Rencontre

Gilles Lapouge :"Le hasard et le désordre rythment le monde"

Voyageur, journaliste, historien, écrivain … Gilles Lapouge n’a jamais voulu se laisser enfermer dans une catégorie. Sa curiosité l’emmène aussi bien aux confins de l’Islande ou de l’Amazonie, que dans une érudition qui côtoie l’histoire des abeilles, comme celle des pirates. Dans son dernier opus « En toute liberté » (Le Passeur) , il se livre en « toute intimité » avec les mots, les jours et les rencontres qui ont jalonné sa vie. Un regard sur le temps d'avant et celui qui s’en vient. En ce début d’année, conversation avec un témoin éclairé qui a connu les bouleversements du siècle passé et qui croit aux forces de l’avenir.

Gilles Lapouge dans son bureau-bibliothèque. Photo: Jérôme Garro, Wikipedia.

Gilles Lapouge aime autant les habitudes que les ruptures de rythme. Dans son bureau du XVè arrondissement de Paris, son antre possédée par les livres et les objets,  il a construit un capharnaüm  autour de son bureau et de son grand ordinateur. Ici on écrit et on pense. Il est rare d’y converser. D’ailleurs le fauteuil  destiné aux invités est envahi lui aussi de façon à décourager les égarés d’un jour. J’ai passé le test de l’entrée et celui de la chaise sur-occupée. Nous avons  évoqué un robot qui viendrait tout nettoyer et mettre en ordre : « Impossible, nul ne résisterait ». Le verdict est plutôt réaliste. Cela nous a fait rire et en quelques minutes, tous ces objets sont devenus comme les cailloux d’une caverne de chamane. Le visage du sage s’est éclairé et sa conversation a fusé avec l’énergie malicieuse d’un éternel jeune homme. Depuis 65 ans celui qui écrit chaque jour son article dans le quotidien brésilien O Estado de São Paulo, ne cesse de poser son regard sur les bizarreries du monde. Echange « en toute liberté ».

Etre un écrivain… L’écriture est au cœur de votre vie et pourtant dans votre livre, vous affirmez : « Je ne me prends pas pour un écrivain et me présente encore moins comme un écrivain ».

Gilles Lapouge : On me voit comme un écrivain, mais moi je me vois avant tout comme un journaliste. J’ai appris mon travail d’écrivain à travers la grille journalistique. Être journaliste va de pair avec une certaine modestie, la précision, le sérieux. Quand j’écris des livres, je conserve cette discipline, j’essaie de me fondre avec mon sujet et en tant que personne, je ne veux pas être à part dans la société. C’est une autre posture dans mon rapport au monde.

Pourtant l’écriture fait référence aussi à l’imaginaire et Dieu sait que vous n’en manquez pas…

G.P. : L’imagination joue un moindre rôle pour moi. Je parlerai plus d’inspiration. Je suis d’une nature réaliste. Je ne souhaite pas me perdre dans un lyrisme de fiction.

Et comme vous n’êtes peut-être pas à une contradiction près, la poésie est importante vous. Vous écrivez : « La poésie est une voyageuse de nuit ».

G.P. : Oui, c’est un grand débat ! Quand j’étais jeune, je ne lisais que de la poésie. En 1946, j’ai même publié quelques textes dans la revue « Poésie » éditée par Pierre Seghers. J’ai connu les excès des recherches poétiques auxquelles ont mené le surréalisme ou le lettrisme que j’ai trouvés assez ridicules. Mais la poésie m’a infusé le goût des mots, de la musique. C’est ainsi qu’elle s’est glissée dans mes romans et mes essais. Subrepticement.

Vous écrivez aussi que le seul personnage que vous auriez aimé rencontrer est Arthur Rimbaud. Poète et voyageur ...

G.P. : Je pense comme Claudel que Rimbaud  était un mystique, moins voyou qu’on ne l’a dit. Un homme très tendre et un magicien des mots. Son Bateau Ivre est l'un des plus beaux textes. Envoûtant, universel... 

Des livres, vous dites : « Un livre ce n’est pas de la science, c’est de la folie ». Pourquoi ?

G.P. : Je pourrais le dire de tout. Les hommes veulent toujours mettre de l’ordre dans le désordre. La géographie, c’est une sorte de mise en ordre de la Terre par exemple ; alors que je crois que le monde est fondamentalement désordonné et que la vie de chacun est une succession de hasards. Chacun répond à ces hasards de manière aléatoire. Pour moi, garder l’idée du hasard et du désordre, c’est garder l’aigu dans la vie. En cela, le livre est une folie, car il recompose une histoire, un monde, une exploration sans boussole et sans figure imposée.

Les livres sont souvent aussi un reflet de votre goût des voyages. Comment définiriez-vous le voyageur que vous êtes ?

G.P. : Je suis un voyageur, car je suis grand reporter. J’ai en effet beaucoup voyagé mais je n’ai jamais choisi mes voyages. Ils m’ont toujours été imposés en quelque sorte par mon métier. Je m’imagine très  biens ces anglais qui au XIXè siècle faisaient leur tour d’Europe et laissaient leur valet aller dans les musées à leur place pour leur expliquer ensuite ce qu’ils avaient vus. Je me sens un peu comme ces butlers qui sont en service commandé et qui vont repérer et désigner ce qu’il est intéressant de voir. Mais il faut savoir que je suis un piètre voyageur, car je me perds toujours, je ne sais pas me repérer dans l’espace, je ne parle pas l'anglais, je perds souvent beaucoup de temps. Michel Le Bris, le fondateur de ce festival formidable qu’est Etonnants Voyageurs dit que je suis une sorte d’ « hérétique du voyage », tellement je suis nul à me diriger! Mais, c’est ainsi que je pense beaucoup, en me perdant je découvre des choses que je n’aurais jamais imaginées trouver. En ce sens, je suis un voyageur, mais un voyageur sans boussole.

Cependant vous avez développé une amitié avec un voyageur qui, lui, connaissait bien la boussole : Nicolas Bouvier.

G.P. : Oui , Nicolas Bouvier était un grand ami. Je l’ai d’abord  connu sans le voir, en écoutant sa voix, lors d’une conférence. Sa curiosité du monde était infinie. Il a inventé une nouvelle manière de construire le savoir, la recherche et l’observation. Il n’était pas formaté, c’était un être solitaire, libre et un écrivain d’exception. « L’usage du monde »reste un livre magnifique, une cartographie personnelle pour les générations actuelles et à venir.

Il y a un pays avec lequel vous avez un lien particulier : le Brésil ? Pourquoi ?

G.P. : C’est un lien quotidien puisque je travaille pour le journal, O Estado de São Paulo depuis 65 ans. J’ai habité le Brésil pendant plusieurs années, j’y retourne plusieurs fois par an. C’est un peu mon pays, ce n’est plus en tout cas un pays étranger. Parfois il y a des lieux qui nous parlent plus que d’autres et qui deviennent une partie de nous-mêmes. Il en est ainsi du Brésil pour moi. Il est mon « autre » territoire.

Comment observez-vous aujourd’hui la constitution de l’Europe qui a voulu abolir les frontières ?

G.P. : Je dois avouer que je n’ai pas aimé la construction de l’Europe, car, par son abstraction, elle a justement fait disparaître ce qu’était l’Europe, c’est-à-dire une mosaïque de cultures et de nations différentes. La géographie n’est pas une abstraction pour moi. Elle est une imbrication des hommes, de leur histoire, de leurs coutumes et il est regrettable de vouloir assimiler tout le monde à une entité unique.

Que pensez-vous de la montée des extrémismes religieux dans ce contexte ?

G.P. : Mon rapport à la religion est complexe. J’ai été éduqué dans la religion chrétienne. Ensuite je l’ai rejetée. Je trouve dans le langage de la Bible beaucoup de simplicité, de beauté et de tendresse. Je conserve un rapport intime avec l’idée que je me fais du Christ. En revanche la religion, quand elle devient dictatoriale et veut imposer son pouvoir, devient la peste.

Dans votre dernier livre, vous vous dévoilez de manière très intime. En ce début 2016, et après une année marquée par le terrorisme, que pensez-vous de l’évolution du monde actuel ?

G.P. : Je ne fais pas partie des déclinistes. On n’est pas pire que ce que nous étions. Les horreurs d’aujourd’hui trouvent leur origine depuis plusieurs siècles. Le XIXe siècle a accouché de l’injustice sociale, de la morale. Je vois dans certaines rigidités le retour de cet héritage normatif, l’obsession de l’ordre. En revanche la modernité ne me fait pas horreur. Le numérique peut être intéressant, si toutefois chacun n’oublie pas de respecter sa part humaine et ne se transforme pas lui-même en objet.

Votre message serait-il humaniste ?

G.P. : Je crois à la force des hommes, ils sont capables du pire et du meilleur. De tout temps, de manière presque universelle, les êtres humains ont cherché à échapper à l’idée de mort et de finitude, à trouver du sens en toute chose. Moi je crois au hasard, aux chemins de traverse, à la singularité de chacun et à la force de la vie quoiqu’il advienne. Tout ce que l’homme a essayé d’enfermer lui a toujours échappé. Il faut accepter notre part d’imperfection et de finitude et regarder la vie comme une longue promenade faite de découvertes, d’errances, de surplace. L’horreur et le bonheur, ça rime non ? La tentation des extrêmes a toujours rythmé les errances de la folie des hommes, sans jamais réussir à les anéantir.

>Gilles Lapouge, En toute liberté, Abécédaire intime, Le Passeur

En savoir plus

>Gilles Lapouge s'exprime sur les voyages à la librairie Ombres Blanches

 

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