Deuxième sexe

«Fille» de Camille Laurens : un parcours de femme doux-amer

Féministe ? Fille (Gallimard), le dernier roman de Camille Laurens est un hommage à la féminité remarquablement évoquée. Non sans ironie à l’égard des comportements phallocrates. Ou l’art de régler ses comptes. En famille mais sans prendre de gants !

Camille Laurens. Photo de son profil Facebook. Camille Laurens. Photo de son profil Facebook.

Naître fille dans les années 60. Camille Laurens met en scène la condition féminine à travers le regard attachant de la jeune héroïne-titre. Sans polémique mais au contraire avec beaucoup de justesse et de lucidité. Nous sommes à l’aube des mouvements féministes.

Une condition en forme de punition

Fille. « C’est une fille ». Et pour le nouveau-né, c’est « un rapport au monde » qui se dessine. Tout « un destin en creux » qui s’ébauche en filigrane. Une condition en forme de punition. La petite mécanique du déterminisme s’enclenche. Un engrenage machiavélique se met en place. Avec la complicité plus ou moins consciente de Papa, médecin bien sous tous rapports, amateur de blagues salaces, et guère convaincu de l’intérêt d’hériter… de deux héritières.

Ses deux filles, il les traite « tantôt comme des pensionnaires de couvent, tantôt comme des poteaux de régiment ». Déstabilisant. Maman est femme au foyer. «Elle fait la cuisine (très bien – elle sort d’une école ménagère), elle joue au tennis (bien) et aux dames (pas mal) ».

La loi du genre

À travers ces yeux d’enfant innocents, Camille Laurens observe les différences. Décode le petit manège des apparences. Un jeu - d’abord « rigolo » - où se dissimule subtilement l’ ironie de la narratrice. Art très français de faire front face à la domination - tout en restant dans les bonnes grâces du camp adverse.

Car toute petite déjà, la petite Laurence (un double de l’auteure, qui aime les jeux de mots des psychanalystes ?) n’a pas les yeux, ni la langue, dans sa poche. « Garçon c’est un constat. Garce c’est un jugement. Tout ce qui est féminin déçoit, déchoit, elle le sait désormais ». Son intelligence vient de son Papa (ou du grand-père de Maman ?). Sa beauté, de sa Maman. L’adage est connu.

Les théories du genre n’existent pas encore dans les universités. Mais l’enfant mène son enquête sur le sujet avec ardeur et finesse. Avec candeur et une certaine forme de perplexité. « Observation 5 : leur truc ne les rend pas plus malins que les filles, et même au contraire ».

Garçon. Quelle est cette espèce bizarre objet de tous les désirs, de toutes les admirations ? A-t-elle donc tous les droits ?

Une subtile libération de la parole

Plus tard, « ses nuits se peuplent d’insectes, pullulent de blattes et d’araignées qui s’insinuent partout (…) Un peu après, « la scène se couvre de sang. Des couteaux jaillissent… (…) Elle souffre et on se moque d’elle ». Analysés avec le point de vue de l’adulte, ses cauchemars ne laissent aucun doute quant à leur origine. « Le prince charmant disparaît de ses rêves, la maison magique aussi ». Elle ne veut que plus qu' aucun parasite ne pénètre son corps.

La petite fille « a compris qu’il fallait tout garder pour soi, surtout son linge sale, et encore plus celui qu’on n’arrive pas à laver ».

Comme il en est souvent question dans le sillage du mouvement #metoo, Camille Laurens libère non seulement le regard mais la parole de son héroïne dressée au silence. Car il est des petits jeux en famille qui ne sont pas drôles du tout. La narratrice de cette autobiographie fictive a le don de débusquer les non-dits qui blessent pour longtemps. Les a priori silencieux qui font mal. Les rejets destructeurs qui ne s’avouent pas.

« Tu n’avais qu’à être un garçon » 

Petit à petit, le regard se fait moins amusé. Désabusé. La petite « [se] fait de plus en plus petite en grandissant (…) tu fais celle qui n’a besoin de rien (…) toi tu es enterrée vivante et tu l’as bien mérité : tu n’avais qu’à être un garçon ». « Morte » dans le regard de ta mère. Dans le regard de ton père. Dans la jalousie de ton aînée. Tendre paysage.

Sa mamy adorée, elle, l’autorise tout de même à rêver « au même destin que le leur et riche d’autres possibles, qui sait ? La fille est l’avenir de la femme chez elle. Ça les tient, mamy et mémé ». Dans cette transmission, il y a un défi à leur condition à la fois commune et unique. Une espérance.

Fille, un titre comme un pavé dans la mare

L’auteur de Romance nerveuse et Dans ces bras-là, met en scène les rapports mère-fille (sans parler des rapports père-fille) avec tendresse et un réalisme cru. Lancer le titre Fille tel un pavé dans la mare, c’est ne pas s’interdire les révélations, ni de dramatiser les points de rupture et les chocs entre générations. Cela n’empêche pas de savourer les instants de complicité et les moments de grâce. Entre « filles ». Et aussi avec les garçons. Enfin, avec certains.

Une autre fille voit le jour. La roue tourne. Le monde a changé. Le roman est dédicacé « À ma merveilleuse fille ».

Fille. Vain mot. Joli mot. Le répétera-t-on jamais assez ?

Fille, de Camille Laurens. Gallimard, 225 pages, 19,50 euros

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