« Le grimpeur et le grognard » de Régis Debray et Sylvain Tesson ( Équateurs/Gallimard) est un petit livre plein d'esprit (96 pages ), écrit sous forme d’un échange épistolaire ( 17 lettres au total ). Quand deux personnalités apparemment opposées se retrouvent dans leur goût pour le dialogue et la littérature... Jean Glavany en a savouré la lecture.
Lu « Le grimpeur et le grognard » de Régis Debray et Sylvain Tesson paru chez Gallimard dans la collection Équateurs avec une préface d’Olivier Frebourg. Un petit livre ( 96 pages ) sous forme d’un échange épistolaire ( 17 lettres au total ) entre ces deux auteurs si différents à bien des égards, mais qui ont quelques points communs malgré tout : une éducation bourgeoise et des parents lettrés, une qualité littéraire inégale mais certaine, l’amour partagé de la littérature et des livres en tout cas, le sens inné des mots et des formules percutantes qui sonnent justes et ont un avantage pédagogique évident et, peut-être et surtout, ce goût du dialogue et de l’échange fondé sur le respect et non pas l’invective et la violence qui règnent pourtant en maîtres dans les débats publics de notre temps. Rien que pour cela, il faut saluer cet exercice.
De la différence entre deux personnalités aux orientations politiques opposées
Evidemment, l’échange est d’autant plus riche et vif que, malgré tout, ces deux hommes sont très différents et pas seulement par l’âge ( 32 ans de différence !). Bon, d’abord, ils sont de bords politiques opposés, même si Tesson réfute la distinction droite-gauche ( ce qui confirme une fois de plus la remarque de Mitterrand :
« Ces hommes qui se disent ni de droite ni de gauche, il se vérifie systématiquement qu’ils sont ni de gauche ni de gauche »! ). Mais il n’y a pas que l’âge et la politique qui les sépare et tout l’objet du livre est d’évoquer, tranquillement, sereinement, mais parfois de façon acide, respectueusement acide, ces sujets de divergence. Il y a bien la religion mais la divergence est minime car ils sont tous deux non-croyants en même temps qu’attachés au sacré. Il y a l’opposition « engagement contre fuite », intéressante et très théorisée par les deux compères même si, d’une part, l’engagement de Regis Debray est une affaire très ancienne qu’on pourrait presque ranger au rayon des vieux souvenirs et, d’autre part, la fuite de Sylvain Tesson est tellement médiatisée qu’on a parfois du mal à la qualifier de fuite.
Une détestation commune contre les data
Sur le progrès, la détestation des deux à l’égard du data et des réseaux pourrait créer une convergence mais Tesson en emportant le progrès avec l’eau du bain, oblige Debray à exprimer un zeste de sagesse : le progrès médical n’a pas que des inconvénients ! Reste un debat passionnant : histoire contre géographie, culture contre nature, la réflexion contre la sensation, le plus passionnant des débats abordés, celui dont le traitement en deux ou trois lettres laisse le plus de goût de superficialité frustrante et inachevée.
J’ajoute une note personnelle : pour moi qui ai eu une enfance et une adolescence très « Tessonienne » fait de scoutisme ( laïque !) et de bivouacs en forêt, de navigation hauturière et de rugby , mais qui avance dans l’âge versus Debray, à coups de livres et d’étude de l’histoire sans rien renier de mes engagements, ce livre éclaire précieusement les dosages des influences qui définissent un parcours et, donc, une personnalité.
Un petit livre qui se lit vite et bien, qui offre quantité de portes d’entrée pour la réflexion et survole tant de choses qu’on ne peut pas ne pas avoir envie de les approfondir.
A propos de « Le grimpeur et le grognard » : duel de deux esprits
« Le Salut de nos semblables ? C’était voir un peu trop large. Mais heureusement, on rétrécit en vieillissant. Vous verrez, on en rabat. »
Régis Debray
« J’ai trouvé que la jouissance d’une nuit de bivouac, seul, dans la forêt, valait mieux que la volonté de peser sur le destin de mes semblables. Je croyais à la poudre d’escampette. Vous, à la poudre à canon. »
Sylvain Tesson
> Le grimpeur et le grognard. Une correspondance de Régis Debray-Sylvain Tesson. Avant-propos d'Olivier Frébourg- Gallimard / Équateurs, 96 pages, 9,90 euros
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Jean Glavany a été chef de cabinet du Président de la République François Mitterrand, secrétaire d’Etat dans le gouvernement de Pierre Bérégovoy, Ministre de l’Agriculture et de la Pêche dans le gouvernement de Lionel Jospin. Élu maire de Maubourguet en 1989, il fut député des Hautes Pyrénées pendant 24 ans. Il est aujourd’hui enseignant à Sciences Po Paris, Président de l’Institut François Mitterrand, et Secrétaire de la Fondation de l’Institut du Cerveau. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages dont « La Laïcité, un combat pour la paix » (Éditions Héloïse d’Ormesson), « 3000 ans après Ulysse » (éditions Edisens) et « François Mitterrand-Conversations intimes .» (Perrin).