Changement d'éditeur (de Gallimard à Grasset), révélateur de crise au sein du groupe Hachette avec le limogeage d'Olivier Nora, le PDG de Grasset, suivi d'une protestation de masse de nombreux auteurs de la maison... décidément avant même sa sortie, le livre de Boualem Sansal « La Légende » a déjà fait couler beaucoup d'encre. Le voici enfin chez les libraires. A chacun de se faire son opinion à propos d'un texte dans lequel l'auteur franco-algérien revient sur son emprisonnement en Algérie et son sentiment de dépossession, pendant comme après sa détention. Voici un large extrait de ce livre, témoin d'un combat pour lequel Boualem Sansal n'a jamais transigé : celui de la liberté.
« Le jour J de la prémonition et de la chute
« Boualem, fais attention à toi… fais attention ! »
Ça, c’est tout lui, Jean-Paul Scarpitta, l’homme opéra, bien connu, un ami cher néanmoins, qui cultive l’inquiétude et l’alarmisme et qui par principe religieux, ou autre considérant, voit des dangers partout, même là où ils n’ont rien à faire.
Sans me retourner, j’ai dégringolé l’escalier de la station de métro Saint-Germain-des-Prés. Au moment où je disparaissais dans le souterrain, il a crié d’une voix écorchée : « Ne pars pas, Boualem… s’il te plaît, reste ! »
Cela m’a hérissé le poil. Il y avait dans sa voix quelque chose de prophétique, presque d’apocalyptique. Durant tout le trajet jusqu’à la gare du Nord puis de là, par le RER B, jusqu’à Roissy-Charles-de-Gaulle où m’attendait un vol Air France pour Alger, je suis resté tout chose. « Mince, il m’a fichu la trouille, cet imbécile ! »
À Roissy, j’ai retrouvé la sensation euphorisante et inquiétante des aéroports internationaux. Folklore et bousculade, marche au pas et guichets muets. Rappels de sécurité en rafales. Départs sans adieux. S’il y a des ennemis, ils sont parmi nous, invisibles comme nous, inquiets comme nous.
Je rentrais à Alger après une mirifique tournée en France pour la promotion de mon dernier opus Le français, parlons-en !1. Langue des plus étranges, bien mal connue des Français eux-mêmes, devenue étrangère en France et que n’apprennent plus désormais que les nouveaux arrivants et quelques rares transhumants internationaux qui empruntent encore cette voie déclassée pour rejoindre l’avenir ailleurs, au pays des sirènes et des bécasses.
Mais mon chemin pour le bercail allait prendre une tout autre direction. On ne reconnaît jamais à temps les signes du destin. J’avais la tête pleine de soucis. J’avais laissé ma femme en France à l’hôpital Simone Veil d’Eaubonne dans le Val-d’Oise, en Île-de-France, où elle effectuait divers contrôles. Un an plus tôt, elle y avait été opérée, d’un cancer de la gorge. Je l’avais laissée fatiguée, inquiète. Elle semblait redouter quelque chose, une mauvaise nouvelle, une rechute, un basculement imminent. Elle me regardait comme si elle allait me perdre.
Comme notre ami Jean-Paul, une voix obscure semblait lui adresser des alertes, sans pouvoir leur donner forme. J’étais entouré de voyants qui voyaient tout sans pouvoir dire quoi. Moi je ne voyais rien, je n’entendais rien et j’appelais cela, tranquillement, par son nom : bêtise et superstition.
C’est ce bouleversement implacable que je vais raconter. Et dire aussi ce que j’en ai tiré, pour moi, pour ma Naziha, pour vous, mes chers amis, pour vos familles, pour la France, pour ceux qui l’aiment et la défendent, tous gagnés par la fatigue, la crainte et la désillusion, et pour ce monde qui n’en peut plus des guerres et des menaces de guerres qui les précèdent et qui les suivent.
Temps 1 : L’exergue
« Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père, et va dans le pays que je te montrerai » (Genèse 12,1).
Juifs, chrétiens et musulmans connaissent cet ordre divin et le reconnaissent sans avoir eu besoin de s’entendre pour lui donner la même signification – ni surtout de se faire la guerre pour y parvenir. L’appel était transcendant. Il n’a pas pris une ride.
Je l’ai d’abord entendu comme une phrase de marche : une invitation à quitter le confort, à déplacer le regard, à aller vers l’inconnu, là où nul ne vous protège – les prophètes n’ont de pénates nulle part ; la persécution est le prix de la prophétie.
Puis je l’ai compris autrement : ce n’est peut-être pas Abraham qui marche, c’est la phrase elle-même, et lui n’a fait que la suivre. Elle traverse les siècles et les millénaires comme une lame de fond. Elle coupe les appartenances, elle déchire les évidences, elle rompt les fils de l’habitude. Elle ordonne de partir, sans expliquer. Mais à qui, exactement s’adresse-t-elle ?
Je n’aime pas les ordres. J’ai pourtant obéi à celui-ci sans le savoir.
Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi ? Pourquoi moi ? Quel crime ai-je commis ? La prison, à mon âge, pour rien, et tant de méchanceté en plus : était-ce nécessaire ?
J’ai connu ce moment à trois reprises : au choc de l’arrestation, dans la continuité grise des jours d’enfermement, et jusque dans la libération lorsque j’ai compris que la liberté n’est pas cet état de repos et de majesté comme on le croit mais une épreuve d’un autre genre, un passage où l’on peut tomber autrement.
Dans ces moments, je voyais – non pas comme une vision mystique, mais comme un souvenir collectif collé à la rétine – Jésus sur sa croix, interpellant Dieu d’une voix éteinte, sans colère ni regret : Père, pourquoi m’as-tu abandonné ?
Puis il est mort, puis il a ressuscité, puis il a créé – dit-on – un nouveau monde : celui de la douleur acceptée, assumée, portée par la chrétienté comme un fardeau honorifique, comme une identité. Mais aussi comme une espérance pour l’humanité contenue dans cette phrase sublime entre toutes : « Je suis le chemin, la vérité et la vie. »
Je n’ai jamais su où finit la foi et où commence la littérature, ni ce que la raison et l’entêtement viennent faire entre les deux. Peut-être la littérature est-elle cela : une manière de rendre supportables des phrases trop grandes pour nos têtes, des destins trop lourds pour nos épaules
J’écris ici comme on marche dans un désert : sans carte, avec deux voix en moi qui se confondent et se surveillent. Je ne suis pas face à moi-même, je suis au milieu de moi, dans un lieu où l’on ne sait pas qui parle : l’écrivain public ou l’homme privé.
Or, j’avais besoin de moi tout entier pour tenir la voie juste, peut-être salvatrice, mais je n’avais et n’ai toujours pas de moyens de le vérifier.
On distingue mal la frontière, on ne sait plus si l’on est d’un côté ou de l’autre de la ligne. Interrogation ici, interrogatoire en face. Et parfois l’inverse, sans crier gare. Le piège est partout et nulle part, et la prison inévitable.
Il ne faut pas oublier ces choses : le bien et le mal s’inventent mutuellement et se perdent ensemble ; il faut bien accepter la dualité du monde et comprendre qu’entre les deux agit une troisième instance, invisible, qui tient les deux pôles dans la même intrication.
Le lecteur, je l’entends déjà : il connaît l’histoire, il a lu quantité d’articles, vu des images, entendu des commentaires, signé des appels, participé à des marches. Il n’est pas venu pour apprendre les faits comme on apprend une chronologie. Il est, lui aussi, partie prenante dans cette affaire. À sa manière, toute la France a été prise en otage par Tebboune, sa police secrète et ses diplomates. L’affaire est donc sienne, elle a touché au plus sensible, aux fondamentaux, à l’honneur du pays, à son intégrité, à l’idée fondatrice qu’il se fait de lui-même.
Il est venu pour entendre comment je la raconte – et pour savoir si j’ai bien compris ce que j’ai traversé, ou si je n’ai fait qu’habiter une légende commode, bonne pour une évasion de prestidigitateur. Et comprendre pourquoi certains m’ont défendu en tant qu’homme libre injustement emprisonné et d’autres en tant que monnaie d’échange dans un épisode de guerre secrète entre Alger et Paris, voire seulement entre Tebboune et Macron.
Car il y a bien eu une légende. Elle est née en prison. Elle s’est propagée dehors. Elle m’a porté comme une vague porte un corps : parfois elle le sauve, parfois elle le noie. Et j’ai mis du temps à comprendre que la légende, même quand elle nous protège, nous prend quelque chose, notre droit d’être simplement un homme. Un homme qui n’habite pas un piédestal et ne se promène pas avec. Vivant il n’avait rien, mort il ne laisse rien, un souvenir peut-être, une histoire ou une œuvre inachevée.
Avant, j’étais libre. Du moins le croyais-je, sans trop y penser, de peur d’avoir à m’en expliquer – et d’avoir à en payer le prix.
Je le suis aujourd’hui, mais autrement, et j’avance à petits pas chancelants. Je ne sais pas encore très bien dans quel sens soufflent ici les vents dominants.
Entre les deux, il y a eu la « Nouvelle Algérie » du président Tebboune et du général Chengriha. Elle se dit habitée par la Religion, l’Histoire et la Révolution, toutes trois en majuscules d’acier. Avec un tel encadrement, aucune liberté n’est possible. Je l’ai vérifié.
Mon procès a duré cinq minutes : cinq ans de prison ferme, une amende faramineuse, cinq cent mille pesos, l’opprobre national, la saisie de nos biens personnels, la déchéance de nationalité et l’expulsion expresse du pays. Et je n’avais rien dit, rien fait – sinon me parler à moi-même à bâtons rompus, sans malice aucune.
La prison, au début, ce n’est pas une porte qui claque, ni une sirène qui appelle au silence et au rassemblement, ni des ordres en rafales qui déplacent des masses. C’est une phrase mal posée. Un mot trop vaste pour être compris d’un coup. Un regard qui ne vous voit déjà plus comme un être humain, mais comme un risque ou une menace qu’il faut prévenir d’une manière ou d’une autre.
J’ai toujours pensé que l’état d’un pays dépend du niveau de maîtrise de sa langue. La dictature est clairement la fille aînée de l’ignorance. Les démocraties branlantes sont les vilaines filles d’une langue bâtarde, forcément vantarde. À voir tant d’errements, on se dit, parfois, qu’il vaut peut-être mieux être muet que bègue.
Comment nommer les choses sans trembler ? La prison m’a appris que les nommer pouvait les rendre plus effroyables et ajouter à notre malheur. Le mien, de malheur, vient de là, de ces gens qui entendent mal et comprennent tout le contraire de ce que j’ai dit – ou peut-être de ce que je n’ai pas dit. Ils m’ont condamné à la honte, à une forme de déportation symbolique, hautement antisémite, pour me punir de mes accointances hébraïques contre-nature.
Je ne leur en veux pas. « Pardonne-leur, mon Dieu, car ils ne savent pas ce qu’ils font », disait l’autre – le plus fin des grammairiens.
Mais avant le pardon, il y a la mécanique.
Et la mécanique, ce jour-là, a commencé par une succession de gestes simples : comment on m’a arrêté, menotté, passé la cagoule, jeté dans une voiture et emmené dans un lieu secret, où six jours durant on m’a posé les mêmes questions, brèves, insinuantes, et terriblement éreintantes. Peu à peu, mais peut-être très vite, le cerveau s’arrête, on ne sait plus rien. On est au plus profond de soi-même, le bruit et la douleur n’arrivent pas jusque-là. Tout n’est qu’acouphène et tintement.
La bonne réaction eût été le silence ou des réponses hors sujet. J’ai spontanément choisi celle-ci : « Je n’ai pas d’avocat, Messieurs, faites donc vous-mêmes les réponses à vos questions. »
Je pensais qu’ils allaient s’amuser à me torturer et je m’apprêtais à me protéger. Ils ont répondu calmement : « Ok, ça ira plus vite, on répondra et on signera à ta place. »
Au septième jour, ils m’ont sorti de mon gouffre et emmené au tribunal. Ça s’appelle la Présentation. Le prévenu est face au procureur assis sur son trône en acajou massif qui le dévisage de haut, le jauge de loin, puis d’un coup de stylo nerveux signe un papier et tout est dit. Le prévenu est conduit chez le juge d’instruction – celui de la 4e chambre pour moi, la plus radicalisée m’a-t-on dit, celle qui communique le mieux avec le pôle magnétique du pouvoir. N’entrent ici que les grands criminels promis à la peine capitale ou à la perpétuité. Les plus heureux s’en sortent avec trente ou quarante ans. Les grands pistonnés sont renvoyés vers d’autres tribunaux, loin de la capitale, plus amicaux, censément plus humains. On les relâche par la grande porte, devant laquelle les attendent des foules joyeuses, des lanceurs de feux d’artifice et en tête une Mercedes fleurie comme pour un mariage de fous.
Il est des gratuités qui coûtent cher et rapportent gros.
Là, le juge d’instruction m’a notifié des choses abominables et, par la magie d’une signature et d’un coup de tampon, me voilà officiellement transformé en accusé, placé sous mandat de dépôt.
Un fourgon et deux Land Rover d’escorte m’attendaient dans la cour. Ma vie de faux prisonnier venait de commencer.
Temps 2 : L’arrestation. Les questions qui fâchent. La banalité des choses
On m’a arrêté sans mise en scène. Pas de sirènes, pas de projecteurs. Pas d’armes, pas de sommations ni de violence spectaculaire. Même pas une menace implicite. Seulement des ordres tranquilles : « Pose ton sac », « Tends les bras », « Marche ».
Ce qui m’a frappé dans ces moments, c’est la sobriété du geste, un peu appuyée peut-être, la manière surjouée du parvenu lorsqu’il s’aventure en ville, du côté riche du mur de l’argent, et veut montrer qu’il sait y faire.
C’était cela, au fond : l’État tribal se regardant jouer à l’État central, l’État richissime et souverain s’entend, et beaucoup jalousé, montre qu’il est à la hauteur, qu’il est sûr de son fait, et qu’il n’a nul besoin de se fatiguer pour impressionner ; impressionnant, il l’est déjà de trop. Il lui suffit de prendre et de hausser les épaules.
« Ils m’ont pris. Et ils ont haussé les épaules. »
Ce qui arrivait ne relevait pas d’une erreur, mais bien d’une décision normale, à tout le moins hautaine et illégale dans son principe.
Un greffier a prononcé mon nom avec une application administrative méritoire, Sa..n sââl. Ni haine ni colère. Juste une diction appliquée, de forme scolaire. J’ai compris que je n’étais plus une personne, mais un dossier en devenir, qu’on allait déplacer, annoter, mettre sous le coude, ranger dans une armoire distordue, qui serait un objet de compétition sournoise entre magistrats, entre avocats, et entre toutes les hiérarchies, civiles, militaires et religieuses, qui voudraient chacune un morceau de moi. Je suis le plus grand ennemi public numéro 1 de toute l’histoire. Il y a de l’honneur à gagner à me fréquenter et des sous à soutirer.
Dans ce marigot plein de bons et loyaux serviteurs, je prenais conscience que j’étais en train de disparaître dans les sables mouvants de la justice algérienne.
Je n’ai pas résisté. J’ai suivi entre deux gardes, des malabars qui me tenaient par les coudes, un troisième qui ouvrait la marche et un quatrième qui la fermait. Ils faisaient rempart autour de moi. Je ne voyais déjà plus le monde autour et je manquais d’air. J’étais un prisonnier dangereux, très accompagné. Les malabars semblaient tirer une sorte de fierté de se voir si nombreux autour d’un vieux bonhomme à la santé fragile, dont ils se doutaient qu’il était suivi au radar en haut lieu, et à l’international où il faisait les manchettes du jour. Ils avaient bien vu que les magistrats tremblaient des genoux pendant qu’ils s’efforçaient de me toiser avec des yeux de justice effrayants. Ils savaient des choses sur le bonhomme, ce raplapla avec ses lunettes cassées et sa queue-de-cheval très peu réglementaire. »
>« La Légende- Libres méditations d'un prisonnier encombrant. » de Boualem Sansal, (Grasset), 252 pages, 22 euros >> Lien pour acheter le livre
Visionner la vidéo dans laquelle Boualem Sansal parle de son livre >> Le lien

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