«Retour de service»

John Le Carré, attention chute d’espions !

La psychologie, les traits de caractère finement brossés, des relations en clair-obscur, un roman de John Le Carré, c’est d’abord une galerie de personnages. Le sacrifice, le courage et la trahison n’étant pas des moindres. Une fois que le maître de l’espionnage les place sur le grand échiquier géopolitique, et les regarde survivre en milieu trouble, leur côté intriguant se mue en une irrésistible intrigue. Alors ne résistez pas, plongez dans Retour de service (Seuil), dernier livre de John Le Carré mort le 19 décembre 2020.
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Portrait de John Le Carré © Stephen Cornwell Portrait de John Le Carré © Stephen Cornwell

Un espion, c’est d’abord quelqu’un d’observateur. Son job est précisément de voir sans être vu. Le regard aiguisé de John Le Carré est sans doute une déformation professionnelle. Son goût immodéré pour les coups tordus sur le grand échiquier géopolitique également. Son dernier roman, Retour de Service, résonne comme un plaidoyer europhile (ce n’est pas la première fois dans un roman-testament du maître incontesté du roman d’espionnage, voir L’héritage des espions, son avant-dernier titre). Il fait ainsi écho à une lassitude bien compréhensible face au Brexit, au trumpisme et à la démocrature russe qui forme pêle-mêle un monde où « plus personne n’a de rêves ».

Faut-il dans ce puissant jeu de miroir voir l’écho d’un sentiment personnel. Apparaît à travers le secondaire d’Ed l’incarnation de cette « conviction sincère et non motivé par l’appât du gain, la jalousie, l’envie de revanche ou la mégalomanie. La vraie conviction, brute de décoffrage ».

Jeux de pouvoir et d’influence sur fond d’oligarchie

Le dernier héros de John Le Carré, Nat, est un agent en fin de carrière. Cynique, désabusé, mais pas trop. Recruteur d’agents-doubles soviétiques, puis russes, il n’a rien perdu de son intérêt pour l’ours russe et ses avatars contemporains. S’il lève une paupière distraite sur les intrigues de palais qui agitent le « Département Russie » côté britannique, le nouveau face-à-face russo-occidental continue à le passionner. Il faut dire que les oligarques et leur marionnettiste en chef ne manquent ni de sel, ni de relief. Les enjeux de pouvoir - financier, de violence et d’influence (l’intrigue toujours…), ce qui revient en termes de rapport de force - n’ont rien perdu de leur colossale importance.

« La menace russe contemporaine pour les nuls » 

Il faut reconnaître à la grande Russie son caractère éternellement romanesque. Dans ce monde aux dimensions surhumaines, tout y devient facilement tragique, théâtral. À la fois pathétique et grandiose. Si tant est que l’on considère le crime à grande échelle comme une forme d’art. De là à voir un hommage acerbe de l’ancien agent Le Carré au nouveau Tsar qui exerça jadis la même profession que lui dans le camp adverse…

L’espion subit habituellement la politique plutôt que d’en tirer les ficelles. C’est son point faible. Il faut donc des exceptions à tout. Politique et espionnage, Le Carré mélange les genres avec son brio unique. Avec ce petit manuel type « la menace russe contemporaine pour les nuls », l’auteur de L’espion qui venait du froid déplace ses pions à la frontière entre réalité et fiction pour mieux jouer avec son lecteur.

La manipulation élevée au rang d’art

Ce genre d’activité mène toujours à la chasse à l’homme. Chacun son sport. Nat le séducteur, Nat le mari volage et amoureux de son avocate activiste d’épouse, Nat le père désarçonné par une héritière vegan, rebelle et capricieuse, Nat le « pompier volant », personnage nimbé de mystère comme les confins des pays d’ex- Europe de l’Est est aussi champion de badminton à ses heures perdues.

« Je suis longiligne (Prudence dirait plutôt maigrelet). J’aime tous les sports. En plus du badminton, je pratique le jogging, la course à pied et la musculation dans une salle qui n’est pas ouverte au public. Je suis doté d’un « charme de baroudeur » et du « contact facile propre à l’homme du monde ». Mon physique et mes manières font de moi l’ « Anglais typique ». Capable de « disserter de façon convaincante sur une courte durée » et de « m’adapter aux circonstances », je ne me « laisse pas étouffer par des scrupules éthiques ». Je peux me montrer « irascible » et je « ne reste pas insensible aux charmes de la gent féminine ». C’est ainsi que Nat fait se décrit lui-même au format du rapport officiel en bonne et due forme. On n’est jamais mieux servi que par soi-même.

Au petit jeu de la manipulation élevée au rang d’art, le professionnel ne risque-t-il pas en effet de se trouver lui-même pris au piège ? L’intrigue d’un roman d’espionnage, ce jeu de chausse-trappe à grande échelle. Une succession de surprises qui nous procure tant de plaisir !

Une famille bien collante

Dans ce genre d’univers en sous-sol, l’atmosphère est souvent tendue. Sinon glaciale. À l’image des rapports humains, y compris en famille. Les Services en étant une plus collante que les autres. Le Carré souffle le chaud et le froid. Distille des brèves phases de tendresse et de douceur (les souvenirs de ses aventures féminines en milieu hostile ne sont pas des moindres, on n’est pas espion pour rien God Damn!). Mais il y surtout le service. Le courage est le véritable héros d’un roman d’espionnage qui se respecte.

Des lectures pour les nostalgiques du grand Le Carré

Les nostalgiques de l’auteur de La Maison Russie et, plus récemment, du Tunnel aux pigeons. Histoires de ma vie, disparu en décembre dernier, auront intérêt à lire (ou relire) La Constance du Jardinier, magistrale claque administrée aux Big Pharma. Toute ressemblance avec la réalité…

Et pour parfaire sa petite cure de Le Carré sur sa chaise longue, il est aussi recommandé de (re)lire les polars Chandelles Noires, qui se joue dans le monde reclus des so chic Public Schools, et L’Appel du mort (en Folio Policiers).

>Retour de service, de John Le Carré. Traduit de l’anglais par Isabelle Perrin. Seuil, 302 pages, 22 euros.
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