Des femmes, des sœurs, de la religion, du médiéval, des hommes peu fiables pour la plupart, et un peu de fantastique... les ingrédients semblent ici réunis pour faire du « Livre d’Eve » de Meg Clothier (éditions Hauteville), un succès. Dont actes, puisqu'il a reçu le Prix des Lectrices 2024.
Plongée en plein cœur d'un couvent italien moyenâgeux, l'histoire de Beatrice, sœur bibliothécaire, s'avère d'emblée intrigante. Femme au milieu de femmes, la religion comme quotidien, elle tire son épingle du jeu grâce à sa capacité de lecture. Copiste, préceptrice ou encore aide malades, elle saura toucher le lecteur parmi toutes ces religieuses qui font vivre le couvent. Et pas seulement le lecteur…
Meg Clothier a étudié les Lettres classiques à Cambridge, navigué d'Angleterre jusqu'en Alaska et travaillé comme journaliste à Londres et à Moscou. Elle vit et écrit aujourd'hui dans le comté de Somerset. « Le Livre d'Ève » est son troisième roman.
« Meg Clothier maîtrise l’art du récit et de la magie » -Jennifer Saint
Que dois-je faire du livre ? Je dois le protéger. Je dois le détruire. Il est merveilleux... magnifique. Il est dangereux... scandaleux. Il est la meilleure chose qui pouvait m'arriver. La pire. Percer ses secrets me vaudra d'être comblée d'honneurs, acclamée. Être découverte en sa possession me fera... condamner ?
Au crépuscule du Moyen Âge, Beatrice est bibliothécaire dans un couvent retiré au fin fond de l'Italie. Elle a toujours fui la compagnie de ses sœurs, ne trouvant le réconfort que dans la lecture de ses manuscrits. Mais sa vie bascule lorsqu'une nuit, deux femmes, grièvement blessées, se présentent aux grilles du couvent implorant l'aide des sœurs. Avant de mourir, l'une d'elles place un objet entre les mains de Beatrice : un livre ensorcelant dont les pages prennent dangereusement vie. Or les hommes qui régissent la vie de toute femme en ce lieu sont prêts à tout pour s'en emparer et le détruire. Entre la vie de ses sœurs ou protéger ce trésor : Beatrice doit faire un choix. Celui qui déterminera son avenir et celui des sœurs de sa communauté.
Le lecteur se voit plongé dans les pensées de Béatrice, dans le quotidien des sœurs du couvent. L'événement déclencheur de notre récit, l'arrivée du Livre d'Eve, a lieu assez tôt dans la chronologie de l’ouvrage, mais il faut patienter pour que le roman s'emballe. En attendant, l'autrice fait la part belle à l'ambiance, au spirituel, ce qui est très intéressant dans une œuvre abordant la religion. La part du fantastique reste assez limitée, c'est juste ce qu'il faut pour rendre le récit plus marquant, lui donner un aspect légendaire, une histoire qui pourrait survivre dans le temps, un récit que l'on pourrait se transmettre de mère en fille, comme un secret. Et si la religion est assez omniprésente, elle est traitée sans prosélytisme, comme un fait historique.
Ce récit de prime abord basé sur l'Histoire et la religion, recèle cette touche de fantastique apportant le « petit plus » qui en fait un coup de cœur. Un manuscrit assez précieux pour que des femmes risquent leur vie, mais dont les pages restent indéchiffrables, agrémenté de manifestations déroutantes. Le fantastique est bel et bien partie prenante de l'histoire, prenant le temps de s'imprégner du lieu, des personnages avant d'intriguer avec eux. Beatrice se voit offrir un présent. Un livre, magnifique et étrange à la fois, à la langue inconnue, dont elle ignore tous les pouvoirs. Beatrice va le découvrir assez rapidement mais ce livre ensorcelé cache un secret et un pouvoir inestimables qu'elle devra protéger coûte que coûte des hommes qui voudront s'en emparer pour le détruire. Tandis que les pages prennent vie sous ses yeux, elle doit faire un choix : sauver le livre ou sa communauté ...
La notion de sororité prend également une place prédominante dans le récit. Elle est régulièrement mises en avant, par la plume très agréable, quasi-apaisante. En contraste avec le fond de l'histoire parfois assez sordide et poignant. Un équilibre parfait est ainsi instauré. Et si le récit n'est n'est pas clairement daté historiquement, on peut assez facilement deviner dans quel contexte on se trouve. On a là une situation dans laquelle des hommes, sous couvert de la religion, cherchent à entraver l'influence des femmes, à les placer sous leur autorité, à restreindre leurs droits. On brûle des livres, on prône l'obscurantisme sur la connaissance... l'Inquisition n'est pas très loin. Beatrice est un personnage intéressant mais ses sœurs ne sont pas en reste, et ces portraits de femmes fortes mais si différentes sont très réussis. Le lecteur assiste à une réelle évolution de Béatrice, qui, enfermée sur elle-même et ses livres au début du récit, apprend avec l’aide de ses sœurs à sortir de sa zone de confort et se battre pour ce en quoi elle croît.
« Le livre d’Eve » de Meg Clothier, éditions Hauteville, 442 pages, 19,95 euros

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