Le Musée Franz Kafka à Prague est forcément décevant. Comment rendre compte de l'ampleur d'une personnalité aussi complexe que mystérieuse que elle de l'écrivain austro-hongrois ? Daniel Sarfati rappelle que la plupart des textes de Kafka (1883-1924) ont été publiés à titre posthume grâce à son ami Max Brod qui a refusé de brûler tous ses manuscrits, malgré les indications de l'écrivain. Ainsi, c'est grâce à cet acte de désobéissance, que l'une des plus grandes œuvres du XXe siècle a pu être sauvée ...
Un peu décevant, le Musée Kafka à Prague.
Rares documents et photos déjà vues un peu partout.
Ma seule émotion, l’avis de décès de Franz Kafka publié le 11 juin 1924, par ses parents Hermann et Julie Kafka, en tchèque et en allemand dans le Narodni Listy et le Prager Tablatt.
« C’est avec une profonde peine que nous annonçons le décès le 3 juin de notre fils le Docteur en Droit Franz Kafka. »
Hermann n’a pas osé rajouter : ce bon à rien de Franz, incapable de se marier, incapable de passer de sous-chef à chef dans la société d’assurances, où il travaillait, incapable d’aider à la boutique de schmattes familiale.
Franz avait bien essayé de se justifier dans une lettre à son père. Mais Hermann avait-il lu cette lettre ?
L'une des dernières lettres de Franz Kafka à Max Brod
Franz Kafka a écrit des centaines de lettres,
Parmi les dernières, celle à son ami Max Brod.
Ma dernière volonté : tout ce qui se trouve dans les biens que je laisse derrière moi ( c’est à dire dans ma bibliothèque, dans mon armoire, sur mon bureau, chez moi et au travail, ou dans tout autre lieu qui te vient à l’esprit où il pourrait y avoir quelque chose ), qu’il s’agisse de journaux, de manuscrits, de lettres, les miennes et les autres, les dessins, etc… doit être entièrement brûlé sans être lu, de même que tous les textes et tous les dessins, que toi ou tout autre personne à qui tu devras les demander en mon nom, pouvez détenir.
Ton Franz Kafka »
La désobéissance de Max Brod
Max Brod avait lu et relu cette lettre.
Non, il ne respecterait pas les dernières volontés de son ami.
Tous les manuscrits qu’il avait pu rassembler se trouvaient dans cette vieille valise en cuir, pleine à craquer sur son lit d’un hôtel miteux à Prague.
Les nazis étaient aux portes de la Tchécoslovaquie, il n’était question que de quelques heures avant qu’ils n’envahissent ce pays. Il n’allait pas leur faciliter la tâche et participer à l’autodafé de l’œuvre d’un écrivain génial, qui un jour, serait reconnu par le monde entier.
Il avait un billet pour le train pour Constantinople, qui partait dans 2 heures. De là, il comptait se rendre à Jérusalem, où l’attendait l’éditeur Salman Schocken, qui lui aussi s’était échappé de Berlin et avait réussi à monter de nouveau une maison d’édition. Il avait promis à Max Brod de publier Kafka.
Textes et dessins sauvés des nazis
Restait le problème des dessins.
Kafka les aimait encore moins que ses écrits et les trouvait sans valeur.
Max Brod était un connaisseur et avait commencé à collectionner des tableaux d’artistes contemporains allemands. Mais les dessins de son ami étaient à l’opposé de l’expressionnisme. Pas de couleurs ni de formes torturées. Des bâtonnets, des personnages brisées, une calligraphie de la solitude.
Sobres comme des lettres isolées, qui interrogeaient le lecteur.
Ces dessins étaient tout ce que Kafka n’avait pas réussi à exprimer par des mots.
Max Brod avait pris sa décision.
Il enleva le volumineux guide du trafic ferroviaire de sa sacoche. De toute façon, il n’en n’aurait plus besoin. Il ne reviendrait plus en Europe.
Il mit à la place une grande enveloppe qui contenait les dessins de Franz Kafka.
Dans le train pour Constantinople, il ferma les yeux, la tête pleine du bruit des essieux et des bottes des barbares qui avaient franchi les frontières de la Tchécoslovaquie.
Bientôt, son ami serait en lieu sûr, dans une bibliothèque du quartier de Rehavia à Jérusalem.
Le génie de Kafka réside dans son œuvre pas dans son musée
J’ai quitté le Musée Kafka, sans rien acheter à la boutique de souvenirs qui proposait des tasses à café à son effigie et des cartes postales.
Dans la monumentale biographie que Reiner Stach a consacré à Kafka, l’auteur se demande comment une vie aussi courte et banale a pu engendrer une littérature d’une telle puissance.
Kafka est mort à 39 ans, a très peu quitté Prague, a couché avec quelques prostituées et a eu de rares relations platoniques avec d’autres femmes.
Un musée Kafka ne peut rien révéler.
Il faut se plonger dans son Journal, dans ses récits achevés ou fragmentaires pour saisir le génie de ce bon à rien de Franz.
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Daniel Sarfati est médecin ORL, passionné par le langage, par les signes, la lecture des mots qui s’écrivent, se lisent sur une page ou sur des lèvres, les histoires qui se vivent ou qui s’inventent.