un peu embarrassé… une histoire en écho à ce qu’a vécu Jef.
« Je me suis rendu compte qu’il y avait encore des choses à dire sur Kessel. »
E. de. M. : Pour moi, Kessel, c’était un univers fini. C’était un territoire délimité, balisé par de bons spécialistes. Il y avait de bonnes biographies, celle de Courrière. Il y avait les livres d’Olivier Weber. Il y avait ceux des amis qui l’avaient bien connu, comme Nucera ou Walter, notamment. J’étais le petit dernier sur la liste. Je me contentais d’admirer, de lire, d’apprécier.
Et puis j’ai rencontré, grâce à Valérie Dumeige, qui a été journaliste avant d’être éditrice, Hubert Bouccara, un passionné de Kessel, dans sa librairie, La Rose de Java, à Paris. A 16 ans, il avait écrit à Kessel, dont il était devenu proche jusqu’à la mort de ce dernier. Ils ont voyagé ensemble, dîné ensemble avec Brassens et Audiard. Il est rentré dans la galaxie Kessel qui n’avait pas d’enfants. Mais Jef avait le sens de l’amitié. Sa vie c’étaient des grandes tablées d’amis. Et le jeune Hubert se glissait au bout de la table, et il écoutait. Il m’a raconté des tas d’histoires, que j’ai recueillies et publiées dans Le Figaro pour une série d’été.
En fait, il y a des annexes chez Kessel, des dépendances. Des éléments qui ne renouvellent pas forcément son portrait. Il n’y a pas de scoop, de découvertes. Mais il y a beaucoup d’histoires qui ont pu être esquissées par les biographes mais pas forcément creusées. Il a fait des séjours chez son ami Chagall. Et puis effectué des voyages en Israël. Kessel en tant que juif agnostique fut d’abord assez éloigné de sa communauté. Mais au milieu des années 20, il a été fasciné par l’aventure des Juifs en Palestine qui a représenté pour lui un retour à ses origines, sous un angle qui lui plaisait : une formidable aventure humaine, avec des pionniers qui construisaient un pays. Israël formait le point de rencontre entre sa passion du journalisme et ses origines. Il était petit-fils de rabbin tout de même et le visa n°1 d’Israël son premier visiteur. Il s’y rendait souvent, il y avait beaucoup d’amis.
« Kessel a été aux avant-postes de l’Histoire de manière absolument dingue. »
E. de. M. : Il en a publié des comptes-rendus dans France Soir. Kessel a été aux avant-postes de l’Histoire de manière absolument stupéfiante. La Première Guerre Mondiale, comme combattant. Il avait devancé l’appel. Pendant la guerre, il était à Londres écrivant Le chant des partisans.
Il avait une espèce d’instinct de journaliste qui faisait qu’il était toujours là où l’Histoire se faisait. Une incroyable disponibilité d’esprit. En une heure, il pouvait partir à l’autre bout du monde…
J’ai longuement discuté avec Hubert Bouccara et je me suis rendu compte qu’il avait encore des choses à dire sur Kessel. Par exemple, j’avais entendu parler d’une petite amie de Kessel dont Yves Courrière ne cite que les initiales, car elle était encore vivante quand il a écrit sa biographie. Et le hasard a fait qu’elle portait le nom d’un de mes amis. Je lui téléphone et il me dit : « Ah oui, c’était la deuxième femme d’un cousin de mon père. Son beau-fils est encore vivant et il parlera volontiers de sa belle-mère ». En fait, cette femme était, comme toujours avec Kessel, Russe, exilée. C’étaient des paramètres kesseliens. Il l’avait rencontrée à France Soir avec Lazareff. Elle avait épousé un Compagnon de la Libération, un dénommé Boissoudy [Guy Baucheron de Boissoudy, NLDR]. Un personnage rocambolesque de la France Libre, qu’elle avait connu à Londres. Tout ce milieu-là se retrouve.
« Anne-Marie Kessel est un peu la gardienne d’un temple qu’elle n’a pas connu. »
Je suis allé voir son fils qui m’a raconté l’histoire de Kessel et de cette femme, qui avait été avant-guerre très amoureuse de lui. Elle était plus jeune que lui. Elle souhaitait qu’il se pose et qu’ils construisent quelque chose ensemble et ça n’a pas été possible. Mais elle a mené une vie amusante dans la presse. Elle a fini sa carrière comme chroniqueuse à VSD.
Au fil des rencontres, je me suis rendu compte que plus j’ouvrais des portes dans le palais de Kessel, plus il y avait des salles inexplorées.
C’est ainsi que j’ai rencontré une femme qui avait épousé un neveu de Kessel (qui n’était pas Maurice Druon). Druon avait préempté le titre de « neveu de Kessel ». Il y avait un autre neveu puisque Kessel avait deux frères, Lazare, disparu tragiquement, suicidé, et Georges Kessel. Ce Georges, avait un fils qui s’appelait Patrick. Je suis allé voir sa veuve, Anne-Marie Kessel. Elle est la gardienne d’un temple qu’elle n’a pas connu : elle est arrivée dans la famille après la mort de Jef.
Elle m’a montré les choses que son mari lui a laissées. Parmi lesquelles un manuscrit, qui sont les mémoires de la grand-mère Raissa. C’est un tapuscrit, un texte tapé à la machine. Son mari avait essayé, sans succès, de le faire publier dans les années 90 alors que Kessel était encore au purgatoire.
« Ce texte de Raïssa Kessel, tout le monde en parle, personne ne l’a lu. »
E. de. M. : Le retour en grâce de Kessel remonte aux quinze dernières années. Folio, par exemple, a fait un gros travail de réédition qui a eu du succès. Et puis il y a eu La Pléiade. Gallimard s’est rendu compte que ça marchait très bien. Ils ont réédité, réédité. Le coup de grâce, par exemple, un roman qu’il a tiré de ses reportages en Syrie.
J’ai dit à Anne-Marie : « Vous savez que ce livre, tout le monde le cherche ». Des bribes des mémoires de Raïssa Kessel figurent dans la bio de Kessel par Courrière. Jef lui a probablement donné accès à ce texte. Mais tout le monde en parlait, personne ne l’avait lu. C’est ainsi que nous avons entrepris, avec Valérie Dumeige de l’éditer.
« Les Mémoires de Raïssa Kessel sont un excellent roman d’aventures. »
J’avais peur que le texte ne soit un peu fragmentaire. Et en le lisant je me suis rendu compte que c’était une histoire très romanesque. Un excellent roman d’aventures ! Ce sont les Mémoires complets, écrits à la demande de Jef, ou Raïssa raconte son histoire à ses deux garçons. L’histoire débute dans une petite ville de Russie, Orenbourg, dans les années 1870, jusqu’à l’arrivée de la famille Kessel en France.
C’est tout à fait passionnant car Raïssa Kessel a une bonne mémoire, elle a le sens du récit. Elle raconte la vie d’une famille de commerçants juifs russes se démenant à travers les discriminations, les mesures vexatoires, les lois multiples et variées qui empêchent ces familles de vivre correctement.
E. de. M. : … et de travailler, car le grand-père de Jef, côté Lesk, n’a pas le droit d’avoir de commerce à son nom. Il doit le mettre au nom de quelqu’un d’autre, qui va vendre le commerce et se faire de l’argent sur son travail. Anton Lesk va pourtant reconstituer cette entreprise. Faire des études, notamment de médecine, n’est pas possible. De ce fait, la jeune Raïssa va partir faire ses études de pharmacie à Montpellier dans les années 1890. Il faut imaginer le voyage d’une jeune fille seule entre Orenbourg et Montpellier. La vie à Montpellier avant Erasmus… C’est une aventure extraordinaire !
« L’aventurier est déjà l’enfant d’une aventure incroyable. »
Elle rejoint la petite communauté russe. Ce sont des intellectuels socialistes, qui aspirent au changement de régime en Russie. Il y a même un homme dont on dit qu’il a initié Lénine au marxisme… Vient la rencontre avec Samuel Kessel, le fils d’un tout petit aubergiste lituanien, surdoué, qui va venir à Montpellier grâce à une bourse de la Fondation Hirsch. Samuel et Raissa se marient et partent en Argentine où la fondation a acheté des terres pour créer des colonies pour la communauté juive russe persécutée. C’est une histoire inouïe ! Kessel naît en Argentine. Dès sa naissance il est l’enfant d’une aventure incroyable.
E. de. M. : Ce sont de véritables mémoires. Il n’y avait rien à faire que de les lire et de les savourer. J’ajoute que c’était un texte qui avait une valeur très particulière dans l’esprit de Jef. À la fin de sa vie, il voulait écrire quelque chose de comparable au Livre de ma mère, d’Albert Cohen ou de La promesse de l’aube de Romain Gary. C’est un projet qu’il ne mènera pas à bien.
Je pense que Kessel était un peu pétrifié par ce livre écrit par Raissa. Il avait des relations très fortes avec sa mère. Très conflictuelles et très ferventes. Ils s’adoraient et ils s’agaçaient.
« Les relations de Kessel avec sa mère étaient très conflictuelles et très ferventes. Ils s’adoraient. »
Mais ils avaient un lien indéfectible. Il s’est occupé d’elle jusqu’à sa mort. Elle vivait grâce à lui. C’était un clan, les Kessel. Kessel s’occupait de sa mère, de Georges, de Patrick. Pendant la guerre, elle est à Paris. Il va la chercher avec de faux papiers fournis par ses copains du milieu montmartrois, des voyous réfugiés à Marseille et Monaco. Et il l’installe à Vaison-la-Romaine sous le nom de Kessel écrit à la française « Quaisselles ». Et c’est une fois qu’elle y est en sécurité, avec son petit-fils Patrick, qu’il part à Londres. Ils avaient des liens très forts et passionnés.
« Elle lui a insufflé, au moins génétiquement, cette espèce de tempérament un peu volcanique, un peu génial. »
Joseph descend vraiment de la famille Lesk : une belle lignée de gens très romanesques, des commerçants, entreprenants, aventuriers. Des gens d’une grande culture, des gens riches, qui allaient de l’avant. Elle lui a insufflé, au moins génétiquement, cette espèce de tempérament un peu volcanique, assez génial. Oui, Kessel a une énergie, une faculté d’adaptation, une facilité d’écriture qui confinent au génie.
E. de. M. : Oui, il y a du Hugo dans ce génie-là et il y a de l’Hemingway. Il est moins poseur qu’Hemingway, qui se mettait un peu en scène. Ils se sont rencontrés en Espagne. Et ils partagent ce talent incroyable d’écrire un reportage instantanément. Et cet art de faire de son vécu un matériau romanesque…
> « Pour mon fils » de Raïssa Kessel. Préface et notes d’Étienne de Montety. Arthaud, 288 pages, 15,99 euros >> Lien pour acheter le livre

Philippe Vasset remporte le prix Médicis 2026 pour son roman « Dans les grandes lignes » (Flammarion), un roman dans leque
Écrivain, essayiste et journaliste, auteur d’une trentaine d’ouvrages, Sébastien Lapaque est le lauréat 2026 du Grand prix du Roman de l’Académie f
L'Académie Goncourt vient de livrer sa dernière sélection : 4 romans sont désormais en lice.
Dans le sillon de l'affaire Thélyson Orélien, un nouveau prix littéraire vient d'être créé : le prix Pascal, qui veut récompenser une œuvre écrite
01
03
04