"La suture"

Sophie Daull, à la grâce des mots

Sophie Daull nous avait tellement ému avec Camille, mon envolée (Philippe Rey), bouleversant récit qui revenait sur les quelques jours de maladie fulgurante suivis par la mort de sa fille. Elle nous revient avec un non moins bouleversant livre, La suture (Philippe Rey), qui retrace l'histoire de sa mère disparue elle-aussi prématurément. Grâce des mots et magie d'une intimité qui parle à tous, au coeur et à l'âme.

Sophie Daull nous avait tellement ému avec Camille, mon envolée ( Philippe Rey), bouleversant récit qui revenait sur les quelques jours de maladie fulgurante suivis par la mort de sa fille. Elle nous revient avec un non moins bouleversant livre, La suture (Philippe Rey), qui retrace l'histoire de sa mère disparue elle-aussi prématurément. Un livre qui compose un beau portrait de femme dans la France d'après-guerre. Cette mère si peu connue par sa fille, jamais rencontrée par la petite fille.  De ce mystère, l'auteure tisse une mémoire invisible, des "sutures" sur les grandes béances, pour essayer de coudre une histoire. Avec la grâce des mots que nous lui connaissons et la magie d'une intimité aux résonances universelles, Sophie Daull sait parler au coeur et à l'âme. Elle répond à nos questions.

1- Parlez-nous de votre nouveau roman, « La suture » que vous avez écrit après le magnifique « Camille, mon envolée » ?

Sophie Daull : C’est un livre que j’ai composé moi-même avant de savoir que le précédent « Camille, mon envolée » deviendrait un livre. Il est advenu dans la nécessité de développer quelque chose autour de mes deux envolées, ma mère et ma fille.
Plus particulièrement ma fille, décédée un soir de Noël, il y a maintenant deux ans et demi. Puis, ma mère, qui a perdue la vie dans des circonstances difficiles quand j’avais tout juste 20 ans. Cette femme a toujours été mystérieuse sur son passé. Je ne connais rien de mes grands-parents, car elle était orpheline. Il existait une sorte d’argumentaire qui dispensait d’aller plus avant dans le récit de sa jeunesse. J’ai essayé en quelque sorte de boucher les trous, de recomposer toutes les pièces manquantes du puzzle… J’ai fait des « tacons ». Selon la tradition : « on met des pièces aux coudes et aux genoux des enfants, quand les pièces sont déchirées »… J’ai donc recousu, brodé, comme on dit « mentir » et je suis partie à la recherche d’éléments d’État civil dans un premier temps pour recomposer la vie de ma mère, même si je suis souvent rentrée bredouille. J’ai décidé d’aménager cette deuxième perte en construisant plusieurs poches de fiction avec des bobines de toutes les couleurs, sans oublier la bobine de fil noir. Il y a toujours eu une pointe de virgule poétique. Un fil conducteur entre ma mère et ma fille. Camille dans cette histoire rencontre sa grand-mère, ce roman est une offrande pour leur rencontre.

2- Ainsi redonnez-vous vie à votre lignée…

S. D. : C’est une famille qui connu beaucoup de pannes généalogiques. L’écriture, le roman, puis la fiction sont des outils formidables. Pas seulement de reconstitution de la personnalité, puisqu’il y a des tas de professionnels qui savent très bien faire cela. Simplement là, on parle d’un roman familial. J’avais besoin d’un point de vue personnel, de fixer quelque chose pour qu’il y ait un discours commun, une sorte de partage. Avec ma sœur et le reste de ma famille, mais aussi avec les lecteurs et ceux, qui hébergent Camille dans leurs cœurs. Je voulais donc fixer avec un roman plutôt petit, un peu en soustraction, mais aussi, en effacement. Différent de l’impact et de la dimension percutante du roman « Camille, mon envolée ». Ici, je suis partie vers un texte beaucoup plus doux. J’ai fait revivre le monde des Sous-préfectures pour lesquels, j’ai un amour immodéré. Des gens qui vivent de manière un peu reléguée, qui ont des vies modestes, mais pas fades. Des personnes qui n’ont pas beaucoup accès à la parole, comme ma mère qui ne l’avait pas. J’ai donc donné la parole à une belle brochette de personnages qui avaient besoin de ne pas se sentir complètement oubliés.

3 – C’est ainsi que votre livre tellement intime prend une dimension universelle?

S. D. : Oui tout à fait, c’est cette France de l’Après-guerre qui connaît bien évidemment, le miracle économique, le boom industriel… Il faut penser aussi, que beaucoup de gens ne sont pas montés dans ce train…  Car il fallait prendre en priorité: la modernité, le progrès… Donc, abandonner certaines habitudes qui dataient de l’Avant-guerre, partir à l’assaut, de nouveaux matériaux… cela n’a pas été forcément simple pour tout le monde. Pour ma mère, sa jeunesse incarne principalement la traversée des années 50-60. Dans des régions plus reculées de notre pays, plus lentes pour prendre « le train de la modernité ». Chez eux, il y a eu comme une sorte d’essoufflement, d’apnée en voyant passer des choses sous leurs yeux. Ils se disaient:  « Est-ce que je ne suis pas sur le point de rater ma vie? ».
Nicole, ma mère, elle a eu cette chose qui n’est pas de la réflexion, l’analyse, l’intelligence etc… mais elle a eu une sorte d’instinct de se hisser au delà de sa condition première qui était plutôt modeste. C’était une jolie femme, elle avait le talent de plaire, elle était aussi drôle tout en étant réservée avec un peu de timidité. Elle a eu ce réflexe de survie pour habiter son temps malgré sa condition.

4- On retrouve la magie de votre style d’écriture. Avec toujours la précision des mots justes, le rythme…

ES. D. : ffectivement, j’accorde beaucoup de soin à la langue, mais aussi à sa musicalité, son phrasé… Je n’ai pas le projet de raconter toujours l’histoire dans sa profondeur. L’objectif de la phrase n’est pas forcément d’avancer dans la narration ou la fiction. Je préfère donner une couleur, une musique, une matière qui se travaille davantage comme un tableau ou presque comme un événement cinématographique. J’aimerais que les lecteurs qui lisent mon histoire, voient des images, des paysages… quelque part un monde. Pour cela, le rythme est très important. Parfois, un mot c’est trois syllabes, mais il m’en faut un à trois syllabes et non, à deux syllabes. Même pour la place d’une virgule, je peux facilement me prendre la tête !
C’est quelque part, une conversation « d’intello » mais tout cela est au service d’une évocation droite et juste. Il ne s’agit pas de description journalistique. Si on fait de la littérature, c’est pour rechercher cette intensité, qui éveille à la sensation d’habiter dans un monde un peu plus fort, plus large et coloré. C’est la langue elle-même qui donne cela. Voilà pourquoi, la langue est le «verbe » de l’écriture.

>Sophie Daull, La suture, (Philippe Rey)

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