Chronique d'Agnès Séverin

« Mon refuge et mon orage » d’Arundhati Roy : tombeau pour une mère fascinante et violente

Avec « Mon refuge et mon orage » (Gallimard) , son douzième texte de non-fiction, Arundhati Roy écrit un hommage corrosif sur sa mère. Engagée pour les droits des femmes, des minorités et de l’environnement, la romancière indienne dresse le portrait d’une femme extravagante, brillante et colérique, que sa fille a attendu sa mort pour révéler. Un retour en arrière salutaire.

Portrait d'Arundhati  Roy- Copyright Mayank Austen Soofi pour Gallimard Portrait d'Arundhati Roy- Copyright Mayank Austen Soofi pour Gallimard

Arundhati Roy signe son douzième texte de non-fiction avec un hommage corrosif à sa mère. Engagée pour les droits des femmes, des minorités et de l’environnement, la romancière indienne dresse le portrait d’une femme extravagante, brillante et colérique. Derrière l’aura de ce grand nom de l’éducation et du droit des femmes — dont elle a laissé un héritage important —, c’est le comportement humiliant, égocentrique et imprévisible de cette mère envers ses enfants que sa fille a attendu sa mort pour révéler. Un retour en arrière salutaire.

Peut-on aimer une mère qui vous rudoie et vous brusque autant qu’elle vous éduque ? Le titre Mon refuge et mon orage parle de lui-même : la réponse est oui. La véritable question qui se pose en filigrane de ce récit autobiographique serait peut-être plutôt : comment fait-on pour maintenir des relations avec une mère toxique ?

Un souffre-douleur pour femme-enfant

Au moment où elle commence ses études d’architecture, Arundhati Roy fait le choix de couper les ponts avec une mère agressive et brutale, mettant en scène ses crises d’asthme pour mieux faire de sa fille un prolongement utilitariste d’elle-même. Celle-ci est chargée de l’aider symboliquement à vivre, ou à survivre, dans ses périodes de crise — de tous ordres. Elle sert de paratonnerre dans ses moments de détresse, de colère et de frustration. Souffre-douleur d’une femme-enfant qui joue les capricieuses en signe de révolte bravache et délirante contre une vie trop dure, dans laquelle toutes les responsabilités lui incombaient. Jamais un être à part entière.

« Mrs Roy retournait contre son fils, mon frère LKC, toute la fureur que lui inspiraient les hommes, notamment son père, son mari et son frère. Depuis qu’il avait six ou sept ans, pour la moindre broutille, l’oubli le plus insignifiant, elle le traitait de porc mâle chauviniste. Elle l’a mis en pension dès l’âge de neuf ans et je l’ai suivi deux ans plus tard. »

Le diable sépare et les tyrans divisent pour mieux régner.

« Elle détestait que nous entreprenions quoi que ce soit tous les deux, nous suspectant de comploter contre elle et faisant tout pour nous garder séparés. »

Une révolte bravache et délirante

Ce récit de formation échappe aux règlements de comptes tardifs — et souvent réchauffés — pour laisser place à un portrait tout en nuances d’une femme, non dénuée de qualités, qui a eu le courage de quitter un mari alcoolique et veule — mais plus drôle et plus cool ; évidemment, son rôle est plus facile — dans un pays où la misogynie est plus que jamais institutionnalisée, avec à sa tête un pouvoir autoritaire, celui du Premier ministre Narendra Modi.

L’autrice et activiste indienne prête sa plume virtuose à l’évocation d’un personnage « exceptionnel », de son propre aveu, qui aura marqué son existence, depuis sa plus tendre enfance, d’une empreinte aussi douloureuse que libératrice. Douloureuse, car les mégalomanes n’épargnent guère leur progéniture. Celle-ci lui enjoignait régulièrement : « Descends de la voiture ! » Libératrice, car la fondatrice d’une école mixte réputée lui a aussi transmis la maîtrise de la langue anglaise et l’amour de l’art comme moyen d’expression et, sans aucun doute, comme moyen de se sauver soi-même. Un sujet bien peu banal, s’il en est.

« Entre des crises de rage et de violence en augmentation constante, elle me faisait comprendre que, si j’y mettais toute mon énergie, je pouvais devenir ce que je voulais. Ses paroles ont été, pour la fillette que j’étais, une planche de salut qui m’a aidée à traverser l’obscurité, les rapides, les courants sous-jacents mortels. »

La folie, cette inépuisable source d’inspiration

La folie a ceci de séduisant en littérature que l’imagination des fous pour nuire à leur prochain — et, partant, parfois à eux-mêmes — s’avère sans limites. L’un des problèmes des fous — et donc de leurs proches — est que, justement, ils n’ont pas de limites. Voilà donc un sujet surprenant et effrayant. Que demander de plus à la littérature ? Pour ceux qui leur font face dans la réalité et sont sans défense, du fait de leur âge et de l’absence d’un adulte suffisamment présent, attentif et dévoué pour les protéger, l’affaire est moins drôle.

Face à cette folie, beaucoup moins fascinante lorsqu’elle est votre lot quotidien et qu’elle n’existe pas simplement « dans les livres », Arundhati Roy trouve refuge, dès l’enfance, dans l’obéissance, le silence et les livres. En elle-même. C’est certainement la meilleure manière, et peut-être la seule, d’éviter de sombrer soi-même dans la rancœur, la haine et l’esprit de vengeance.

Un récit lucide, limpide et lumineux

L’autre face de ce récit captivant réside dans les mille et une manières d’échapper à la folie, qui lui confèrent une dimension romanesque tout aussi irrésistible. Tous les enfants qui ont souvent eu du mal à discerner l’amour, prétendument profond, derrière les agissements abusifs de leur mère tyrannique et toute-puissante s’y reconnaîtront.

Avec ce récit lucide, limpide et lumineux, l’autrice de l’essai Aucun de nous ne doit prétendre qu’il ne savait pas raconte comment elle a trouvé sa voie d’architecte, puis de scénariste et d’écrivaine, en prenant ses distances, non seulement physiquement, mais aussi par l’écriture.

Écrire pour prendre du champ

La littérature, cette œuvre de lucidité, lui permet de prendre du champ.

« (…) L’angoisse et l’anxiété continuaient de m’étouffer, de me limiter ; elles m’empêchaient d’adopter un plus vaste point de vue sur les choses, comme j’aurais dû le faire à ce stade. J’étais une petite personne hérissée de pointes. Et diplômée en architecture. Trois ans se sont écoulés depuis la dernière fois que j’ai communiqué avec Mrs Roy. Je pensais souvent à elle, mais le plus souvent avec le soulagement de lui avoir échappé. Je m’inquiétais à son sujet, mais je savais que je n’avais pas les épaules pour l’affronter et y survivre. (…) J’avais l’impression que, si je lui racontais même une bribe de ce que je vivais, elle m’écraserait de son mépris. »

Cette tentative de fuite a un prix et des effets à long terme.

« Le sentiment permanent de terreur dans lequel j’avais grandi — le papillon froid et velu posé sur mon cœur — m’avait, d’une certaine manière, limitée, retardée dans mon développement. Toutes mes énergies étaient tournées presque en permanence vers mon environnement immédiat et la survie. Je vivais dans le présent immédiat. Je ne pouvais pas regarder en l’air. »

D’où la fuite. Pour pouvoir relever la tête. Et l’écriture. Pour la garder haute.

L’inévitable détour, pour éviter de se trouver sous la coupe de quelqu’un qui, censé vous prodiguer son affection ou son amour, abusera tôt ou tard de son pouvoir sur vous. Pour échapper, préventivement, à la peur et au cercle vicieux de colère, de ressentiment et de vengeance qu’elle engendre. Les victimes d’hier sont les bourreaux d’aujourd’hui. Le jeu est sans fin.

« J’ai suivi mon instinct, ce lieu dont sont issus tous les arts et la littérature. Il m’a montré la voie. Une fois de plus, j’ai fait de l’endroit le plus sûr le plus dangereux de tous. Une fois de plus, je suis partie en courant. »

L’écriture comme mise à distance de la souffrance

Autrice prolifique de non-fiction, l’écrivaine indienne Arundhati Roy n’a signé que deux romans, deux titres majeurs de la littérature contemporaine : Le Dieu des petits riens, récompensé par le Booker Prize en 1998, et Le Ministère du bonheur suprême, un roman magistral sur l’amitié, sur fond de persécutions dont les musulmans et les « hijras » — les personnes transgenres — sont victimes en Inde, et particulièrement au Cachemire, avec l’aval des nationalistes hindouistes, de la Bannière safran et de la Nation hindouiste, qui se sont imposés jusqu’au pouvoir suprême.

On découvre ici les lieux historiques et le cimetière haut en couleur qui ont inspiré ce second roman.

« Si la vallée de la Narmada avait réaligné mon squelette, la vallée du Cachemire m’avait fait chavirer le cœur. Rien, dans les journaux indiens ou sur les chaînes de télé, ne nous prépare à la réalité du Cachemire. Je n’aurais pu imaginer l’échelle, la profondeur, la perversité et le génie inventif de la cruauté perpétrée contre un peuple, le tout au nom de la démocratie — “Demon Crazy”, disent les Cachemiris, et c’est bien un démon fou. »

Au Cachemire, la nature humaine s’étale au grand jour en permanence, dans son indignité comme dans sa résilience.

L’histoire d’une vocation et d'un combat

Car, derrière ce récit puissant par sa simplicité et sa lucidité, c’est aussi l’histoire d’une vocation qui se dessine. La littérature et l’engagement sont le prolongement des combats de Mrs Roy, comme sa fille la désigne.

Mon refuge et mon orage évoque ainsi les combats de l’autrice pour la protection de la nature — en l’espèce, contre le barrage de Sardar Sarovar, sur le fleuve Narmada, dans l’État du Gujarat — face aux affairistes protégés par le pouvoir. Son témoignage parle aussi des agissements des « sangliers » — belle image… —, rendus tout-puissants dans les milieux conservateurs.

Une seule règle pour échapper aux assauts et aux ruses des prédateurs : prudence et vigilance.

« Je me suis donné quelques règles faciles à suivre : me fondre dans la foule, ne jamais rester seule, me tenir sur mes gardes (…). »

Et continuer à observer pour régler plus tard leur compte à ces fils-rois, demi-dieux qui, en Inde comme très souvent ailleurs, se croient tout permis. Dans ce livre comme dans d’autres.

« Le cinéma malayali ne manquait pas d’héroïnes violées. L’agression était généralement pudiquement reflétée dans l’œil d’acier du ventilateur de plafond, évoquée par des images de fleurs pendant sur leurs tiges ou perdant leurs pétales, sur une bande-son ambiguë de geignements mêlés à des bruits de respiration qui donnaient l’impression que la femme, peut-être, y trouvait du plaisir. »

Sa lucidité porte aussi sur le champ politique. Aucun sujet n’en est dissociable. Les sujets intimes sont d’ailleurs sciemment placés au centre du débat. Plus souvent pour le pire que pour le meilleur.

« On était en 1990, à l’aube de décennies d’une politique dictée par l’indignation creuse et les griefs vides de substance. (…) Partout, les “sensibilités religieuses” avaient le vent en poupe. »

À méditer avant la prochaine élection française...

> Mon refuge et mon orage, d’Arundhati Roy. Traduit de l’anglais (Inde) par Irène Margit. 398 pages, 24 euros.

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