Il y a 30 ans, le 20 août 1995, Hugo Pratt s'éteignait en Suisse. Le « romancier en images » nous laissait en héritage un héros hors du commun, Corto Maltese. Après Beaubourg l'an dernier, la Saline royale d'Arc-et-Senans lui offre son cadre majestueux, aussi concret qu'utopique, pour une exposition en forme d'itinéraire d'un marin gâté par la vie dessinée et le destin rêvé que son créateur lui a tracés. Une biographie plus vraie que nature à voir jusqu'au 11 novembre 2025.
« Corto Maltese demeure le plus célèbre des marins de l'univers de la bande dessinée » nous dit le panneau à l'entrée de l'exposition, comme la carte de visite d'un personnage de fiction si insolite et familier qu'on ne sait plus s'il est rêve ou réalité. « Depuis sa première aventure en 1967, Corto n'a cessé de naviguer sur les mers et océans du globe (...). Immédiatement reconnaissable avec son caban sombre, son pantalon blanc de matelot, ses favoris et sa boucle d'oreille à l'oreille gauche, il a parcouru le monde des premières décennies du XXe siècle et leurs nombreux conflits. » Dans la grande tradition des romans d'aventure, Pratt scelle la réalité de Corto et des autres personnages qu'il invente par une lettre attestant leur authenticité en préface de La Ballade de la mer salée.
Dans les lieux conçus par Claude-Nicolas Ledoux, on retrouve et suit avec bonheur ce « marin vaguement corsaire, aventurier attaché à l'amitié et à la liberté, né à Malte et domicilié dans les Antilles anglaises avec aussi une maison à Hong Kong » à travers les planches, dessins et aquarelles originales. A la Saline royale, le créateur dessinateur et son héros de papier au regard clair et perçant, nous invitent à « respirer l'air du large (…), goûter plaisirs et dangers des escales et sillonner les océans ». Avec eux, on « parcourt également la terre ferme des continents, de l'Afrique à la Sibérie, de l'Europe à l'Amérique latine (…) portés par un graphisme et un sens du récit exceptionnels, [qui font] fleurir notre goût du faux, du vrai et du semblant et notre besoin d'imaginaire. »
L'œuvre d'Hugo Pratt est riche de dizaines d'ouvrages et de milliers de planches dessinées. Corto Maltese est le plus connu de ses héros mais en un demi-siècle (1945-1995), Pratt a aussi illustré ou assuré textes et dessins de nombreuses séries touchant à l'histoire de l'ouest américain (Sergent Kirk), aux conflits de la fin du XVIIIe siècle liés à la guerre d'indépendance américaine (Fort Wheeling), à la Seconde Guerre mondiale (Les Scorpions du désert, Ernie Pike) avec des incursions vers des classiques du récit d'aventures (L'ile au trésor), des éléments de biographie (Saint-Exupéry, le dernier vol), de la poésie illustrée (Rimbaud, Kipling) et bien d'autres sujets. L'exposition ne les oublie pas et fait aussi la part belle aux talents de Pratt aquarelliste, lithographie, publiciste ou affichiste.
Né à Rimini le 15 juin 1927, Hugo Pratt grandit à Venise dans une famille cosmopolite. A 10 ans, il rejoint avec sa mère son père militaire à Addis-Abeba où l'armée italienne occupe l'Abyssinie. Son adolescence africaine est marquée par l'amitié de jeunes éthiopiens et ses lectures, de la littérature anglo-saxonne aux bande dessinées américaines. Terry & les Pirates, la série de Milton Caniff « le Rembrandt de la BD », sera à l'origine de sa vocation. En 1942, son père meurt, l'Italie est battue, on rentre à Venise. La guerre finie, il participe à la création de la revue de bande dessinée, l'Asso Di Picche et entame sa carrière de dessinateur.
Contacté par une importante maison d'édition argentine, Hugo Pratt gagne Buenos Aires en 1950 et publie dans de nombreuses revues de bande dessinée. Toujours friand de littérature, il découvre les auteurs latino-américains Octavio Paz, Leopoldo Lugones, Jorge Luis Borges et Roberto Arlt. Pour l'hebdomadaire Misterix, il dessine le personnage de Sergent Kirk. En 1962, la crise économique en Argentine l'oblige à revenir en Italie où il fait la connaissance de Florenzo Ivaldi, entrepreneur génois passionné de BD, qui crée le mensuel Sgt. Kirk en 1967. Il y publie un long récit dessiné, La Ballade de la mer salée, dans lequel apparaît pour la première fois le personnage de Corto Maltese.
Après une rencontre avec le rédacteur en chef du magazine Pif Gadget, Hugo Pratt commence à réaliser en 1969 une série dont Corto Maltese est le héros. Publié à plusieurs centaines de milliers d'exemplaires, l'hebdomadaire rend Corto populaire auprès d'un large public et son auteur devient, pour les amateurs et spécialistes, un des plus innovants. Fort de ce succès en France, Hugo Pratt s'installe à Paris et, comme son marin, continue à sillonner le monde. En 1975, Casterman édite La Ballade de la mer salée, œuvre majeure d'un romancier en images, "le premier véritable roman en bande dessinée" pour le spécialiste belge de la bd Erwin Dejasse. En 1976, l'album reçoit le prix de la meilleure œuvre réaliste étrangère au Festival d'Angoulême. Entre 1976 et 1980, outre deux nouveaux épisodes des aventures de Corto Maltese, Corto Maltese en Sibérie et Fable de Venise, Hugo Pratt réalise en Italie quatre albums d'une série intitulée Un Homme, une aventure, parcourant le monde, le temps et l'espace. Les premières pages de La Maison dorée de Samarkand paraissent dans le magazine italien Linus. En 1981, le quotidien français Le Matin de Paris publie Corto Maltese, La Jeunesse et poursuit de 1982 à 1983 la série Les Scorpions du désert.
Installé en Suisse à Grandvaux, près de Lausanne en 1984, il publie Jesuit Joe et Cato Zoulou et, après un retour à Buenos Aires prolongé d'un voyage en Patagonie, Tango en 1985. De plus en plus aquarelliste, il illustre aussi des poèmes de Kipling et les Lettres d'Afrique d'Arthur Rimbaud. En 1987 avec Les Helvétiques, une nouvelle aventure de Corto Maltese, il célèbre la Suisse des rêves et des légendes. L'ultime aventure de Corto Maltese de sa main, Mū, paraît en France et en Italie en 1988, année où il se rend sur l'île de Pâques, au Guatemala et au Mexique. En 1989 il revient sur l'île de Pâques. Suit un périple dans le Pacifique avec une étape à Apia, capitale des îles Samoa, où Hugo Pratt se recueille sur la tombe de R.L. Stevenson. Il en parle dans le magazine télévisé Thalassa. De ce voyage naît le livre J'avais un Rendez-vous, illustré d'aquarelles. En 1994 Saint-Exupéry. Le dernier vol célèbre le cinquantième anniversaire de la mort de l'écrivain aviateur. Avec sa collaboratrice Patrizia Zanotti, Hugo Pratt fonde la maison d'éditions Lizard qui édite son œuvre en Italie. Mort le 20 août 1995, il est inhumé dans le cimetière de Grandvaux en Suisse.
Le personnage de Corto Maltese apparaît dans La Ballade de la Mer Salée en 1967. Son nom est inspiré du terme Corto qui, en espagnol a le sens de «rapide», «vif» et de Maltese en référence à l'île méditerranéenne de Malte, au carrefour de multiples cultures et civilisations. Une origine insulaire qui permet à Hugo Pratt de doter son héros de rares qualités de navigateur et d'un goût infini pour les divers horizons du monde.
Sans les femmes qui ont croisé son destin, Corto Maltese ne serait qu'un héros mécaniquement agité. Ce sont elles qui le révèlent, l'émeuvent, le combattent, le subjuguent ou s'en éprennent. Le talent d'Hugo Pratt a été de les rendre inoubliables, non seulement par l'art du dessin mais par la richesse des caractères et des actions mises en scène. Rien n'est directement explicite mais l'auteur joue de toutes les variations des sentiments, des attirances et des désirs non sans une certaine mélancolie romantique. Ces Aventureuses sont aussi une mémoire du monde évoquant l'Irlande, le Brésil, l'Argentine et la Chine à des moments cruciaux de l'histoire du XXe siècle. Toutes sont engagées dans un rôle souvent révolutionnaire et toujours dans une liberté totale, au moins égale à celle de Corto Maltese.
Exposition Corto Maltese, Un monde en aventures - Saline Royale Arc-et-Senans (25) - Jusqu'au 11 novembre 2025 - Horaires d'ouverture : Août 9h – 19h, Septembre et octobre 9h – 18h, Novembre 10h – 17h

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