La Fondation Louis Vuitton propose jusqu'au 16 août 2026 une exposition majeure consacrée à Alexander Calder (1898-1976) : « Calder. Rêver en équilibre ». Une explosion de formes et de compositions à la mesure du sculpteur américain, qui avait fasciné l'écrivain italien Dino Buzzati. Nous reproduisons un extrait du texte qu'il avait écrit au sujet de l'artiste en 1969 : « Les cerfs-volants de Calder », publié dans le recueil « Chroniques terrestres » (Robert Laffont). Un bel exercice d'admiration et d'émotion.
Dino Buzzati à gauche; Alexander Calder à droite. Au centre : détail d'une sculpture, « Atztec Josephine Baker », 1930 Fil de fer, 134,6 x 25,4 x 22,9 cm. Calder Foundation, New York. © 2026 Cal et détail du livre
À l’occasion du centenaire de l'arrivée en France d'Alexander Calder et des cinquante ans de sa disparition, la Fondation Louis Vuitton présente l’exposition « Calder. Rêver en équilibre ». Une exposition qui nous plonge dans l'imaginaire de l'artiste, depuis ses premières explorations sculpturales, notamment celles du Cirque jusqu'aux mobiles et stabiles aux multiples formes et expressions qui ont fait sa renommée. Une exposition qui donne la mesure d'un artiste majeur du XXe siècle, pour lequel l'engouement ne fait que grandir. Car Calder n'est pas simplement un moderne, il est aussi un visionnaire qui inspire encore les artistes contemporains.

Alexander Calder, « Dispersed Objects with Brass Gong », 1948
Laiton, feuille de métal, fil de fer et peinture, 48,3 x 167,6 cm. Shirley Family Calder Collection, Promised Gift to the Seattle Art Museum. © 2026 Calder Foundation, New York / ADAGP, Paris. Photo courtesy of Calder Foundation, New York / Art Resource, New York
Entre défi à la matière, couleurs qui osent défier les sombres humeurs du temps, jubilation d'une forme qui est prête à s'envoler dans le ciel des rêves... Calder a toujours revendiqué une manière de jouer avec l'abstraction en prenant source dans son puissant imaginaire d'enfant. C'est peut-être cet esprit de liberté qui rend Calder tellement précieux aujourd'hui. Suzanne Pagé, la commissaire générale de l'exposition de la Fondation Louis Vuitton, ne nous a pas seulement proposé une rétrospective, mais bien une initiation à nous plonger dans nos propres inspirations. Un bel appel à contempler les oeuvres et planer avec elles.

Ci-dessus : Dino Buzzati
L'écrivain italien Dino Buzzati était aussi journaliste pour le Corriere della Sera. Son livre « Chroniques terrestres » rassemble une sélection d'articles, dont celui qu'il avait consacré à Calder à l'occcasion d'une exposition à la Fondation Maeght. Un texte fascinant, tant il compose une résonance entre l'écrivain et l'artiste. Nous en reproduisons un extrait.
« (...) Le vieux — mais est-il vieux, à soixante ans ?— sculpteur américain Alexander Calder a apporté ses légendaires valises d'il y a quarante ans et maintenant, un à un, de ses mains qui tremblent un peu il en extrait les personnages de son Cirque, les clowns, les jongleurs, le lanceur de couteaux, le lion, les phoques, les trapézistes, les acrobates, les chevaux. Il est gros, il est vêtu d’un jean et d’un tee-shirt rouge, il a les cheveux tout blancs, il parle peu, quelques rares mots incompréhensibles, il tourne une minuscule manivelle et le chien se met à marcher, il tourne une autre manivelle et le kangourou se met à sauter (mais juste à peine, comme pour réveiller la mémoire), puis il dispose les jouets savants selon la scénographie qu’il a codifiée pour les spectacles qui furent joués à Paris en 1929, avant de faire le tour du monde: lui s'occupait d'animer les pantins et sa femme, Louisa James, nièce d'Henry James, mettait les disques pour faire l’accompagnement musical. Tant d'années ont passé, et aujourd’hui, enfin la gloire : une superbe exposition personnelle à la Fondation Maeght, dans les bois de Saint-Paul-de-Vence, sur les terrasses, dans les jardins du lumineux musée construit au milieu de la forêt, au sommet d’une colline.
(...)
Le Cirque est, chronologiquement, la première de plus de trois cents œuvres exposées. Le cirque est un souvenir poétique, le témoignage nostalgique d’un long chemin parcouru et raconté ici par un vaste choix de sculptures, qui un jour peut-être furent jugées comme de sympathiques trouvailles, d’amusantes bizarreries mais qui aujourd’hui, avant subi l’épreuve des années, connaissent un joyeux triomphe. Calder est l’homme des mobiles, ces sculptures aériennes pendues au plafond ou soutenues par des antennes qui virevoltent au moindre souffle de vent prenant sans cesse des formes et des dimensions nouvelles. Je me souviens, alors que j'étais encore tout petit, d’avoir vu un lot de petites brindilles colorées venues du Japon attachées
entre elles par un système astucieux de fils, elles ne restaient jamais immobiles et il suffisait que quelqu’un tousse dans une pièce pour qu’elles se mettent à tourner, chacune mettant en mouvement celle qui la touchait. Ce petit jeu très ancien, Calder, avec un génie inégalable, l'a développé en un univers entier d’inventions fascinantes, il lui a donné des proportions gigantesques en concevant des engins qui pèsent des quintaux, des tonnes et qui sont pourtant légers comme des plumes, Marcel Duchamp a donné le nom de mobiles à ces engins, ces statuettes faites de bouts de bois et de plaques métalliques et qui, après l'intervention créaiste, obéissent à l'intervention de l’air, et changent à tout instant. Arp appela stabiles les autres productions de Calder, celles qui sont fixes et dont la plus imposante, Teodelapio voit, à Spolète, passer camions et voitures entre ses puissantes jambes. Ici, à Saint-Paul, on peut contempler différents stabiles, certains imposants et majestueux, semblables à des dinosaures, des chênes, des cuirassés, des géants. Mais le Calder destiné à rester dans les mémoires est celui des formes instables et tournoyantes,
Aujourd’hui Calder est un « grand artiste », il est devenu un mythe, les mobiles les plus petits — certains ne mesurent que quelques centimètres, ce sont presque des bijoux — sont cotés un peu moins d’un million de lires, les plus grands atteignent vingt, trente millions. Et pourtant il garde, fort heureusement, une insouciance innocente. Et s’il parle peu avec sa bouche, Calder vous dit beaucoup de choses avec ses yeux pleins d’esprit et nous préférons appeler jouets les objets, les machines, les sculptures qui constituent son œuvre. Car à la base de celle-ci se trouve, je le crois, l’authentique joie poétique de l’enfant qui a réussi à construire un cerf-volant et à le faire voler. C’est exactement ça : le génie du cerf-volant est à la source du plaisir que me donnent les mobiles de Calder. Un jeu ? D'accord.
C’est un jeu formidable. Mais ce n’est pas le jeu du petit garçon qui s'amuse avec son train électrique, de la petite fille qui joue avec ses poupées. C’est le jeu, qui ensuite devient création, de l’enfant inventant un dispositif compliqué, un piège, un joujou qui ressemble pourtant à des objets plus grands, inatteignables et se comporte comme ceux-ci, lui donnant la même émotion, peut-être même plus forte. Le cerf-volant. Converser avec le ciel et le vent, participer physiquement à la libre, l’incompréhensible nature.
Voilà ce que sont les mobiles de Calder qui deviennent, tour à tour, oiseaux, feuilles d'automne, dragons, poissons, nuages, fleurs, soucoupes volantes, soleils, mantes religieuses, arbres, araignées, manches à vent, chauve-souris, papillons, hélices, avions. Une journée de soleil, de sérénité, de plénitude sans doute pour lui, même si elle est perturbée par les inévitables désaréments de la renommée. À six heures du soir, le soleil de la Méditerranée rend les armes, les ombres surgissent en cercles concentriques avec les premiers frissons de la nuit. « On ferme ! On ferme ! » crie un gardien. Les gens sortent. Y compris l'artiste, Calder, qu’accompagne son vieil ami Miró. Le musée ferme ses portes. On descend la petite allée, tandis que la brise du soir remet en mouvement les ventilateurs installés dans le jardin. On atteint le portail. Les gardiens ferment le portail. Et pourtant, de l'intérieur du musée (vidé pour l’occasion de toutes les œuvres de Chagall, Miro, Giacometti, et tant d’autres artistes de renom) s'échappe un tintement étrange et envoûté de cloches. Avant de sortir, Calder a donné un léger coup à une balance suspendue, faite d’un côté d’une lourde sphère noire et de l’autre d’une petite balle blanche : la balle, esclave du mouvement perpétuel, continue à circuler d’un côté à l’autre, butant contre des coupes plates posées par terre en une asymétrie astucieuse, et qui jouent le rôle de cloches. Musique aléatoire, puisque chaque coupe a un son qui lui est propre. À un moment donné, il semble que la force d'inertie se soit épuisée, mais c’est tout le contraire, la petite balle fait un zigzag inattendu et rebondit d’une coupe à l’autre avec des variations sans fin. Le crépuscule, la splendeur du coucher de soleil, la tristesse des choses qui ont une fin, les amis qui s’en vont, les adieux, les félicitations, le parking est maintenant vide, le gardien donne les derniers tours de clef, le pathos d'un moment si beau et ne se répétera jamais plus. Et cet appel mystérieux des cloches, qui petit à petit ralentit, entrecoupé d'intervalles de silence toujours plus grands. Mais qui persévère. Durera-t-il toute la nuit ? »
> Texte extrait de « Chroniques terrestres » de Dino Buzzati, Robert Laffont, Collection Pavillons, 447 pages, 22 euros

Ci-dessus, deux sculptures de Calder présentes à l'exposition
Exposition Calder- Rêver en équilibre
Fondation Louis Vuitton
Exposition jusqu'au 16 Août 2026
Commissariat
Suzanne Pagé, directrice artistique de la Fondation Louis Vuitton, commissaire générale
Dieter Buchhart et Anna Karina Hofbauer, commissaires invités
Assistés de Valentin Neuroth et Claire Deuticke
Olivier Michelon, commissaire associé, assisté de Léna Lévy
Cette exposition a été rendue possible grâce à un partenariat avec la Calder Foundation et le Whitney Museum of American Art.
> Pour plus d'informations : lien vers le site de la Fondation Louis Vuitton
Remerciements à Dimitri Demichel, médiateur de la Fondation Vuitton, pour ses passionnantes informations sur l'exposition, ainsi que son aide à l'accès au texte de Dino Buzzati.
La vidéo de presentation de l'exposition de la Fondation Louis Vuitton, Calder, rêver en équilibre :

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