"Publier son livre à l’ère numérique"

E.Sutton et M-L. Cahier : "L'autoédition, un mode de publication en expansion"

L’autoédition, ce mode de publication qui était très décrié il y a encore peu, a pris un nouveau départ avec la diffusion numérique. Elizabeth Sutton et Marie-Laure Cahier font le point sur ce nouveau phénomène dans  Publier son livre à l’ère numérique : autoédition, maisons d’édition, solutions hybrides (Eyrolles). Les deux écrivaines reviennent pour Viabooks sur la mutation que vit le monde de l'édition aujourd'hui. Elles donnent aussi leurs conseils à ceux qui souhaitent franchir le pas de l'autoédition en toute sécurité.
>lire aussi notre article "Pour ou Contre l'autoédition ?"

Elizabeth Sutton travaille depuis quinze ans dans l’édition numérique, après avoir été une professionnelle de l'édition classique. Elle est cofondatrice du site IDBoox, et vient de publier en collaboration avec Marie-Laure Cahier, Publier son livre à l’ère numérique : autoédition, maisons d’édition, solutions hybrides. Si la version papier est publiée par les Editions Eyrolles, la gestion du livre numérique a, quant à elle, été confiée aux deux écrivaines. 

Le constat d'une expansion sans retour

Depuis quelques années, il existe de nombreux canaux d’autoéditions qui permettent une réelle diffusion des livres et ont vu l’émergence d’auteurs qui se sont fait connaitre de cette façon. De nombreuses plateformes d’autoéditions se sont développées au fil du temps, dont la crédibilité est de plus en plus importante. ’est une nouvelle forme d’édition qui a ouvert la brèche sur l’idée que la voie royale de la maison d’édition n’est plus la seule option pour un auteur de se faire publier et connaître connaître. Elisabeth Sutton et Marie-Laure Cahier, qui connaissent aussi bien les règles du monde de l'édition conventionnelle, que celles du monde alternatif, ont voulu montrer que le tsunami de l'autoédition n'est pas près de se tarir. Elles répondent aux questions de Viabooks et livrent leurs conseils à ceux qui voudraient se lancer dans le parcours de l'édition indépendante.

Pensez-vous que l’autoédition a vraiment acquis ses lettres de noblesse aujourd'hui ? 

Elizabeth Sutton : Nous pensons que l’autoédition est un phénomène en forte croissance dans notre pays (ce qui revient à énoncer une évidence puisqu’on part quasiment de zéro), même s’il est difficile de l’évaluer en volume et en valeur par manque de données chiffrées communiquées par les principaux opérateurs intervenant dans ce domaine. On en est donc réduit à des conjectures et à des projections à partir de données existant dans les pays anglo-saxons. Selon les chiffres de Nielsen communiqués en novembre 2015, l’autoédition représenterait 18% des ventes totales de livres aux USA. Ce qui est sûr cependant, c’est qu’il y a de plus en plus d’entrants dans le système « autoédition ». 

Les auteurs autoédités ont été longtemps méprisés...

Comme on pouvait s’y attendre, les auteurs autoédités ont dès le départ souffert d’une stigmatisation de la part des milieux traditionnels de l’édition et des médias. Sous-littérature, sous-auteurs, auteurs amateurs, écrivains du dimanche, inféodés à Amazon, tels sont les qualificatifs dont on les a souvent affublés. Du coup, ils ont appris à se passer de cette reconnaissance de l’establishment (même si certains en rêvent peut-être en secret) et ils mènent leur vie dans un monde parallèle, à part, le monde des réseaux et des plateformes. Ce qu’ils recherchent avant tout, c’est la reconnaissance des lecteurs. Mais nous avons le sentiment que le regard extérieur porté sur l’autoédition est subtilement en train de changer. Les quelques succès de l’autoédition récupérés par l’édition traditionnelle ont contribué à la notoriété de cette démarche, mais c’est surtout la professionnalisation portée par les pionniers de l’autoédition eux-mêmes qui participe à ce changement de regard. 

L'autoédition donne-t-elle une réelle chance  aux auteurs de se faire connaître par le public et d'être repéré par les éditeurs classiques?

Marie-Laure Cahier : Indéniablement, et quelques exemples désormais médiatisés en attestent (de E.L. James à Agnès-Martin Lugand). Quand vous commencez à atteindre des scores de 1000 à 10 000 exemplaires vendus en numérique, cela veut dire que vous avez été repéré par des lecteurs, et pour beaucoup d’auteurs, c’est là l’essentiel. Mais cela ne signifie pas que vous allez forcément être identifié à l’extérieur du monde numérique. Il y a des « vedettes » de ce secteur dont personne n’a jamais entendu parler hors des cercles qui lisent en numérique, et aucun éditeur ne vient pour le moment leur faire la cour. Que ce soit en édition traditionnelle ou en autoédition, rares sont de toute façon les auteurs qui parviennent à percer. La différence réside encore, pour le moment, dans la perception qualitative, nous dirions même institutionnelle, entre ces deux types d’auteurs.

Comment avez-vous vu cet univers évoluer ? 

Elizabeth Sutton : En France, on peut dater de 2012 l’émergence de l’autoédition via les plateformes numériques. On a donc très peu de recul. Mais nous constatons qu’on est passé d’un phénomène archi-marginal, d’« early adopters » défricheurs, à la construction de communautés d’autoédités encore limitées en nombre mais très actives et solidaires, qui commencent à s’organiser, avec la volonté d’informer et de fédérer les acteurs isolés, et de contribuer à leur professionnalisation. Trop de mauvais livres, mal écrits et bourrés de fautes, nuisent évidemment à l’image de l’autoédition, et certains autoédités en ont une conscience aigüe. 

Par ailleurs, les autoédités les plus expérimentés commencent à exprimer le souhait de ne pas se contenter d’Amazon ou Kobo/Fnac mais de diversifier leurs plateformes d’accès au marché. Cela reste encore compliqué, mais c’est un signe intéressant. Les autoédités les plus matures ne veulent pas être captifs ou instrumentalisés par une plateforme. 

Vous évoquez aussi l'apparition des auteurs "hybrides"...

Marie-Laure Cahier : Une autre évolution importante en effet, c’est l’apparition des « hybrides », c’est-à-dire des auteurs qui publient à la fois en  édition classique et en autoédition, selon les livres. Ils sont encore peu nombreux mais ils amènent le vent du changement au sein de l’édition classique. Nous en avons interviewé plusieurs dans le livre. 

L'autoédition, un nouveau business model ?

Elizabeth Sutton : Les autoédités participent eux-mêmes un marché qui attire de nouveaux prestataires − start-up de services dédiés aux autoédités, imprimeurs print on demand, assistance et coaching éditorial en tous genres, fournisseurs de tutoriels − ce qui accroît la confusion entre autoédition et compte d’auteur à la mode 2.0. C’était d’ailleurs l’un des objectifs de notre livre, que de contribuer à clarifier cette offre émergente, très mouvante, qui n’est pas facile à appréhender pour les primo-auteurs et qui peut engendrer des déceptions.

Quelles sont les questions qu’un auteur doit se poser avant de franchir le pas ?

Marie-Laure Cahier : Nous le disons clairement dans «Publier son livre à l’ère numérique » : avant même de savoir comment faire, l’auteur doit savoir à quoi il aspire, où il veut aller. Tout le monde peut déposer un texte sur une plateforme et s’arrêter là. Mais si l’on veut devenir un auteur-entrepreneur, il faut avoir conscience que cela représente beaucoup de travail. La rédaction ne suffit pas, il faut marketer son œuvre. Il faut construire sa communauté numérique, l’entretenir, recruter de nouveaux followers, nourrir un blog, aller à des conférences sur l’édition et l’autoédition, suivre ses ventes. Et en même temps, il faut déjà travailler au livre suivant. Car en autoédition, il faut produire régulièrement pour occuper le terrain et ne pas laisser le soufflé retomber. Si l’on n’est pas prêt à un tel investissement, on peut toujours s’essayer à l’autoédition, mais il y a peu de chance de sortir du lot. 

Cela coûte cher de s’autoéditer ? Concrètement, comment ça se passe ?

Elizabeth Sutton : S’auto-publier ne coûte rien (sauf un peu de temps pour apprivoiser la plateforme) s’il s’agit de déposer un fichier Word sur Amazon KDP, Kobo Writing Life ou iBooks Authors, en bidouillant soi-même une couverture à la va-vite. C’est vraiment simple. Mais il y a aussi de fortes chances que vous n’alliez pas très loin de cette manière. C’est un marché très concurrentiel, et il va donc vous falloir investir un peu d’argent pour affronter la concurrence et tenter d’émerger au sein de cette offre indiscriminée. 

Ne pensez-vous pas qu'un manuscrit brut a peu de chances d'avoir la qualité suffisante pour être publié tel quel ?

Marie-Laure Cahier : L'autoédité est libre. Soit il a des copains prêts à l'aider gratuitement dans tous les domaines, soit il dépense quelques sous pour faire relire son ouvrage par un correcteur professionnel, faire réaliser sa couverture par un graphiste, acheter les droits d’une illustration ou d’une photo originale, convertir son fichier en ePub pour être présent sur toutes les plateformes, etc. Dans autoédition, il ne faut pas oublier qu’il y a le mot édition. 

Existe-t-il des services en ligne pour proposer ces services d'accompagnement ?

Elizabeth Sutton : Il existe des plateformes de services dédiées à l’autoédition qui peuvent faire tout ou une partie du travail à la place Vous acceptez dans ce cas de payer des prestations à l’acte, à l’abonnement ou au forfait et parfois une commission sur les ventes réalisées. Vous réintroduisez alors un intermédiaire dans la boucle. D’une façon générale, il y a un parcours d’apprentissage que suit l’autoédité et qui l’amène à intégrer des réflexes de plus en plus professionnels. 

L'autoédition est-elle exclusivement numérique ou peut elle aussi donner lieu à une publication papier  ?


Elizabeth Sutton : Cela veut dire systématiquement livre numérique, mais pas uniquement livre numérique. Les autoédités sont très nombreux à vouloir mettre à la disposition des lecteurs une version papier. Même s’ils en vendent moins, ils savent qu’il y a des lecteurs qui ne lisent qu’en papier. Ça fait partie de leur offre globale. Et avec les logiques de l’impression à la demande, cela ne leur coûte rien puisque l’ouvrage n’est imprimé que pour servir une vente. Si un prestataire vous demande en revanche d’acheter un stock préalable de livres, méfiance !

Existe-t-il aujourd'hui des diffusions de livres papiers chez les libraires de livres autoédités ?

Marie-Laure Cahier : Il arrive que les autoédités qui passent par certaines plateformes de services soient référencés dans la base libraires Dilicom par exemple. Cela signifie que le libraire peut alors commander le livre s’il a une demande d’un client. Il y a aussi quelques autoédités qui font l’effort de se présenter aux libraires de leur région. Mais ce n’est pas la logique dominante. Le papier des autoédités est principalement vendu par les librairies online. Et ils vendent moins de papier que de livres numériques car le prix du livre est forcément plus élevé.  

Quel conseil ultime donneriez-vous à un jeune auteur qui voudrait se lancer de cette manière ? 

Elizabeth Sutton : De lire notre livre, non ? (rires).

>Elizabeth Sutton et Marie-Laure Cahier, Publier son livre à l’ère numérique : autoédition, maisons d’édition, solutions hybrides (Eyrolles)

En savoir plus

Découvrez le portrait robot d'un auteur autoédité présenté par Bookelis et rapporté par IDBoox :

 

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>Découvrez une présentation du livre sur le site IDBoox. 

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