Au nom de tous les siens

Marc Bloch au Panthéon : quand un historien résistant entre dans l'Histoire

Alors que l’historien a fait son entrée au Panthéon le 23 juin 2026, revenons sur l’importance de Marc Bloch, à la fois résistant fusillé par les nazis, cofondateur d’une révolution historiographique et auteur de quelques-uns des ouvrages les plus fondateurs du XXe siècle. Il a influencé les tenants de « l’École des Annales » », tels Fernand Braudel ou Georges Duby. Son œuvre a profondément transformé notre manière de comprendre le passé.

Portrait de Marc Bloch (a) Université Paris 1 Panthéon Sorbonne Portrait de Marc Bloch (a) Université Paris 1 Panthéon Sorbonne

Le 16 juin 1944, dans un champ de Saint-Didier-de-Formans, près de Lyon, les balles allemandes mettent fin à la vie de Marc Bloch. Il a 57 ans. Professeur, intellectuel, patriote, résistant, il laisse derrière lui une œuvre considérable qui continue d’influencer les historiens du monde entier. Plus de huit décennies après sa mort, son nom reste associé à une révolution silencieuse : celle qui a fait passer l’histoire du récit des grands événements à l’étude des sociétés, des mentalités et des comportements humains. Il avait dédié sa vie à l'engagement et la recherche de la vérité. Dilexit veritatem (Il a chéri la vérité) est l'épitaphe qu'il avait choisi lui-même.

Une jeunesse au cœur de la République savante

Marc Bloch naît le 6 juillet 1886 à Lyon dans une famille juive alsacienne. Son père, Gustave Bloch, est lui-même historien et professeur à la Sorbonne. Le jeune Marc grandit dans un environnement intellectuel exigeant où le savoir constitue une valeur fondamentale.
Brillant élève du lycée Louis-le-Grand puis de l’École normale supérieure, il appartient à cette génération d’intellectuels façonnés par la IIIe République. Après des séjours d’études en Allemagne, il découvre des méthodes universitaires qui influenceront profondément sa propre démarche scientifique.
Lorsque la Première Guerre mondiale éclate en 1914, il est mobilisé comme officier d’infanterie. Il participe aux combats les plus violents et est décoré pour sa bravoure. Cette expérience du front marque durablement sa réflexion sur les sociétés et les comportements collectifs.

L’invention d’une nouvelle histoire

Après la Première guerre mondiale, Marc Bloch enseigne à l’université de Strasbourg. C’est là qu’il rencontre Lucien Febvre. Ensemble, ils fondent en 1929 la revue Annales d’histoire économique et sociale. Cette création constitue un tournant majeur dans l’historiographie mondiale. Jusqu’alors, l’histoire universitaire s’intéressait principalement aux rois, aux batailles, aux traités diplomatiques et aux événements politiques. Bloch et Febvre proposent une autre approche.
Selon eux, l’historien doit étudier l’ensemble des activités humaines : l’économie, les croyances, les techniques, les paysages, les mentalités, les structures sociales. Ils souhaitent comprendre comment vivent réellement les hommes et les femmes du passé. Cette démarche donnera naissance à ce que l’on appellera plus tard « l’École des Annales », l’un des courants historiques les plus influents du XXe siècle. Voici quelues-uns de ses livres fondateurs.

Marc Bloch, résistant

En raison des lois antisémites du régime de Vichy, Marc Bloch est progressivement exclu de l’enseignement. Il refuse pourtant l’exil. À partir de 1942, il rejoint la Résistance dans la région lyonnaise. Malgré son âge et sa notoriété, il participe activement aux réseaux clandestins. Arrêté par la Gestapo en mars 1944, torturé puis emprisonné, il ne révèle aucune information à ses bourreaux. Le 16 juin 1944, il est fusillé avec plusieurs compagnons de résistance.

Anatomie d'une oeuvre fondamentale

Voici les oeuvres principales de Marc Bloch.
-« Les Rois thaumaturges »: quand la croyance fait l’histoire
Publié en 1924, « Les Rois thaumaturges » est souvent considéré comme le premier chef-d’œuvre de Marc Bloch. L’ouvrage étudie une croyance étonnante : pendant des siècles, les rois de France et d’Angleterre étaient réputés capables de guérir les écrouelles par simple contact. Bloch ne cherche pas à savoir si les miracles étaient réels. Il s’interroge plutôt sur les raisons qui ont conduit des générations entières à croire au pouvoir surnaturel des souverains. À travers cette enquête, il montre comment les croyances collectives participent à la construction du pouvoir politique. Le roi n’est pas seulement un dirigeant ; il est aussi une figure sacrée dont l’autorité repose sur l’imaginaire collectif. Le livre est révolutionnaire parce qu’il fait entrer les représentations mentales et les croyances populaires dans le champ de l’histoire scientifique.

- « Les Caractères originaux de l’histoire rurale française » : l’histoire vue depuis les campagnes
Paru en 1931, cet ouvrage demeure une référence sur le monde rural médiéval et moderne. L'auteur analyse l’évolution des campagnes françaises à travers les siècles. Il étudie les formes de propriété, les modes d’exploitation agricole, les villages et les paysages. Il montre que les structures rurales visibles dans la France contemporaine sont souvent héritées de transformations très anciennes. Le ivre illustre parfaitement sa méthode : croiser géographie, économie, archéologie et histoire pour comprendre les sociétés sur le temps long.

« La Société féodale »  : son œuvre maîtresse
Publié en deux volumes entre 1939 et 1940, « La Société féodale » est généralement considéré comme son chef-d’œuvre. Marc Bloch y propose une analyse globale de la civilisation féodale européenne entre les IXe et XIIIe siècles. Plutôt que de décrire une succession de règnes ou de batailles, il étudie les relations sociales qui structurent le monde médiéval : les liens de dépendance entre seigneurs et vassaux, les formes de pouvoir, les croyances religieuses, les rapports économiques, les solidarités familiales... La féodalité apparaît non plus comme une simple organisation politique mais comme un véritable système de civilisation. L’ouvrage demeure l’une des synthèses les plus ambitieuses jamais consacrées au Moyen-Âge européen.

-« L’Étrange défaite » : un témoignage et une analyse en direct
Écrit en 1940 après la débâcle française et publié après sa mort en 1946, « L’Étrange défaite » est à la fois un témoignage, une analyse politique et un acte d’accusation. Mobilisé malgré son âge lors de la Seconde Guerre mondiale, Marc Bloch assiste à l’effondrement militaire de la France face à l’Allemagne nazie. Il refuse l’explication simpliste de la supériorité allemande. Selon lui, la défaite résulte avant tout des faiblesses des élites françaises : rigidité du commandement militaire, conservatisme administratif,  incapacité à comprendre la guerre moderne, manque d’adaptation intellectuelle. Ce texte est aujourd’hui considéré comme l’un des plus grands témoignages sur la chute de la France en 1940. Il est hélas plus que jamais d'actualité au vu des faiblesses françaises sur beaucoup de plans.

-« Apologie pour l’histoire ou métier d’historien »: un testament intellectuel
Rédigé dans la clandestinité entre 1941 et 1943, cet ouvrage inachevé est publié après sa mort. Marc Bloch répond à une question simple : à quoi sert l’histoire ? Il explique que l’historien doit avant tout chercher à comprendre les hommes. Il y expose les principes fondamentaux de la méthode historique : critique des sources, comparaison, interdisciplinarité, refus des préjugés, recherche permanente des causes. Ce livre n'est pas seulement un testament. Il reste encore aujourd'hui l’un des textes les plus éclairants sur le métier d’historien. 

L’héritage de Marc Bloch : des Annales à l’histoire contemporaine

La mort de Marc Bloch en 1944 ne marque pas la fin de son influence. Elle en constitue au contraire le point de départ. Les idées qu’il avait développées avec Lucien Febvre allaient profondément remodeler la discipline historique durant la seconde moitié du XXe siècle. Plusieurs générations de chercheurs se sont inscrites dans son sillage, faisant de l’École des Annales l’un des courants intellectuels les plus féconds de l’historiographie mondiale.
-Fernand Braudel : l’histoire à l’échelle des siècles
Parmi les héritiers les plus célèbres de Marc Bloch figure Fernand Braudel. Celui-ci reprend l’idée selon laquelle l’histoire ne peut se limiter aux événements politiques et militaires.
Dans son œuvre monumentale consacrée à la Méditerranée au temps de Philippe II, Braudel développe la notion de « longue durée ». Selon lui, les véritables moteurs de l’histoire sont souvent les structures profondes – géographiques, économiques, sociales – qui évoluent lentement au fil des siècles.
Cette approche prolonge directement l’ambition de Marc Bloch : comprendre les sociétés dans toute leur complexité plutôt que raconter uniquement les faits spectaculaires. Grâce à Braudel, l’influence des Annales s’étend bien au-delà de la France et conquiert les universités du monde entier.
-Jacques Le Goff : l’exploration des mentalités médiévales
Autre grande figure de cette filiation intellectuelle, Jacques Le Goff s’inscrit dans la continuité de Marc Bloch par son intérêt pour les représentations collectives, les croyances et les imaginaires. Spécialiste du Moyen Âge, il étudie les conceptions du temps, de l’au-delà, du travail ou encore de la sainteté. Ses recherches sur la naissance du purgatoire illustrent parfaitement cette histoire des mentalités dont Marc Bloch avait été l’un des pionniers avec Les Rois thaumaturges. Le Goff contribue ainsi à déplacer le regard des historiens vers les systèmes de pensée qui façonnent les comportements humains, prolongeant une intuition fondamentale de son prédécesseur.
-Georges Duby : une histoire sociale du Moyen Âge
Georges Duby, autre grand médiéviste français, revendique lui aussi l’héritage de Marc Bloch. Ses travaux portent sur les structures sociales, les rapports de pouvoir et les transformations économiques des sociétés médiévales. Dans ses analyses de la féodalité, de la noblesse ou de la condition paysanne, on retrouve l’influence directe de La Société féodale. Comme Bloch, Duby s’intéresse moins aux individus exceptionnels qu’aux mécanismes collectifs qui organisent la vie des sociétés. Par son talent de synthèse et son écriture élégante, il contribue à faire connaître auprès d’un large public les méthodes développées par l’École des Annales.

Marc Bloch a opéré une révolution durable de la discipline historique

L’influence de Marc Bloch dépasse largement le cercle des historiens. Son exigence intellectuelle, sa curiosité pour toutes les dimensions de la vie humaine et son refus des explications simplistes continuent d’inspirer chercheurs, enseignants et lecteurs. En transformant l’histoire en une science des sociétés plutôt qu’en un simple récit des événements, il a contribué à redéfinir notre rapport au passé.   Son intuition fondamentale demeure d’une remarquable modernité : pour comprendre le passé, il faut étudier les hommes dans toutes les dimensions de leur existence, qu’elles soient matérielles, sociales, politiques ou symboliques. Rarement un historien aura autant incarné l’unité entre la pensée et l’action. Savant rigoureux, patriote engagé et résistant jusqu’à la mort, Marc Bloch demeure l’une des plus grandes figures intellectuelles françaises du XXe siècle. Son intuition fondamentale demeure d’une remarquable modernité : pour comprendre le passé, il faut étudier les hommes dans toutes les dimensions de leur existence, qu’elles soient matérielles, sociales, politiques ou symboliques. Sa célèbre formule résume toute sa pensée : « L’incompréhension du présent naît fatalement de l’ignorance du passé. »
Dans notre époque de grande confusion, ces mots résonnent avec une particulière acuité.

Le premier historien à faire son entrée au Panthéon

0
 

En ce moment

Prix Médicis 2026 : Philippe Vasset, lauréat pour «Dans les grandes lignes»

Philippe Vasset remporte le prix  Médicis 2026 pour son roman « Dans les grandes lignes » (Flammarion), un roman dans leque

Grand prix du Roman de l'Académie française 2026 : Sébastien Lapaque, lauréat pour son livre «Le rappel des oiseaux»

Écrivain, essayiste et journaliste, auteur d’une trentaine d’ouvrages, Sébastien Lapaque est le lauréat 2026 du Grand prix du Roman de l’Académie f

Prix Goncourt 2026 : 4 romans en lice dans la dernière sélection

L'Académie Goncourt vient de livrer sa dernière sélection : 4 romans sont désormais en lice.

Prix Pascal : lancement du premier prix littéraire qui récompensera une œuvre écrite en collaboration avec l'IA

Dans le sillon de l'affaire Thélyson Orélien, un nouveau prix littéraire vient d'être créé : le prix Pascal, qui veut récompenser une œuvre écrite

Le TOP des articles

& aussi