Quoi de mieux pour saluer le début du festival Étonnants Voyageurs que de s’embarquer dans le sillage d’un étonnant Malouin ? Dans son premier roman,« Le Capitaine égaré » (Paulsen), le sous-marinier Vincent Géquière rend hommage à une figure historique de la guerre d’Indépendance. Marin hors pair, Pierre le Landais se heurte aux phénomènes de cour à la veille de la Révolution Française, qui ne font qu’attiser ses propres démons.
Portrait de Vincent Géquière © Éditions Paulsen
Quoi de mieux pour saluer le début du festival Étonnants Voyageurs que de s’embarquer dans le sillage d’un étonnant Malouin ? Dans son premier roman, Le Capitaine égaré, le sous-marinier Vincent Géquière rend hommage à une figure historique de la guerre d’Indépendance. Marin hors pair, Pierre le Landais se heurte aux phénomènes de cour qui ne font qu’attiser ses propres démons.
L’aigreur et la rancœur n’ont pas leur place dans un espace aussi réduit que celui d’un navire de guerre. Diplômé de l’école navale et du génie atomique, le sous-marinier Vincent Géquière évoque le microcosme d’un équipage de la marine royale -puis de la jeune démocratie en Amérique - à la veille de la Révolution Française. Son héros, Pierre Landais est aussi brillant marin que piètre meneur d’hommes. Mais comment inspirer confiance quand on n’a plus foi en sa propre hiérarchie ?
Á travers cet échantillon à petite échelle, c’est une société rongée par les intrigues politiques et les phénomènes de cour que met en scène Le Capitaine égaré. Pierre Landais, « compagnon de M. de Bougainville », n’est pas noble et aucun de ses exploits de capitaine de brûlot plein d’amertume et de panache ne peut venir gommer ce péché originel. « Âme rongée par le sel », Landais joue avec les règles d’un jeu méritocratique qui n’existe pas encore.
Son caractère ombrageux fera de lui-même son pire ennemi. « Sa haine, comme un roulis que la houle provoque et amplifie, repassa plusieurs fois devant la figure du ministre [Sartine], jusqu’à lui donner les traits du diable, un diable invoqué par les jaloux. »
Vincent Géquière signe un premier roman efficace sur un personnage historique qui oscille sans cesse entre maestria et paranoïa. Une figure servie par une longue métaphore filée où le miroitement de l’Océan reflète une humeur plus changeante encore. Alors qu’à Versailles, l’ambassadeur Benjamin Franklin use de son charme pour obtenir le soutien du Roi, le capitaine Landais se heurte au système de castes solidement rivé à l’Ancien Régime. Il n’obtiendra jamais dans la marine royale la reconnaissance qu’il attend.
« 1776 avait été pour Landais une année de mortification, de langueur et d’errance sur de sombres sentiers qui le conduisaient tantôt à des explosions de colère, tantôt à la mélancolie. » Être né trop tôt fait de lui un personnage romantique comme quelques-uns, et de génie, au lendemain de la Révolution. Son courage vire à l’obstination, son rêve à l’obsession, qui font de lui un personnage tragique. Face au rendez-vous de l’Histoire, au grand vent de la liberté et de la démocratie, ce pauvre hère reste les yeux braqués sur « ses rêves d’avancement rapide ».
Complotiste avant l’heure ? Il ne rêve certes pas. Voir ainsi « ses talent bornés » ne peut soulever chez lui qu’un océan de frustration. Le sentiment d’un immense gâchis. « Les faits et les hommes jouaient dans le théâtre de son esprit une bien triste pièce dont il était le héros malheureux. (…) Cette situation de flottement dura quelques jours au cours desquels Landais se sentit comme un navire encalminé, sans vent dans les voiles. Ce calme annonçait une grande tempête. »
« Lorsqu’il avait quitté Brest, ses premiers pas l’avaient guidé machinalement vers Saint-Malo. ». Pour trouver refuge chez M. Dupont, professeur de mathématiques et admirateur de l’Encyclopédie. « Son intelligence cartésienne, son pragmatisme et sa générosité naturelle rassuraient Landais qui voyait en lui, chose rare, un homme en communion avec les idéaux de son temps. »
Naturalisé américain après avoir convoyé des armes - puis le marquis de La Fayette - pour le compte des « Insurgents », son pedigree est encore trop frais pour que ses marins lui fassent confiance. Sa frégate, L’Alliance, est la plus imposante qu’ait pu lui confier le jeune Congrès. Mais au beau milieu de l’océan, il lui manque toujours un horizon. Á tout le moins des perspectives.
Un jour il est en proie à une « lassitude incommensurable, comme un jour sans vent ». Le lendemain, prêt à s’enflammer pour cette « folle promesse » qu’est « la cause des Insurgents ». Sensible à l’« âme » de son bateau, qu’il palpe d’un regard sur « le gréement soigneusement réglé », il est capable d’oublier dans quelle aventure cette frégate, « conçue pour rapprocher les deux rives de l’Atlantique par sa vitesse », « formidable navire de course », est embarquée. Il a su pourtant rêver que « [sa] gloire [puisse] servir les États-Unis d’Amérique ! ». Le comte de Broglie n’a-t-il pas prophétisé devant lui que « le Soleil des Lumières se lèvera à l’ouest » ?
Au fond, « les affaires internationales lui importaient moins que ses propres turpitudes ». Peut-on le lui reprocher ? « L’entrée en guerre de la France le plongeait dans un monde plus incertain pour son avenir. Il se sentait insignifiant dans cette nouvelle situation, pris en étau entre la vague française qui allait déferler sur l’Amérique, et son splendide isolement à Boston ».
Il finit errant dans les rues de New York à conter sa propre geste à d’autres âmes errantes. « Cet auditoire aurait pu certifier qu’il avait vécu mille vies : de Batavia à Saint-Pierre, de Tahiti au détroit de Magellan, de Port-Louis aux Antilles, il avait navigué sur toutes les mers du monde. Une foule de détails immuables figuraient le récit de ses croisières, de ses batailles, de ses combats contres les éléments, des complots et mutineries qu’il avait déjoués. »
Á chacun sa lecture et sa libre interprétation, mais on aimerait ne pas voir dans cette fable le reflet d’un système qui montre d’autres signes d’essoufflement. Á cet égard, on ne peut que recommander la lecture de L’esprit d’équipage, de Loïc Finaz, aux éditions des Équateurs.
Reste le chant magnifique « [De] ce que l’Amérique, Malgré tout, Doit à Pierre Landais ». Et l’on aimerait aujourd’hui que cette épopée, de l’autre côté de l’Atlantique, soit plus qu’un lointain souvenir. Quoi de plus triste que d’être acteur de l’Histoire sans être capable de s’en apercevoir ? Hommage lui est ici rendu.
> Le capitaine égaré, de Vincent Géquière. Editions Paulsen, 379 pages, 21 euros. >> Pour acheter le livre, cliquer sur le lien

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