En train, en voiture, en bateau, trois albums phares du moment invitent à voyager. Le Train de Nuit dans la voie lactée tiré par Adrien Demont du roman japonais éponyme, déroule le coeur des étoiles, poétique et bienfaisant, pour les petits comme pour les grands. Avec Karl Cyril Bonin conduit un retour aux sources teinté de SF, baigné de sens et d'émotion. Quant à l'aller simple de Barrio Negro, le Quartier Nègre de Simenon adapté par José-Louis Bocquet et Javi Rey, sa quête d'amour est aussi un voyage sans fin vers la liberté. Prêt à embarquer ?
Le soir de la fête de la Voie lactée, Giovanni, un jeune garçon solitaire est le passager d'un mystérieux train qui l'entraîne aux confins de la galaxie. Aux côtés de son ami Campanella, commence alors un voyage fantastique peuplé de paysages célestes, de personnages énigmatiques et de questions métaphysiques égrainées dans une nuit sans fin.
Adrien Demont adapte un des chefs-d'œuvre de la littérature japonaise, un conte pour enfant qui se prête aussi à la lecture des grands, à l'instar d'un Petit Prince. Écrit par Kenji Miyazawa pour conjurer la mort et vivre le deuil de sa soeur cadette aimée, Train de Nuit dans la voie lactée tisse dans le ciel plusieurs chemins. Les choix graphiques du dessinateur accompagnent avec bonheur chacun de ces niveaux de lecture et le nouvel éditeur Morgen ouvre sa maison avec un splendide voyage inaugural, onirique et profond.
>> Train de nuit dans la voie lactée - Adrien Demont (auteur) d'après Kenji Miyazawa - Morgen - 176 pages, 22,90 € (prix de lancement)
Charles Brooks, riche banquier fantasque, meurt dans un accident de voiture aux circonstances troubles. Sa fille, Magda, qui ne l'a pas vu depuis près de dix ans, hérite de sa vaste demeure. Alors qu'elle ouvre une à une toutes les pièces de la maison, elle découvre, glissé dans une housse, un robot bleu acier mis en veille... C'est Karl, l'androïde-majordome de son père disparu. Pour Magda, qui préfère les relations humaines aux technologies, Karl n'est qu'un objet froid. Que va-t-il lui révéler quand elle décide de le rallumer...?
Il n'y a pas que le trait de Cyril Bonin, élégant et sensible, qui est fin, son esprit et ce nouveau récit original aussi. Comme Les Dames de Kimoto (Sarbacane, 2022), son dernier opus, Karl, paru chez le même éditeur, séduit par sa beauté, douce synthèse de sensations mêlées : le découpage qui prend son temps, l'ambiance qui naît des décors, entre nature et technologie, autant que de l'atmosphère sonore, entre silence et dialogues. Le fond aussi et surtout de cette fable douce-amère, intime et sociale, nous interpelle.
Quand l'homme se fond dans une, dans LA machine, quelle place laisse-t-il à la nature qui l'entoure et à sa propre nature ? Par le chemin détourné de l'intelligence artificielle, comme Karl le robot au volant de la voiture de son maître, Cyril Bonin évite l'obstacle d'un nième polar rétro-futuriste. Son conte philosophique est un vrai film hommage à la nature, au temps qui passe, au soin de semer, recueillir et transmettre.
>> Karl - Cyril Bonin (scénariste, dessinateur) - Sarbacane - 112 pages, 22,00 €
Amiens, années 1930. Les cloches de l’église sonnent à la volée, et les jeunes mariés, radieux, posent avec leurs proches sur le perron. Dans quelques jours, Germaine et Joseph quitteront leurs familles pour l’inconnu. Joseph a accepté la place de directeur de la Société anonyme des mines de l’Équateur. S’ensuit une traversée idyllique sur un luxueux bateau, puis l’arrivée à Panama dans un hôtel de rêve. Ce seront les derniers moments heureux du couple. Bientôt, la nouvelle tombe : la SAME a fait faillite ; l’argent promis n’arrivera pas. Le rêve s’arrête là, leur histoire commune également. Joseph et Germaine, amoureux de toujours, ne se comprennent plus. Leurs vies divergent soudainement, irrémédiablement.
Cette nouvelle adaptation en BD d'un roman dur de Simenon dans la collection éponyme de Dargaud suit avec bonheur le principe qui a déjà porté de beaux fruits : chaque album profite d'un dessinateur différent, choisi pour le lien entre son trait et l'univers du récit adapté. Ainsi, ce Barrio Negro tiré du fameux Quartier Nègre (1935) donne à Javi Rey l'occasion de dessiner ce qu'il aime et qui l'inspire, lui, le graphiste de On l'appelait Bebeto (Dargaud) ou encore de Un Ennemi du Peuple (Dupuis). La vie, l'amour et la liberté filent dans un décor de rêve où une classe sociale plus ou moins morale, glisse sur une autre, moins aisée, plus humaine aussi, comme des vagues voulant coloniser la plage. Lucide et sans concession, le récit de José-Louis Bocquet épouse le tourment d'un homme qui perd pied, s’abîme et renaît. L'anti-héros de Simenon, Joseph Puduche, emprunte aux personnages de London ou Conrad cet idéal qui conduit au bout de ses rêves et de la vie, loin des chimères semées par les conventions sociales.
>> Barrio Negro - José-Louis Bocquet (scénario), Javi Rey (dessin, couleurs) d'après Georges Simenon (Quartier Nègre) - Dargaud - 96 pages, 22,95 €

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