Les traits de plume de Daniel Sarfati

Exposition BnF : Georges Perec, modes d'emploi et choses vues

Pas besoin de mode(s) d’emploi pour visiter l’exposition Georges Perec à la BnF. Daniel Sarfati évoque pour nous la figure de l'écrivain emblématique à l'occasion de cette exposition. 

Visuel de l'exposition « Georges Perec modes d'emploi »-BnF Visuel de l'exposition « Georges Perec modes d'emploi »-BnF
Pas besoin de mode(s) d’emploi pour visiter l’exposition Georges Perec à la BNF.
Se laisser porter sans contraintes d’une pièce à l’autre. Tant de choses. Tant de lettres, du W au E manquant.
…

Georges Perec, la créativité par les contraintes

Perec a voulu d’abord être poète, mais il pensait n’avoir aucune imagination, c’est pour cela qu’il s’est imposé pour chacun de ses textes des contraintes, pour faire surgir sa créativité.
La rime et l’alexandrin ne lui suffisaient pas.
Dans « La Vie mode d’emploi », il révèle plusieurs de ces contraintes.
Il décrit la vie d’un Immeuble et de ses habitants en leur appliquant une grille de mots croisés avec ses définitions verticales et horizontales qui se croisent comme se croisent des destins et des rencontres.
Où l’on passe d’une case, d’un appartement à l’autre comme sur un jeu de go ou d’échecs.
Il y a du hasard et de la stratégie.

Le jeu des choses cachées

Perec n’a pas révélé toutes ces contraintes, certaines restent encore cachées. Au lecteur de les découvrir.
Georges Perec a perdu son père, tombé sur le champ de bataille dès les premières semaines de la Deuxième Guerre Mondiale.
Sa mère a porté l’étoile jaune, puis a été déportée à Auschwitz dont elle n’est pas revenue.
Perec a été un enfant caché par des Justes.
Dans « W ou le Souvenir d’enfance », il y a deux récits parallèles, celui du souvenir de sa mère et celui d’une colonie de vacances qui ressemble à l’univers concentrationnaire.

Les disparitions

Les parents de Perec, ce sont « eux », qui sont absents comme la lettre E de « La disparition ».
Au chapitre LII de « La Vie mode d’emploi », une carte de visite est exposée dans une vitrine :
« Adolf Hitler Fourreur ».
Führer.
Tomber sur cette case : échec et mat.
Humour juif ou ironie du désespoir.
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Mon jour des morts: les 53 jours de Georges Perec

53 jours, c’est le temps qu’il faut pour traverser, à dos de chameau, le Sahara, de Tombouctou à Tamanrasset.
53 jours, c’est le temps qu’a mis Stendhal pour écrire « La Chartreuse de Parme ».
« 53 jours » c’est le titre du roman auquel Georges Perec travaillait au moment de sa mort, survenue le 3 mars 1982.
…
Georges Perec n’a eu le temps d’écrire que les 11 premiers chapitres, sur les 28 prévus.
Une intrigue policière assez tordue, un pastiche de polar, avec meurtres, chausse-trappes et fausses-pistes.
La seconde partie devait déconstruire la première partie, comme un puzzle patiemment assemblé que l’on brouille d’un revers de main, car l’image ne correspond pas à la réalité.
« 53 jours » est publié à titre posthume en 1989, avec une édition comprenant ces 11 chapitres et un dossier des brouillons et des notes laissés par Perec.
Ce dossier, établi par les oulipiens Harry Mathews et Jacques Roubaud, était censé fournir des pistes sur la résolution de l’énigme.
Il n’en est rien. Il semblerait qu’au moment de sa mort, Perec hésitait encore sur la fin de l’histoire. Le mystère reste entier.
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La vie, roman inachevé

Une vie, c’est souvent plus que 53 jours, mais ça se termine de façon aussi absurde qu’un roman inachevé.
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Dans « La Chartreuse de Parme », Stendhal écrit :
« La politique dans une œuvre littéraire, c'est un coup de pistolet au milieu d'un concert, quelque chose de grossier et auquel pourtant il n'est pas possible de refuser son attention. »
Dans ces manifestations qui rythment, depuis trois semaines nos samedis, il y a quelque chose de grossier et de vulgaire dans leur récupération politique, mais ce serait une erreur de ne pas y prêter attention, car cela peut préfigurer un totalitarisme à venir.

En savoir plus : chronologie de Georges Perec 

  • 7 mars 1936 : naissance à Paris, de parents juifs émigrés de Pologne. Nom de famille Peretz, francisé ensuite en Perec. Enfance à Belleville, rue Vilin. Sa mère est coiffeuse, son père ouvrier.
  • 16 juin 1940 : mort de son père, des suites de blessures au combat.
  • 11 février 1943 : sa mère est déportée à Auschwitz, d’où elle ne revient pas.
  • 1942-1945 : séjour dans le Vercors, à la garde de sa tante paternelle Esther et de son époux David Bienenfeld.
  • 1945-1949 : retour à Paris, après la Libération. Il vit dans le 16e arrondissement, chez les Bienenfeld, devenus ses tuteurs. Au collège Claude-Bernard, c’est un élève intelligent mais indiscipliné.
  • Mai 1948 : fugue d’une journée. Le jeune Georges est confié à Françoise Dolto pour une psychothérapie.
  • 1949-1954 : internat au lycée Geoffroy Saint-Hilaire d’Étampes. Amitié durable avec Jacques Lederer et Noureddine Mechri.
  • 1954-1957 : études supérieures médiocres à Paris. Il fréquente les cinémas, les clubs de jazz et les milieux intellectuels de la capitale grâce à Jean Duvignaud, son ancien professeur de philosophie. Premier roman, Les Errants (ensuite perdu) et quelques nouvelles. Psychanalyse avec Michel de M’Uzan.
  • 1958-1959 : service militaire dans un régiment de parachutistes à Pau et séjour au ministère de la Guerre à Paris. Amitié durable avec Marcel Bénabou, Claude Burgelin, Roger Kleman, Pierre Getzler… Il écrit sous divers titres un roman qui aboutira au Condottière.
  • 1959-1963 : projet de revue culturelle révolutionnaire avec son groupe d’amis, La Ligne générale.
  • 22 octobre 1960 : mariage avec Paulette Pétras.
  • 1960-1961 : séjour en Tunisie où Paulette a obtenu un poste de professeur. Le Condottière est refusé par les éditeurs.
  • 1961-1978 : travaille comme documentaliste au laboratoire de neurophysiologie de l’hôpital Saint-Antoine.
  • 1961-1965 : divers projets dont Le Portulan, Ninipotch, la nouvelle Les Lieux d’une fugue et un scénario collectif de film, La Grande Aventure, qui deviendra Les Choses.
  • 1965 : publication des Choses qui obtient le Prix Renaudot le 21 novembre, gros succès public et médiatique.
  • 1966-1967 : publication de Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour ? et d’Un homme qui dort. Perec commence à fréquenter la résidence d’artistes du Moulin d’Andé, près de Rouen. À l’automne 1967, il est coopté par l’Oulipo (Ouvroir de littérature potentielle).
  • 1968-1969 : il écrit La Disparition, roman sans la lettre « e », et divers autres textes oulipiens à contraintes (parmi lesquels Palindrome). Il a plusieurs projets autobiographiques dont Lieux et L’Arbre inaboutis. Pour la radio sarroise, il écrit des pièces radiophoniques non narratives avec la collaboration de son traducteur Eugen Helmlé. Séparation d’avec Paulette.
  • 1970-1975 : nouvelle période de dépression mais aussi de grande activité : roman oulipien (Les Revenentes), récits de rêves (La Boutique obscure), une sorte d’essai (Espèces d’espaces), une performance d’écriture place Saint-Sulpice (Tentative d’épuisement d’un lieu parisien), deux pièces de théâtre (L’Augmentation, La Poche Parmentier), une adaptation d’Un homme qui dort pour le cinéma avec le réalisateur Bernard Queysanne. Nouvelle psychanalyse avec Jean-Bertrand Pontalis à la suite d’une tentative de suicide en mars 1971.
  • 1972 à 1977 : participation à la revue Cause commune et conception de divers projets qu’il aurait désiré rassembler sous le titre Choses communes.
  • 1975 : publication de W ou le souvenir d’enfance. Le 23 juin peu avant huit heures du soir (ce sera le moment unique où se déroulera La Vie mode d’emploi), il entame une liaison amoureuse avec la cinéaste Catherine Binet qui durera jusqu’à sa mort.
  • 1976-1977 : publication de deux recueils de poésie oulipienne, La Clôture et Alphabets. Rédaction de La Vie mode d’emploi, dont le projet remonte à 1967.
  • À partir de 1976 et jusqu’à la fin de sa vie, il compose pour l’hebdomadaire Le Point des grilles de mots croisés.
  • 1978 : publication de Je me souviens, puis de La Vie mode d’emploi, qui obtient le Prix Médicis en novembre.
  • 1979 : tournage à New York du film Ellis Island avec Robert Bober ; publication d’Un cabinet d’amateur et de la nouvelle Le Voyage d’hiver. Sortie de Série noire, film d’Alain Corneau dont Perec a écrit l’adaptation et les dialogues ; production du film de Catherine Binet, Les Jeux de la comtesse Dolingen de Gratz, projet où il engloutit presque tout son argent.
  • 1980-1982 : publication d’un recueil de poèmes (La Clôture et autres poèmes) et de ses deux pièces de théâtre en un volume ; création de jeux pour divers magazines dont Télérama.
  • En 1981, il se lance dans un nouveau projet : un roman policier à énigmes, 53 Jours, qui demeurera inachevé.
  • 3 mars 1982 : il décède d’un cancer des poumons diagnostiqué peu de temps avant.

> Exposition  « Georges Perec, modes d'emploi »
BnF- François-Mitterrand
13 oct. 2026 -14 fév. 2027
Galerie 1

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Daniel Sarfati est médecin ORL, passionné par le langage, par les signes, la lecture des mots qui s’écrivent, se lisent sur une page ou sur des lèvres, les histoires qui se vivent ou qui s’inventent.
 
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