Frederick & Rosemary WEST: La Maison de l'Horreur

Frederick & Rosemary WEST

A Ann, Charmaine,  Lynda, Carol Ann, Lucy, Therese,  Shirley, Juanita,  Shirley, Alison, Heather et à toutes les autres victimes, connues ou anonymes.

 

PREFACE


A l’instar de tous les pays du monde, le Royaume-Uni compte son lot de tueurs en série. Certains ont accédé à une notoriété macabre eu égard à l’horreur ou à l’ampleur de leur activité, tel le Docteur Harold Shipman, convaincu de quinze meurtres et soupçonné d’en avoir commis deux cent cinquante. Ces criminels ont laissé derrière eux des traces indélébiles, érigeant parfois à la postérité des noms et des numéros de rues que les municipalités s’évertuent désespérément à faire disparaître de leur histoire en les réduisant en poussière. Le plus célèbre d’entre eux est l’énigmatique « Jack l’Eventreur » qui marqua de son empreinte sanglante le quartier de Londonien de Whitechapel en 1888. Si à ce jour, nombre de théories circulent sur son identité, personne n’a pu en apporter une preuve formelle. Le mystère a contribué au mythe, à tel point que l’on a inventé un terme pour désigner les études menées sur son cas, la « ripperology », en référence à son surnom anglais « Jack the Ripper ». Un autre serial killer parvenu à inscrire une adresse dans la mémoire collective est John Reginald Christie, « The Rillington Place Strangler », actif entre 1941 et 1951. Il fut le tristement célèbre locataire du 10 Rillington Place à Londres, maison dont la clôture du jardin tenait à l’aide d’un fémur humain. Plus proche de nous dans le temps, le 23D Cranley Gardens à Londres fut le théâtre des crimes et des déviances nécrophiles de Denis Nielsen, surnommé le « Jeffrey Dahmer Britannique » ou encore le « Tueur à la cravate ».  La réminiscence des murs est parfois si forte que l’on va jusqu’à renommer des quartiers entiers pour tenter de l’effacer. Ainsi, Rillington Place est devenue Runton Close en mai 1954, après la pendaison de John Reginald Christie. Ces maisons chargées de souvenirs macabres et douloureux deviennent des verrues dans le paysage urbain que l’homme tente d’éradiquer à grands coups de pelleteuse. Pourtant, le plus gros des bulldozers ne parviendra jamais à annihiler ce que même le temps peine à estomper.

Si la grande majorité des meurtriers sériels agissent seuls, il n’en demeure pas moins que quelques-uns sévissent en groupe, en duo ou en couple. Concernant cette dernière catégorie, en Angleterre, il en existe deux notoires. Le premier, que j’évoquerai succinctement au cours de ce livre est celui constitué de Ian Brady et Myra Hindley, les « Moor Murderers », dont l’identité est lié à jamais à la lande de Saddleworth, cimetière improvisé de leurs petites victimes. Le second couple, Frederick et Rosemary West, se démarque d’autres tueurs en série dans le sens où la presse ne les a jamais baptisés d’un quelconque surnom. Ce fut l’habitation sise au 25 Cromwell Street à Gloucester qui en hérita, tour à tour nommée « le jardin de la mort », puis « la maison de l’horreur ». Cette fois, le lieu s’est approprié le mythe macabre, s’inscrivant pour toujours au centre de leur histoire. Je me souviens parfaitement de l’année 1994 et des articles parus dans quelques journaux français qui, à l’époque, avaient relayé les événements et suscité ma curiosité. Les écrits sur les funestes découvertes qui se succédaient jour après jour dans ce paisible jardin anglais mettaient en lumière la face sombre d’un ménage, au demeurant banal. Frederick, un homme travailleur, maçon de son état, et Rosemary, une femme au foyer prenant soin de leurs huit enfants. Qui aurait pu se douter que derrière les murs de la propriété de ce quartier populaire de Gloucester, ses habitants se vautraient dans la dépravation la plus sordide, la perversion poussée à l’extrême et le meurtre sadique ? Vingt-trois ans plus tard, mon intérêt pour l’affaire ne m’a toujours pas quittée. Aussi, lorsqu’après avoir écrit quelques romans policiers, j’ai pris la décision de me lancer dans la rédaction d’un « True Crime », la vie du couple West s’est imposée à moi tout naturellement.

Robert Roy Hazelwood, célèbre profiler, auteur d’innombrables articles dans des revues spécialisées et coauteur de deux ouvrages avec Stephen G. Michaud, dont le passionnant « The Evil That Men Do: FBI Profiler Roy Hazelwood's Journey into the Minds of Sexual Predators », a étudié les meurtres sériels et tout particulièrement les meurtres dits sexuels. Hazelwood est d’ailleurs considéré comme un pionnier dans le profilage des prédateurs sexuels. Il a consacré une grande partie de ses recherches aux crimes violents commis en couple. Il explique que dans cette configuration, il existe toujours un dominant et un dominé, la femme étant majoritairement la partie soumise. Il rapporte que ces femmes n’ont souvent aucun passé judiciaire et ne souffrent d’aucune pathologie psychiatrique. Elles manquent de sens critique, craignent l’abandon et ont subi des violences physiques et sexuelles dans leur enfance et leur adolescence. Cette description correspond presque en tout point au profil de Rosemary. Pourtant, vous découvrirez que tout au long de leur parcours, il est extrêmement difficile de déterminer avec exactitude qui est le dominant chez les West. Délicat également de les faire entrer dans des cases tant ils naviguent entre les codes des typologies établies par les profilers et les spécialistes du comportement criminel. Vous pourrez vous forger votre propre opinion en suivant leur cheminement, de leur naissance jusqu’au procès et même au-delà. 

Louis Marie de Lahaye de Cormenin a dit : « L'homme n'est ni bon ni mauvais en naissant, il est le jouet des circonstances dont on l'entoure, il devient mauvais si elles sont mauvaises, bon si elles sont bonnes. » Cette phrase à elle seule pourrait résumer l’histoire de Frederick et Rosemary West. « Ce sont des monstres », entend-on très souvent à propos de ce type de tueurs.  S’il est indéniable que les actes commis touchent aux profondeurs de la cruauté et du sadisme, ils n’en sont pas moins nés humains. Je pars du postulat que chacun possède une part d’ombre, une violence latente qui ne demande qu’à s’exprimer. La grande majorité d’entre nous a la chance de disposer des mécanismes qui nous aident à différencier le bien du mal et des barrières suffisamment solides qui nous empêchent d’embrasser notre côté sombre. Chez certains êtres, ces barrières manquent cruellement de fondations. Elles ont été bâties dans la plus totale anarchie, au détriment de toute logique. Leur construction est si fragile qu’il suffit de presque rien pour basculer de l’autre côté. Le souffle d’une frustration, d’une colère, d’un sentiment de rejet, et voilà que la morale, l’empathie et la compassion volent en éclats sans que plus rien ne vienne entraver le chemin qui mène au crime. La violence, le meurtre se font addiction à mesure que la part d’humanité fond, s’altère, se délite au profit de sensations toujours plus fortes. Loin de moi l’idée d’excuser l’inexcusable. Il s’agit juste de démontrer que devenir un monstre aux yeux de ses semblables, c’est aussi souffrir soi-même d’un mal-être profond, la plupart du temps incurable parce que détecté trop tard.

La finalité de ce récit est de vous faire découvrir ou redécouvrir l’affaire West, mais il me tenait également à cœur de m’arrêter sur le parcours de leurs victimes. Dans nombres d’ouvrages traitant de serial killers, elles sont trop souvent considérées de façon statistique. J’ai souhaité leur rendre hommage en consacrant à chacune un passage, quelques mots pour vous dire qui elles étaient avant de croiser la route de ce couple de prédateurs. Faire en sorte que leurs noms restent gravés dans les mémoires était, à mon sens, une marque de respect.  

AU COMMENCEMENT

Avant de s’engager sur le chemin tortueux et sanglant suivi par Frederick et Rosemary West, il est nécessaire de s’attarder quelques instants sur leurs enfances respectives afin de découvrir, et pourquoi pas, tenter d’appréhender, ce qui les a conduits à devenir le couple sulfureux qui fera la une des journaux du monde entier en 1994. S’il est difficile de concevoir l’inconcevable, c’est en remontant à la source du mal que l’on peut trouver la trace du traumatisme d’une enfance déstructurée et les éléments déclencheurs de la violence qui finit parfois par s’exprimer de la pire façon qui soit. 

Le 29 septembre 1941, à 8 heures 30, Daisy Hannah Hill West, dix-sept ans, met au monde son second enfant. C’est un garçon que les parents baptisent Frederick Walter Stephen. Plus tard, ils l’appelleront plus communément Freddie, puis Fred. La première-née, la petite Violet, arrivée prématurément à peine un an auparavant, n’aura vécu que quelques jours, son décès laissant la jeune mère dans un immense désarroi. Avec son mari Walter West, ils vivent alors à Bickerton Cottage, dans le village de Much Marcle, une bourgade d’à peine six cents âmes située à l’est du Herdfordshire sur la frontière avec Gloucestershire. La vie est rude pour la famille qui se débat dans une grande précarité. A l’époque, les West sont installés dans une maison de briques centenaire, sans électricité ni gaz ou eau courante. Les conditions de vie y sont quasi moyenâgeuses. Il règne une ambiance austère dans cette demeure où manger et se chauffer nécessitent de faire du feu, se laver n’est possible qu’en allant pomper de l’eau à l’extérieur et où la lueur des bougies et la flamme vacillante d’une lampe à pétrole constituent le seul éclairage. Elever un enfant dans un tel contexte n’a rien d’évident, mais le couple s’en sort tant bien que mal.

La première rencontre entre Daisy, une brunette tout en rondeurs, et Walter, un grand brun longiligne au visage en lame de couteau, toujours tiré à quatre épingles, a lieu à la foire du village. La jeune fille tombe immédiatement sous le charme de cet homme de dix ans son aîné et à l’issue de la journée, elle accepte de le revoir. Leur relation naissante se traduit très rapidement par un mariage, en janvier 1940. Pour Walter, il s’agit déjà de sa seconde union. Il est veuf de sa première épouse, décédée en lui laissant la charge de leur fils adoptif. Seul, incapable de s’en occuper, il le reconduira très vite à l’orphelinat. Issu d’une longue lignée d’ouvriers agricoles, il ne déroge pas à la règle et exerce à son tour ce métier dans une ferme voisine. Dans la famille West, le labour et l’élevage sont inscrits dans les gènes telle une tradition ancestrale. 

Daisy, que la mort brutale de Violet a traumatisée, reporte tout son amour maternel sur le petit Fred. Elle en prend grand soin malgré son jeune âge, son inexpérience, les difficultés de la vie et la pauvreté dans laquelle elle se débat chaque jour. Elle le gâte dans la mesure de ses moyens, le cajole à longueur de journée, devenant au fil du temps une mère possessive, surprotectrice et fusionnelle. Mue par son amour exclusif et inconditionnel, elle va jusqu’à imposer sa présence dans le lit conjugal. Cette exigence créera quelques tensions avec Walter et aura à terme pour conséquence de limiter la relation père/fils. Lyliane Nemet-Pier, psychologue clinicienne et psychanalyste, auteure de plusieurs ouvrages, explique que l’enfant qui dort avec ses parents n’est pas à sa place et joue inconsciemment le rôle d’un partenaire potentiel. Elle expose que même sans passage à l'acte, il est emprisonné dans une relation incestuelle et cette confusion des identités peut avoir des effets délétères sur son développement et sa sexualité future. Ce premier point marque une étape importante dans l’évolution et le comportement ultérieur du jeune garçon.

Un an et trois jours après l’arrivée de Fred, Daisy met au monde John puis, David en octobre 1943. Ce dernier décédera un mois plus tard des suites de complications dues à une malformation cardiaque. Peu de temps après cette seconde tragédie, la famille déménage pour Hill Barn, une autre ferme de Much Marcle. La jeune femme y donnera naissance à une petite Daisy en septembre 1944. Deux ans passeront avant qu’ils ne s’installent définitivement à Moorcourt Cottage, dans une propriété appartenant au patron de Walter. Les quatre années suivantes verront la venue au monde de Douglas, Kathleen, surnommée Kitty et Gwenllian. En 1951, Daisy a vingt-six ans et six enfants. Au total, en l’espace de dix ans, elle aura donné la vie à huit reprises. 

C’est donc au sein de cette fratrie, dans le calme de la pittoresque campagne anglaise, au milieu des odorants champs de lavande sauvage que grandit le petit Fred. Les années passent et il reste le préféré de sa mère, celui à qui l’on pardonne tout. En revanche, avec Walter, les relations sont beaucoup plus distantes, voire inexistantes. A sa décharge, l’homme doit redoubler d’efforts pour nourrir correctement sa nombreuse progéniture et cela lui laisse peu de temps pour les moments de repos et les loisirs en famille. Il se montre en outre un père très strict et les coups de ceinturon ne sont pas rares à venir appuyer son autorité. Fred semble se complaire dans les rapports étroits qu’il entretient avec Daisy.  Parallèlement, malgré la distance affective qui les sépare, il nourrit une admiration sans borne pour Walter. Plus tard, il le considérera comme un modèle, l’idéalisant, le comparant à John Wayne, son idole. Si la maison de Moorcourt, avec ses larges vitrages à petits-bois, est plus vaste que les habitations précédentes, elle n’a toutefois rien d’un palace. Elle est dotée d’une salle à manger, d’une cuisine, d’une salle de bains et de trois chambres. La première est occupée par les parents, la seconde par les trois filles et la dernière par les trois garçons. Il règne donc une promiscuité importante où les espaces d’intimité ne trouvent que peu de place. Les enfants, dès leur plus jeune âge, participent aux travaux de la ferme et notamment à la cueillette des pommes destinées à la cidrerie « Weston's Cider » située au cœur du village de Much Marcle. Plus tard, Fred se vantera d’avoir appris à abattre des animaux à neuf ans et d’avoir, encouragé par Walter, expérimenté une relation sexuelle avec un mouton. Ces allégations seront contestées par son jeune frère, Douglas. Impossible de savoir qui détient la vérité, mais s’il n’a pas participé à l’abattage d’un animal, il n’y aurait rien d’étonnant dans le fait qu’il en ait été le témoin. De la même façon, Fred a pu assister au dépeçage des porcs et des bovins, observant d’un œil curieux les hommes manier couteaux, haches, scies et autres aiguisoirs. Il vivait dans une ferme et en Angleterre, comme un peu partout en Europe, il était de tradition de tuer un ou plusieurs cochons au début de l’hiver pour nourrir la famille. L’événement qui perdure encore dans les campagnes était un moment convivial, presque une fête qui réunissait petits et grands. Il n’existe peut-être aucun rapport entre ce « spectacle » qu’il a pu contempler et la suite des événements, mais il est important de noter qu’une fois la mise à mort de la bête effectuée, la première partie que l’on coupe est la tête, que l’on sectionne ensuite les pattes, et que l’on recueille le sang de l’animal dans un réceptacle.

Pour ce qui concerne son physique et son caractère, le petit West est un adorable bambin aux cheveux blonds bouclés et aux grands yeux clairs qui lui vaudront le surnom de « Blue-Eyed Boy ». D’une nature plutôt joyeuse, il possède cette façon d’être qui fait que son entourage lui pardonne aisément son côté effronté. Même après les terribles accusations qui pèseront des années plus tard contre lui, sa tante Edna Hill, la sœur de Daisy dira :

« Fred a toujours été un gentil garçon. »
« Daisy était l'une des meilleures mères que j'ai jamais connues partout où elle allait, elle avait toujours les enfants derrière elle.» 

Elle reconnaîtra quand même que Fred passait avant tout le monde aux yeux de sa mère et que face à lui, Walter était relégué au second plan.

A cinq ans, il intègre l’école du village qu’il quittera dix ans plus tard, respectant ainsi l’Education Act de 1944 qui rend le suivi d’une scolarité obligatoire jusqu’à quinze ans. La discipline y est très stricte et malgré l’attention que les professeurs portent aux élèves, Fred y accumule les échecs et les mauvaises notes. Le temps consacré aux devoirs à la maison est très limité, le travail à la ferme primant sur l’éducation. Il avait par conséquent peu de chance de voir ses appréciations s’améliorer. Ses parents ayant connu tous deux des scolarités écourtées présentaient eux mêmes de grosses lacunes et étaient probablement incapables de lui venir en aide ou d’avoir envers lui des exigences de résultats. En classe, sa médiocrité entraîne régulièrement des punitions et ces jours-là, le garçon rentre en pleurs à Moorcourt Cottage. Fred n’a jamais été très combatif ni bagarreur, plutôt le genre d’enfant qui préfère fuir les problèmes au lieu de les affronter. Habitué à ce que sa mère cède au moindre de ses caprices, il a beaucoup de mal à encaisser les réprimandes et les frustrations qui génèrent chez lui des crises de larmes instantanées. Ce sont certainement là les premières démonstrations des conséquences néfastes de l’éducation dispensée par Daisy. Il est l’enfant-roi, détenteur de la toute-puissance qu’il exerce sur son entourage, incapable de se défaire de ses désirs d’omnipotence. Il sait que quoi qu’il arrive, elle volera à son secours au mépris de tout bon sens et il évolue en électron libre sans aucune règle, sans aucun cadre lui fixant des limites. Peu à peu, sa personnalité change. Il devient un jeune homme à l’hygiène douteuse, prenant peu soin de sa personne et se fichant éperdument de l’image que renvoie son aspect négligé. Il continue à recevoir beaucoup de remontrances sur son comportement en inadéquation avec le règlement de l’école et sur le peu d’efforts qu’il met dans l’apprentissage de ses leçons. Daisy, fidèle à son image de mère poule, vient régulièrement se plaindre des sanctions infligées à son fils chéri. Ses camarades de classe garderont longtemps en mémoire cette image de Daisy West, véritable caricature de mama italienne, descendant la route qui mène à l’école, son embonpoint enveloppé dans sa plus belle robe. C’était à chaque fois le signe annonciateur d’un moment épique. Cette attitude excessivement protectrice vaudra à Fred les moqueries de sa classe et donnera lieu à des rumeurs persistantes qui courront d’un bout à l’autre du village. On l’appelle « fils à maman » et les gens du coin se persuadent que Daisy entretient des rapports malsains avec lui, certains allant jusqu’à rapporter qu’elle l’a séduit à l’âge de douze ans, avec tous les sous-entendus que cela implique. Rumeurs légitimes ou non, Fred accusera plus tard son père de se livrer à des relations incestueuses avec ses sœurs, arguant que lui-même a été élevé avec l’idée que l’inceste était une chose naturelle qui se pratiquait dans toutes les familles. Selon ses dires, Walter lui aurait répété à maintes occasions :

 « Fais ce que tu veux, simplement ne te fais pas prendre. »

Personne n’a jamais pu corroborer ces accusations. Douglas, toujours prompt à défendre la réputation de la famille a toujours maintenu qu’elles étaient fausses. Pourtant la suite démontrera qu’elles étaient loin d’être infondées. De toute la fratrie, c’est de son cadet John dont Fred est le plus proche. La complicité qui les unit et leur bonne entente perdurera à l’adolescence puis, à l’âge adulte. Lorsque Fred rencontre un problème, quel qu’il soit, John le couvre et réciproquement. Tous deux ont également développé un intérêt précoce pour les jeunes filles et leurs conquêtes sont souvent le fruit d’un arrangement commun. John se montre d’une nature plutôt introvertie, au contraire de son frère qui noue facilement des liens sociaux et n’éprouve aucune difficulté à entamer la conversation avec la gent féminine. Aussi, il n’est pas rare que le second joue le rôle d’entremetteur pour le premier. Lorsque Fred quitte définitivement l’école, il est presque analphabète. Il montre cependant de bonnes aptitudes dans le travail manuel, notamment celui du bois. L’adorable bambin s’est transformé en un adolescent au physique moins engageant. Ses magnifiques boucles blondes ont mué en une tignasse noir corbeau et ses traits ont épaissi. Sa large mâchoire, son front proéminent et son nez légèrement épaté lui confèrent une physionomie frôlant le simiesque. Suite à l’abandon de ses études, il n’est pas question pour lui de rester inactif. Jamais le garçon ne sera du genre à se complaire dans l’oisiveté ; bien au contraire, il s’investira toujours à fond dans le travail, ne comptant pas ses heures. Il fait aussi preuve d’un goût inné pour le bricolage qui ne le quittera jamais. Fred ne tarde donc pas à se faire embaucher par Franck Brookes, le patron de son père, rejoignant ainsi la longue lignée familiale d’ouvriers agricoles.

La ferme de Moorcourt est isolée, entourée de cultures et de pâturages. A chaque printemps, les champs de jonquilles sauvages qui s’étendent à perte de vue attirent les touristes et les amoureux de la nature, mais pour l’adolescent qu’il est devenu, ces lieux sont bien trop paisibles. Il a passé l’âge des batailles de pommes et des parties de luge avec ses frères et sœurs quand la neige recouvre les terres. Il aspire à découvrir d’autres horizons. Il faut avouer qu’une fois que l’on a visité la somptueuse église anglicane St. Bartholomew datant du XIIIe siècle, admiré l’if monumental qui orne son cimetière et que l’on a exploré le Hellens Manor, l’une des plus anciennes demeures d’Angleterre, que l’on dit hantée,  il n’y a strictement plus rien à faire à Much Marcle. Fred, pendant son temps libre, décide alors de s’aventurer jusqu’à Ledbury, la ville la plus proche distante d’une dizaine de kilomètres. Là-bas, c’est un nouveau monde qui s’ouvre à lui. Le cinéma, les commerces, les bars, le Memorial Hall et sa piste de danse attirent tous les adolescents des villages alentours. Fred adore s’enfermer dans la salle obscure et se délecter des films de John Wayne dont il est un grand fan. A Ledbury, sa condition d’ouvrier agricole à l’allure négligée dénote avec une certaine partie de la jeunesse qui fréquente les pubs et passe ses après-midi à siroter des sodas en flirtant. S’il ne veut pas qu’on le rejette, il doit prendre soin de son apparence, et cela, il l’a très bien intégré. Il entame alors sa métamorphose en se montrant plus exigeant sur les tenues qu’il arbore et beaucoup plus attentif à son hygiène corporelle. Il met tout en œuvre pour gommer son image de garçon de ferme.

En dehors de John Wayne et des jeunes filles, Fred nourrit une autre passion, la moto. Peu avant son dix-septième anniversaire, il fait des pieds et des mains pour convaincre ses parents et obtenir l’autorisation d’acquérir l’engin de ses rêves qu’il a repéré chez un concessionnaire de Ledbury. Devant son insistance, Daisy finit par céder, non sans lui faire promettre d’être très prudent. Elle ajoute une condition sine qua none à leur accord, au moindre accident, il devra la revendre sans discuter. Pour le jeune homme, bien plus qu’une moto, cette James 125cc symbolise la liberté. Plus besoin de respecter les horaires de bus pour se rendre à la ville, la faculté d’explorer le monde au-delà de Ledbury, sans omettre le prestige, car il songe probablement au côté attractif qui ne manquera pas de s’exercer sur les adolescentes. Dans son esprit, cette moto est associée à un sentiment de puissance et de supériorité, elle lui donne l’impression d’être enfin à la hauteur, d’être quelqu’un. L’affaire est rapidement conclue et il peut maintenant aller et venir à sa guise, sans contrainte, libre comme l’air. On peut deviner de la fierté dans son regard lorsqu’il pose en photo avec ses frères et sœurs agglutinés autour de la belle mécanique. 

Malheureusement pour lui, son bonheur tout neuf est de courte durée. Un soir de novembre 1958, alors qu’il regagne Moorcourt Cottage à la nuit tombée, il entre en collision avec une jeune femme qui roule en sens inverse. L’impact est extrêmement violent. Un fermier qui passait par-là alerte les secours. Quelques instants plus tard, c’est un Fred grièvement blessé que l’on transporte inconscient à l’hôpital de Hereford situé à une demi-heure de Much Marcle. S’en suivront sept jours de coma. Il en sortira avec des lésions, dont deux plus importantes, lui laisseront des séquelles irréversibles. En plus d’un bras cassé et autres égratignures et lacérations, il présente de multiples fractures à une jambe. Les médecins font de leur mieux mais ils ne parviennent pas à éviter une différence de longueur des membres qui engendrera une claudication pour le reste de sa vie. Fred a été également touché à la tête, à tel point que les chirurgiens doivent lui implanter une plaque de métal dans le crâne pour réparer les dégâts causés par le choc. La jeune femme, quant à elle, s’en sort avec des blessures superficielles. Daisy est dévastée. Son fils adoré est là, inanimé sur un lit d’hôpital après avoir frôlé la mort et son cœur de mère culpabilise d’avoir autorisé l’achat de la moto. Elle passe ses journées à se morfondre à son chevet, espérant son réveil à chaque seconde qui s’écoule. Elle n’est pas la seule à s’inquiéter, tout le monde dans la famille est soucieux du sort de Fred, John le premier. L’accidenté finit par sortir de cette expérience auréolé de gloire aux yeux de son cadet, tel un guerrier revenant d’un combat, blessé mais debout. 

A l’issue d’une longue convalescence, les médecins l’autorisent enfin à quitter l’hôpital. Il retrouve Much Marcle où sa famille se réjouit de le revoir sur pied. Pourtant, ce qui devrait être un soulagement pour lui est loin d’avoir l’effet escompté. Auprès des siens, il éprouve l’étrange sensation de ne plus être à sa place. Il est choyé par Daisy qui s’occupe de lui avec le dévouement qu’on lui connaît, mais quelque chose est en train de changer dans la tête du jeune homme. C’est aussi à partir de cette époque que son entourage perçoit quelques modifications dans son comportement. Fred, d’un tempérament calme et enjoué devient agressif, entrant parfois dans de violentes et subites colères pour des raisons futiles, voire sans aucun motif. Il se met aussi à souffrir de fréquentes pertes de mémoire. Son état ne s’arrangera pas avec le temps, car son frère Douglas évoquera plus tard un épisode qui l’avait profondément marqué. Un jour, Fred s’était rendu à son domicile pour l’aider à bricoler. Tout se passait bien jusqu’à ce que soudain, il se demande ce qu’il faisait là, incapable de se souvenir de la façon dont il était arrivé jusqu’à la maison. Plusieurs experts admettront ultérieurement que les dommages subis au cerveau pouvaient avoir un lien avec le comportement meurtrier qu’il développera. 


CATHERINE  « RENA » COSTELLO


Fred récupère tout doucement de son terrible accident et, la mort dans l’âme, tient son engagement auprès de Daisy, il revend la moto. Il songe avec amertume aux longues heures passées à la nettoyer et à lustrer son réservoir mauve. Cette décision est un véritable crève-cœur et résonne comme un échec dans l’esprit du garçon à peine sorti de l’adolescence. Mais une promesse est une promesse et il n’est pas envisageable de passer outre son serment. Oublié le sentiment de liberté, terminée la sensation du vent sur son visage au gré des routes alentours, il tire un trait définitif sur la 125cc James de ses rêves, enterrant avec elle ses espoirs d’indépendance. Pas question pour autant de vivre en reclus et de se morfondre en errant telle une âme en peine entre les quatre murs de Moorcourt Cottage. Fred, dès qu’il peut lâcher ses béquilles, renoue avec ses habituelles sorties en bus, direction Ledbury. C’est là qu’un soir, à l’occasion d’un bal, il fait la connaissance de Catherine Bernadette Costello, connue sous le diminutif de Rena. Elle est une charmante jeune fille, une ravissante brune aux yeux clairs en amande soulignés d’un fin trait d’eye-liner, un éclatant sourire accroché au visage. Le garçon craque sur cette adolescente dont le joli minois cache un côté rebelle. Seize ans, un cœur tatoué sur le bras, elle arrive tout droit de son Ecosse natale où elle a déjà eu maille à partir avec la justice. Cette existence tumultueuse sonne très exotique dans la tête d’un Fred dont le carnet de voyage s’arrête à Ledbury. Il ne la lâche plus d’une semelle et les jeunes gens passent la soirée ensemble. Elle lui raconte le départ de sa mère alors qu’elle n’était qu’une petite fille et ses premiers ennuis judiciaires à l’âge de onze ans. Elle lui dépeint sa vie à la dérive dans ce quartier de Coatbridge avec ses bars, ses hommes auxquels il lui est arrivé de livrer son corps en échange de quelques livres sterling. Pour finir, la fugue de la maison de correction où elle était enfermée et le long trajet qui a mené ses pas jusqu’à Ledbury où elle a quelques connaissances. Fred est subjugué par son récit, alors, pour s’affirmer et ne pas passer à ses yeux pour un simple villageois à la vie terne et insipide, il enjolive la réalité en s’inventant quelques aventures extraordinaires. Et lorsqu’il s’agit de mentir, le jeune homme fait preuve d’une imagination débordante. Evoquant le tragique accident qui jusqu’ici est le moment le plus palpitant de son existence, il ne peut pas s’empêcher d’en rajouter des tonnes. Ainsi, il n’hésite pas une seconde à se vanter d’être décédé sur la route et par un miracle extraordinaire, être revenu d’entre les morts au beau milieu de la morgue. Ses anecdotes sont invraisemblables, extravagantes et il est possible qu’au regard de son expérience, Rena n’en croie pas un mot, mais ces bobards ne la font pas fuir. Au contraire, elle trouve chez lui une attention et peut-être même une certaine forme d’affection, une sorte de tendresse maladroite qui lui a cruellement fait défaut tout au long de son enfance et de son adolescence. La vie n’a pas été indulgente avec elle, alors elle s’accroche à lui un peu comme le ferait une naufragée à une bouée de sauvetage. Elle sera la première vraie relation de Fred. 

Dans les premiers temps, ils deviennent inséparables, à l’image de ces oiseaux colorés qui vont toujours par deux. Mais les choses ne tardent pas à se gâter. Fred est loin d’être l’amant idéal, il n’a aucune référence en matière amoureuse et se montre obsédé, voire obscène et brutal dans leurs rapports intimes. Prémices inconscientes d’une personnalité perverse narcissique qui se fait jour ou simple manque d’expérience ? Rena, en tout cas, supporte de moins en moins ses déviances, sa violence et ses crises de jalousie à répétition. Ce sentiment de ne plus être totalement libre de ses mouvements face à un homme possessif et passablement dépravé fait remonter en elle une furieuse envie de prendre l’air. Les hauts murs d’une maison de correction n’ont pas réussi à la dompter, ce n’est pas ce garçon de ferme qui va y parvenir. N’y tenant plus, elle boucle ses valises et reprend la route de l’Ecosse. Ce départ précipité est un nouvel échec pour Fred. A dix-huit ans, pour la première fois de sa vie, il découvrait un semblant de stabilité sentimentale auprès d’une jeune femme au physique agréable qui l’acceptait tel qu’il était et le voilà revenu au point de départ. Frustré, incapable de se remettre en question, il se retrouve à nouveau seul dans sa campagne aussi belle et paisible qu’elle est ennuyeuse et monotone. Loin de se laisser gagner par l’amertume, il refait vite surface et reprend le cours de sa vie d’avant et avec lui, le bus qui traîne chaque week-end son ennui jusqu’à Ledbury. C’est à cette époque que pour tuer le temps, éprouver des poussées d’adrénaline où peut-être simplement ressembler à Rena, qu’il se met à commettre de petits larcins dans les boutiques de la ville avec son ami Brian, un garçon de son âge. Ces incartades lui vaudront un premier passage au tribunal à l’issue duquel il écopera d’une amende.

Avec son frère John, ils mettent quelques économies en commun et s’offrent une Ford Popular d’occasion qui devient leur nouveau moyen de locomotion pour aller draguer les filles. Un soir de l’automne 1960, alors qu’il fait la fête au Ledbury Youth Club, une discothèque de la région, Fred remarque une adolescente à son goût. Il s’approche d’elle et tente d’engager la conversation. Le bâtiment s’étend sur deux niveaux et Fred se trouve à ce moment-là à l’étage supérieur, près d’un escalier de secours métallique. Lorsqu’il aborde les femmes, le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il ne fait pas dans la dentelle, aussi est-il habitué à se prendre des « râteaux ». Il insiste lourdement auprès de la jeune fille, qui au lieu de tourner les talons, le repousse sans ménagement. Surpris, il perd l’équilibre, tombe à la renverse et dévale les marches la tête la première. Arrivé en bas de l’escalier, il perd connaissance. Des témoins de la scène se précipitent aussitôt pour tenter de le réanimer, en vain. C’est dans le coma qu’il est conduit une nouvelle fois à l’hôpital de Hereford. Il ne reprendra conscience que vingt-quatre heures plus tard. Si cette fois, l’accident est de moindre gravité, ce choc n’arrange pas son comportement cyclothymique et il devient de plus en plus lunatique. 

Au mois de juin 1961, des policiers se présentent à Moorcourt Cottage et il est conduit au poste manu militari. Les faits qu’on lui reproche sont graves et n’ont rien à voir avec les petits larcins, tels que les vols de cigarettes et d’un bracelet, commis à Ledbury. Il est accusé d’avoir eu des relations sexuelles avec une adolescente de treize ans, en l’occurrence, sa jeune sœur. L’identité de cette dernière n’a jamais été révélée, mais en procédant par déduction, il ne peut s’agir que de Kitty. Les examens médicaux qu’elle a subis ne se contentent pas d’attester de la perte de sa virginité, ils révèlent également une grossesse. Au regard du contexte incestuel dans lequel évolue la famille, il faut envisager que ce soit uniquement cette raison qui ait été la cause de la visite médicale. Lors de l’interrogatoire de police, Fred ne semble pas prendre conscience de la gravité de ses actes. Il est persuadé que l’inceste est une pratique naturelle et que toutes les familles s’y adonnent. Après tout, n’est-ce pas ce que lui a enseigné Walter, ce père qui répète inlassablement à ses filles qu’il les a faites et que cela lui donne le droit de disposer de leurs corps ? Sans parler de ses rapports pernicieux avec Daisy qui n’ont fait que le conforter dans cette idée. Fred tombe des nues et ne voit vraiment pas où est le mal. Après une audition qui ressemble à un dialogue de sourds, le procès est fixé à une date ultérieure. En attendant le passage devant les juges, il est tout simplement rendu à ses proches. Au regard de la gravité des faits, la logique voudrait qu’au contraire, il en soit écarté, mais cette idée ne semble pas effleurer les autorités. C’est d’autant plus étonnant qu’il n’est plus un enfant. Il a vingt ans et même si le souhait du policier qui l’entend n’est pas de l’envoyer en prison, il existe à l’époque des moyens mis à sa disposition pour prendre l’affaire en charge avec plus de sévérité. 

Bien que faisant figure de véritable tabou social et longtemps ignoré par la législation, selon la loi de 1908 modifiée par un durcissement des sanctions avec le Children Act de 1960, les rapports entre un homme et une femme qu'il sait être sa petite-fille, sa fille, sa sœur, demi-sœur ou sa mère sont illégaux et passibles de peines d’emprisonnement. Ces sanctions vont jusqu’à sept ans de d’incarcération dans le cas d’un inceste commis sur une victime de treize ans. Malgré cet arsenal juridique, Fred sort du poste de police aussi libre qu’il y est entré. Daisy, qui jusque-là n’a eu de cesse de prendre sa défense dès que quelqu’un faisait montre d’autorité à son égard, l’abandonne purement et simplement. Pire, elle le rejette. Est-ce la crainte du scandale ou une véritable prise de conscience ? Toujours est-il qu’elle refuse catégoriquement qu’il remette les pieds à Moorcourt Cottage. Fred est prié d’aller vivre chez l’une de ses tantes maternelles et sommé de se tenir à l’écart de ses frères et sœurs. Daisy n’est pas la seule à le refouler, c’est la famille entière qui fait bloc contre lui. Le simple fait de lui adresser la parole devient purement et simplement inconcevable. Réaction on ne peut plus sournoise de la part de parents qui dans l’intimité de leurs murs cautionnent l’impensable ; excellente stratégie en revanche pour montrer aux gens du village et aux autorités qu’ils prennent le problème au sérieux en écartant le mouton noir de la famille. La seule personne dont Fred ne s’attire pas les foudres, c’est John son fidèle complice, celui qui lui voue une indéboulonnable admiration fraternelle. Bouleversé par ce revirement de situation, lâché par ceux qui ne lui ont jamais montré la frontière entre le bien et le mal, Fred décide de suivre les pas de John. Il abandonne son emploi à la ferme et son travail d’ouvrier agricole pour se tourner vers le bâtiment et apprend le métier de charpentier. Une façon comme une autre de mettre un peu plus de distance avec les siens et de gagner une forme d’indépendance. Ses ennuis avec la justice n’ont toutefois pas calmé ses ardeurs, car à cette époque, il récidive en commettant quelques vols sur des chantiers. Ces délits, encore une fois, ne lui vaudront que de simples amendes. 

Arrive le mois de novembre 1961 et avec lui, la date du procès pour l’inceste perpétré sur sa sœur. Alors qu’il s’attend à se retrouver seul dans la salle de la cour d’assises de Hereford, il découvre avec étonnement que deux personnes sont venues prendre sa défense. En premier lieu, la jeune Kitty, qui lui rend indirectement service en refusant de témoigner pour l’accusation. Sans le concours de ce témoin capital et direct, aucune preuve du délit ne peut être apportée. La grossesse et l’avortement qui a suivi ne suffisent pas à incriminer Fred devant le tribunal. Certaines sources avancent la possibilité que la jeune fille ne voulait pas se parjurer, car en réalité, elle ignorait de qui elle était enceinte, Fred, John ou Walter. Restent les dépositions initiales, mais Daisy dont la colère est à présent retombée, n’a pas pu résister à venir à la rescousse d’un fils qu’elle a pourtant renié quelques mois plus tôt. Devant le juge, elle met l’accent sur le changement de comportement de Fred après ses deux comas successifs. Son témoignage est renforcé par celui du Docteur Brian Hardy, le médecin de famille, qui vient soutenir l’hypothèse que les dommages causés au cerveau de l’accusé peuvent expliquer une conduite indécente. En d’autres termes, ses agissements n’étaient pas des actes volontaires, car il n’avait pas totalement conscience de leur caractère préjudiciable. Il conclut en attestant que depuis son accident de moto, Fred souffre de crises d’épilepsie. Cette stratégie de défense fonctionne à merveille puisqu’il est déclaré non coupable d’inceste et ressort du tribunal sans qu’aucune charge ne soit retenue contre lui. Le lendemain, le journal local y consacrera un article titré : « Farm boy acquitted ». Il a passé son enfance et son adolescence sous la tutelle d’une mère prête à l’absoudre de toutes ses fautes et sa vie d’adulte commence avec un signal d’indulgence de la part des autorités. D’ici à ce qu’il interprète ce verdict comme une autorisation d’agir en toute impunité, il n’y a qu’un pas. Ce sera là le premier épisode d’un laxisme judiciaire qui encouragera l’homme qu’il est devenu dans ses actes déviants et meurtriers. 
L’hiver se passe, puis, le printemps sans qu’aucun fait marquant ne vienne troubler la routine de sa vie. Dans le courant de l’été 1962, Fred se trouve avec John au New Inn, un pub de Ledbury, quand il croise le regard de la serveuse blonde platine. L’effet de surprise passé, plus aucun doute, il s’agit bien de Rena, sa Rena. Après avoir connu de nouveaux soucis avec la justice Ecossaise, elle est de retour dans le Herefordshire pour le plus grand bonheur de Fred. Ils ne tardent pas à reprendre la relation brutalement interrompue deux ans auparavant. La jeune femme se laisse aller à de nouvelles confidences et retrouve en Fred l’oreille attentive des premiers instants. Entre autres fugues et cambriolages, elle lui avoue qu’elle est enceinte d’un chauffeur de bus Pakistanais de Glasgow. Elle-même a travaillé pour cette entreprise de transport public et c’est ainsi qu’elle a fait sa connaissance. Rena se montre plutôt paniquée en évoquant sa grossesse et parle de disparaître à défaut de trouver un mari. Cette réaction peut sembler exagérée, voire disproportionnée ; après tout, avoir un enfant à dix-huit ans n’a rien d’un drame insurmontable. Et pourtant ! Pour mieux comprendre, il est indispensable de se projeter dans le contexte de l’époque. Dans l’Angleterre des années soixante, la monoparentalité féminine est stigmatisée par la population, le gouvernement et l’Eglise. Dans certains cas extrêmes, sous l’influence d’experts qui mettent en avant le caractère névrotique et socialement inacceptable des mères célibataires, elles sont internées dans des asiles psychiatriques. Considérées comme faibles d’esprit, émotionnellement perturbées ou souffrant carrément de troubles mentaux, elles disparaissent derrière les murs de ces établissements où l’on cache la honte de leurs grossesses illégitimes. 

Sous l’égide de l’Eglise et de l’Armée du Salut, l’entre-deux-guerres a vu pousser partout dans le pays des foyers mère/enfant destinés à venir en aide à ces « pécheresses ». Dans la réalité, ils s’apparentent plutôt à des « fermes à bébés ». Les femmes enceintes, dont la plupart sont en rupture totale avec leurs familles, sont amenées à y séjourner de six semaines avant le terme à six semaines après l’accouchement. C’est la seule solution pour la majorité d’entre elles, car jusqu’à la loi sur le logement de 1977, les mères célibataires n'avaient quasiment aucune chance de prétendre à un appartement. Lorsqu’elles cherchaient du secours auprès des services sociaux, le seul soutien qu’on leur accordait était l’accès à ces foyers, avec au bout du parcours, une adoption dont le caractère forcé ne faisait aucun doute. Une fois l’enfant venu au monde, le mois et demi d’hébergement qui suivait servait, au prétexte d’une période de réflexion accordée aux jeunes femmes, à prendre le temps de vérifier la bonne santé du bébé. En effet, les couples adoptants, considérés comme des clients au vu des sommes qu’ils versaient à l’organisme de bienfaisance ou à la paroisse, ne souhaitaient pas prendre le risque de se retrouver avec un bébé handicapé. La majeure partie du temps, seules au monde, sans perspective de logement à la sortie, rejetées par leur entourage, elles n’avaient d’autre solution que d’accepter la signature des formulaires d’abandon. Il faudra attendre décembre 2005 et une trentaine d’années de combat acharné, pour que ces femmes gagnent enfin le droit d’accès aux dossiers et soient autorisées à prendre contact avec leur enfant. 

Voilà pourquoi Rena est si anxieuse à propos de son avenir lorsqu’elle annonce sa grossesse à Fred. Le jeune homme, qui n’a jamais été un modèle de réflexion, lui propose dans un premier temps de pratiquer un avortement. Nul ne sait où il a appris à le faire, ni même s’il en est réellement capable, mais chez lui, l’interruption de grossesse semble frôler l’obsession et reviendra de façon récurrente tout au long de sa vie. Rena, prête à tout pour se sortir de sa délicate situation, accepte. Un rendez-vous est organisé dans le bois de Dog Hill, près de Ledbury, à l’abri des regards. Une amie, Margaret Clarke, est chargée de faire le guet, mais l’opération échoue. Après cette piètre tentative, Fred ne voit plus qu’une solution pour sauver sa belle et lui rendre son honneur perdu : se faire passer pour le père du bébé. Au demeurant, l’histoire est plausible. Tout le monde sait qu’ils se fréquentent, alors peu importe si la date de l’accouchement ne correspond pas tout à fait au délai post-conception. Dans l’esprit de Fred, cela n’est qu’un détail anodin et dans son empressement, il en oublie les origines pakistanaises du géniteur qui risquent de ne pas passer inaperçues le moment venu. Rena, pas plus avisée que son compagnon, trouve l’idée plutôt bonne et suggère que pour que le plan soit parfait, l’idéal serait qu’ils se marient, quitte à reprendre leur liberté plus tard, lorsque les choses se seront un peu tassées. L’idée convient à Fred et le couple, forcé de patienter jusqu’aux vingt et un ans du futur époux, âge légal auquel il pourra se marier sans l’autorisation de ses parents, fixe la date au 17 novembre 1962.

La cérémonie civile se déroule dans le plus grand secret à Ledbury. Seuls John et Margaret McKintosh, une amie de Rena, sont conviés à y assister en qualité de témoins. Quelques minutes avant de faire le grand saut, Fred pris de panique tente de soudoyer son frère en lui offrant cinq livres sterling pour qu’il prononce le oui fatidique à sa place. Une idée absurde qui donne un aperçu de la façon impulsive avec laquelle Fred est habitué à traiter ses problèmes. John lui démontre que c’est impossible et c’est ainsi que vêtu d’un costume et d’une cravate sombres, Fred passe la bague au doigt de la jolie Rena, élégante et tout sourire dans sa robe bleu ciel. Le cliché réalisé par John qui immortalise ce moment de bonheur éphémère, sera utilisé trente-deux ans plus tard pour illustrer un avis de recherche. Le 25 août 1965, John se mariera à son tour au même endroit, avec une jeune femme également prénommée Catherine. Une fois leur union légalisée, Fred et Rena se rendent à Moorcourt Cottage et révèlent la nouvelle à la famille. Au départ, tout le monde croit à une blague, mais lorsqu’ils réalisent que ce mariage n’a rien d’une plaisanterie, ils tombent des nues. Cette annonce est très mal accueillie par Daisy. Si Fred l’avait informée de ses intentions, elle aurait très certainement tenté de l’en dissuader. Mise devant le fait accompli, elle ne peut que se résigner à voir son fils chéri lui échapper. Douglas dira plus tard que cette façon d’agir reflétait tout à fait le caractère de son aîné. Fred prenait souvent des décisions sur un coup de tête et ne se donnait la peine de réfléchir qu’ensuite, quitte à regretter amèrement ses choix. Les jeunes mariés passent quelques nuits à la ferme avant de déménager pour l’Ecosse. John les conduit à la gare de Birmingham et après avoir bu un dernier verre ensemble, ils font le reste du voyage en train. Sur place, le couple s’installe dans le même secteur que la famille de Rena, à Coatbridge, une petite ville du Lanarkshire, située à une demi-heure en voiture de Glasgow. 

Leur union a beau avoir été impulsive et certainement plus utile que sentimentale, il ne faut pas exclure qu’elle ouvre de toutes nouvelles perspectives à Fred. La première : il quitte sa morne campagne et la famille au sein de laquelle il se sent de plus en plus oppressé. La seconde : il découvre Glasgow, les lumières de la grande ville et les multiples possibilités d’élargir son horizon sexuel. Tout cela en échange d’un simple petit « oui ». A ses yeux, le jeu en valait forcément la chandelle, d’autant plus que Rena avait évoqué la possibilité d’une union provisoire. A force de traîner avec John et son ami Brian dans les rues de Ledbury, sa réserve de conquêtes féminines a fini par s’amenuiser, aussi l’Ecosse s’offre à lui comme un immense terrain de jeu inexploré. Au début, le couple emménage dans un minuscule appartement sur Hospital Street. Coïncidence, c’est dans cette même rue de Coatbridge qu’habite le pédophile James Gallogley, suspecté avec son ami Alexander Gartshore d’être à l’origine de l’enlèvement et de l’assassinat de la petite Moira Anderson, onze ans, disparue le samedi 23 février 1957 et dont on n’a jamais retrouvé le corps. Leurs routes auront l’occasion de se croiser, mais pour le moment, Fred découvre la vie de couple et en même temps, selon certaines de ses déclarations rendues publiques des années plus tard par son avocat Maître Howard Ogden, le côté sombre de Rena. D’après ses dires, ce n’est qu’une fois sur place qu’il décèle la vraie nature de sa jeune épouse. Non seulement, elle exerce le métier de strip-teaseuse au Calf Jazz Club à Glasgow, mais elle continue à se livrer à la prostitution avec comme souteneur, le père biologique de son enfant. Ce dernier  aurait d’une part, intimé à Fred, le couteau sous la gorge, de ne pas toucher à la marchandise et d’autre part, lui aurait proposé un job de garde du corps pour escorter et protéger Rena. Il est difficile de démêler le vrai du faux dans cette histoire tant les facultés de fabulation de l’intéressé sont infinies. Toujours est-il que le travail officiel qu’exerce Fred à cette époque est à mille lieues d’une activité de gorille. Il conduit un camion de glaces de la société « Mister Whippy » à travers les rues de la ville. L’hiver, le van bleu orné de cornets est transformé pour distribuer des boissons chaudes et des cigarettes, ce qui lui permet de travailler tout au long de l’année. C’est la profession idéale pour le jeune homme à l’appétit sexuel développé, le moyen rêvé pour rencontrer de très jeunes filles et l’histoire va démontrer qu’il ne s’en privera pas. Selon le témoignage de Mae, une fille que Fred aura plus tard avec sa seconde épouse, le père biologique du bébé que porte Rena, loin d’être un proxénète, était en réalité étudiant à Glasgow. Pour se faire un peu d’argent de poche après ses heures de cours, il conduisait les bus. Ce ne sera qu’en 1994 qu’il apprendra l’existence de sa fille.

Le 22 mars 1963, à l’hôpital Alexander de Coatbridge, Rena donne naissance à Charmaine Carol Mary. Sur le certificat de naissance, il n’est fait aucune mention de Fred, les seules informations qui y figurent sont celles de la mère. Elle est une magnifique petite fille aux cheveux noir de jais et au teint mat. Bien trop mat au goût de Fred qui réalise enfin que leurs familles respectives vont émettre des doutes sur les origines de l’enfant et du même coup, sur sa qualité de géniteur. Puisant dans sa capacité à inventer des histoires rocambolesques, il imagine un scénario tordu auquel Rena adhère sans broncher. L’affaire est simple, il leur suffira de dire que l’enfant qu’elle portait est mort-né. Pour le remplacer, ils ont adopté une petite métisse dont les parents sont retournés vivre en Asie. La ficelle est énorme, mais le mensonge passe. Malgré cela, l’entourage de la jeune maman a du mal à accepter les origines de la petite et ce rejet génère de fortes tensions. Juste après la venue au monde de Charmaine, le couple déménage pour le 25 Savoy Street à Glasgow, en grande partie pour mettre de la distance avec la famille Costello dont ils ne supportent plus les critiques. Le vendeur de glaces passe ses journées au volant de son van et il est fréquent qu’il découche du domicile conjugal, ne rentrant qu’au petit matin. Rena n’est pas dupe et a parfaitement conscience de ce que cela signifie, mais elle préfère fermer les yeux sur les frasques de son mari. Elle éprouve de plus en plus de difficultés à supporter ses crises de colère, ses violences et ses exigences sexuelles à la limite du sadomasochisme, pratiques auxquelles elle n’adhère pas. Lorsque Fred s’évade pour ses virées nocturnes, elle n’y voit que l’occasion de retrouver un semblant de paix et accepte la situation sans faire de vagues. En réalité, ce sont les mêmes raisons qui l’ont poussée à fuir trois ans plus tôt, mais les choses sont différentes. Le mariage, le bébé… sans doute réalise-t-elle seulement qu’elle s’est enfermée toute seule dans une prison dont elle ne possède pas la clé. Alors, la vie continue tant bien que mal, avec ses hauts et ses bas, ses disputes homériques et ses réconciliations sur l’oreiller. Il s’installe une sorte de routine au sein de laquelle Rena passe par des phases de renoncement et d’acceptation, elle fait le deuil de sa liberté de la manière qu’elle ferait celui d’un être cher.

Fin 1963, Rena se retrouve de nouveau enceinte. En juin 1964, presque arrivée au terme de sa grossesse, elle décide de s’exiler quelque temps à Much Marcle, dans sa belle-famille. Il est prévu qu’elle y reste une quinzaine de jours, mais finalement, elle décide d’avancer la date de son retour au 6 juillet et rentre à l’improviste. Dans le train qui la ramène à Glasgow, elle commence à ressentir les douleurs annonçant un accouchement imminent. Arrivée à la gare, elle prend un taxi pour regagner Savoy Street où une mauvaise surprise l’attend. En poussant la porte de l’appartement, elle découvre Fred au lit avec une autre femme. La colère achève de précipiter le travail et après avoir sommé sa rivale de quitter les lieux, elle est contrainte de s’allonger. C’est Fred qui l’aide à mettre au monde Anna Marie Kathleen Daisy, une petite fille dont la ressemblance paternelle est frappante. Elle a hérité de ses cheveux noirs et de la clarté de ses yeux. Ses parents ont choisi son prénom en référence à la chanson éponyme de Jim Reeves, artiste dont ils étaient fans à l’époque. Des années plus tard, elle choisira de se faire appeler Anne Marie. La famille s’agrandissant, les époux West déménagent pour un appartement plus spacieux sur McLellan Street dans le quartier de Kinning Park sur l’autre rive de Clyde River, le fleuve qui traverse Glasgow. C’est là que Rena fait la connaissance d’un voisin, un homme en instance de divorce, John McLachlan. Elle tombe dans les bras de ce conducteur de bus qui lui donne l’attention et la tendresse dont Fred est si avare. Les deux amants se voient en secret dès qu’ils en ont la possibilité. De son côté, Fred ne se gêne pas pour collectionner les conquêtes d’un soir, mais cela ne l’empêche pas de manifester une jalousie maladive. Lorsqu’un soir, il surprend sa femme en train d’embrasser John dans Kinning Park, l’altercation est violente. Fred s’en prend d’abord à Rena, puis donne un coup de couteau dans l’abdomen de l’amant qui tente de s’interposer. Blessé légèrement, McLachlan répond par des coups de poing qui font fuir un Fred toujours prompt à échapper aux conflits, surtout quand il comprend qu’il n’aura pas le dessus. L’incident est loin de mettre un terme à la relation entre Rena et John. En revanche dans le couple légitime, le torchon brûle et les rapports deviennent plus que conflictuels. 


ANN McFALL
Une amie de Rena, Isa McNeil garde occasionnellement les enfants lorsque le couple est absent. Un jour, elle leur présente une toute jeune fille d’une quinzaine d’années, Ann McFall. Elle est la fille de Thomas et Jeannie McFall, respectivement mécanicien et femme de ménage. Elle a un frère de trois ans son aîné, également prénommé Thomas. En rupture avec sa famille, elle vit pendant un temps dans un foyer pour adolescents, la Nazareth House, à Glasgow. Elle a quitté l’école et est employée dans une usine de tricot locale. Cependant, dans les entretiens révélés plus tard par Maître Howard Ogden, l’explication que donne Fred au sujet de la rencontre avec Ann, diverge. Voici la version telle qu’il la livre à son avocat. Selon lui, les faits se passent un après-midi alors qu’il conduit son camion  « Mister Whippy » dans les rues de la ville. Il remarque une jeune fille qui pleure, assise sur des marches. Malgré son apparence crasseuse, elle l’attire au premier coup d’œil. Il se gare le long du trottoir d’en face, baisse sa vitre et l’appelle en lui faisant signe de s’approcher. 

« Je lui ai demandé ce qu’il se passait, elle a levé les yeux vers moi, elle était magnifique. Elle était vêtue de haillons, ses cheveux étaient emmêlés, mais à mes yeux, elle était splendide. » 

Il lui demande si elle veut une glace, ce qu’elle accepte volontiers et il lui prépare un énorme sundae, le plus gros sundae qu’il ait jamais fabriqué, dit-il. Elle s’installe auprès de lui dans le van et déguste sa crème glacée en séchant ses larmes et en lui racontant ses malheurs. Elle vient de perdre son petit ami électricien, tragiquement décédé dans un accident du travail (ce dernier point correspond à la réalité). Sa mère est une alcoolique qui vend son corps contre de la boisson et elle ne sait plus que faire ni où aller. Il lui promet qu’il peut la sortir de ce mauvais pas et lui propose de passer le reste de la journée avec lui. Une fois son travail terminé, il la ramène à l’appartement de McLellan Street et explique toute l’histoire à sa femme qui accepte d’héberger la jeune fille. Ann prend un bain et Rena l’aide à se faire un shampooing. 

« Elle était merveilleuse avec ses longs cheveux soyeux. »

Ils lui proposent ensuite de s’occuper à plein temps de Charmaine et Anna Marie pendant qu’ils sont au travail, offre qu’Ann accepte. Il semble toutefois que Fred ait fortement romancé cette histoire. Etant donné qu’Ann était une amie d’enfance d’Isa McNeil, la première version selon laquelle c’est elle qui fait les présentations reste la plus crédible. J’ai cependant trouvé intéressant de la noter, car elle montre à quel point Fred était capable de fantasmer sur sa relation avec Ann. Cette façon d’idéaliser la jeune fille restera une constante. 
La vie aurait pu se poursuivre ainsi, mais, le 4 novembre 1965 se produit un événement qui va la bouleverser au-delà de toute attente. Dans le quartier de Castelmilk, au volant de son camion de glaces, Fred renverse et blesse mortellement un enfant de trois ans, le petit Henry William Feeney. Après ce tragique accident, il dit ne plus se sentir en sécurité à Glasgow, craignant une vengeance de la population ou des proches du garçon et décide de regagner son Herefordshire natal. Certes, au moment du drame, des témoins doutant de son caractère accidentel ont tenté de le lyncher et certains bruits ont couru selon lesquels il avait donné rendez-vous au petit Henry dans cette impasse. Je me suis souvent posé la question de savoir si c’était là l’unique raison de sa fuite en avant, jusqu’à ce qu’en 2014 l’auteur Colin McFarlane évoque dans un documentaire tourné pour Channel 5 un autre événement qui pourrait expliquer sa précipitation à quitter la région. 

Colin McFarlane est un écrivain connu notamment pour avoir rédigé trois autobiographies narrant sa vie dans les Gorbals, un quartier pauvre de la ville, territoire des « Glasgow Razor Gangs ». Dans son ouvrage paru en 2007 « The Real Gorbals Story: True Tales from Glasgow's Meanest Streets », il avait déjà évoqué sa rencontre avec West, mais ce n’est que sept ans plus tard qu’il révélera que Fred était menacé de mort par le chef du gang Cumbie, un homme connu sous le pseudonyme de Malky Frazer. Malky est le terme d’argot de la région de Glasgow pour désigner une lame de rasoir. L’auteur se souvient d’un Fred plutôt bavard, sociable, nouant facilement des liens avec les gens et rapporte une phrase que ce dernier avait prononcée. Ces quelques mots ont leur importance, car ils font étrangement écho à l’un des écrits de Fred sur lequel je reviendrai à la fin de ce livre. 

 « J’aime bien le Barrowland --[un quartier proche des Gorbals], il y a beaucoup d’oiseaux là-bas et généralement, les mecs Ecossais sont trop saouls pour les draguer. »

McFarlane raconte que lorsque Fred a débarqué dans le quartier au volant de son van, avec ses camarades, ils se moquaient gentiment de son physique en le comparant à un Ken Dodd’s Diddy. Les Diddymen sont des petits personnages comiques créés dans les années soixante par le comédien et chanteur britannique Ken Arthur Dodd. Puis, une rumeur a commencé à se répandre selon laquelle il abusait de certains enfants, les entraînant dans son camion pour des promenades un peu spéciales. Un jour, Malky Frazer a appris que Fred avait agressé sexuellement sa jeune sœur de douze ans et il est entré dans une rage folle, jurant qu’il allait lui faire la peau. Malky et son gang se sont postés à un endroit sur la tournée du vendeur de glaces et lorsqu’ils ont entendu le tintement annonciateur, ils se sont précipités vers lui, armés de hachettes, de rasoirs, de briques et de couteaux. West a été violemment frappé à la tête, mais il a réussi à redémarrer son véhicule et à prendre la fuite. McFarlane a été témoin de cette tentative de règlement de comptes. Après cet épisode, Fred n’a jamais plus remis les pieds dans les Gorbals et il a quitté l’Ecosse peu après pour regagner le Herefordshire. 

Si certains témoignages tendent à démontrer que Fred faisait une nette différence entre ses deux fillettes, marquant une préférence pour la seconde, lorsqu’il quitte le secteur, il emmène avec lui Charmaine et Anna Marie. Rien ne l’empêchait de délaisser sa fille illégitime et de fuir en l’abandonnant aux soins son épouse. Le 11 décembre 1965, il boucle donc ses valises et se met en route avec les enfants, Rena ayant catégoriquement refusé de le suivre. La peur qui le pousse doit être considérable pour accepter de prendre le large sans elle, laissant ainsi le champ libre à son rival, John McLachlan. Une fois sur place, il passe quelques nuits à Moorcourt Cottage, le temps de trouver une caravane à louer au Willow’s Caravan Site à Sandhurst, dans la banlieue de Gloucester, à environ une demi-heure en voiture de Much Marcle. A l’origine, ce site a vu le jour sur le terrain d’une briqueterie. En 1939, une famille gitane a été autorisée à s’y installer, bientôt rejointe par une autre. Puis, au fil des ans, l’emplacement est devenu de plus en plus populaire auprès des familles itinérantes et certaines en ont fait leur base permanente. En 1961, le propriétaire, Jim Whitfield, a obtenu une première licence pour trente-cinq caravanes et mobil-homes. Ce sera seulement en 1970 qu’elle sera étendue à quatre-vingts places, suite à une mise aux normes et à la pose d'un système de drainage et d’installations sanitaires jusqu’ici inexistants. Les conditions de vie y sont donc très précaires à l’époque et souffrent cruellement du manque d’équipement indispensable à une hygiène de base.

Une fois encore, Fred a pris des résolutions hâtives, sans se donner le temps de poser un regard réfléchi sur les problèmes qui allaient en découler. Bientôt, il réalise l’impossibilité de travailler et de s’occuper des enfants en même temps. Daisy a bien accepté de s’occuper d’Anna Marie, mais elle refuse de prendre en charge Charmaine, proposition qu’il a rejetée. Alors, à défaut d’une autre solution, il les place provisoirement aux soins des services sociaux et trouve un emploi dans une tannerie de la région pour laquelle il transporte les peaux et des carcasses. Le 23 février 1966, Rena qui ne supporte plus de vivre séparée de ses filles prend à son tour la direction de Sandhurst. Fred va la chercher à la gare et elle s’installe avec lui à la caravane. Peu de temps après, elle obtient un job de serveuse et ils récupèrent la garde des enfants. La famille est à nouveau réunie, mais tout n’est pas rose pour autant. La jeune femme supporte mal la vie de bohème imposée par Fred. Les lieux sont exigus, le confort spartiate et le premier magasin digne de ce nom se trouve à des kilomètres. Loin de ses amis et de son amant, la solitude lui pèse et son mari ne lui est d’aucun soutien moral. Ecartelée entre son instinct maternel et son envie d’ailleurs, cette période sera entrecoupée de fréquents allers et retours pour l’Ecosse. 

Un jour, alors qu’elle se trouve à Glasgow, elle demande à Isa McNeil de l’accompagner à Sandhurst. Elle pense qu’ainsi, la vie là-bas sera plus tolérable. Ann McFall fait également partie du voyage. A ce sujet, Fred fera encore une déclaration différente selon laquelle Ann était venue le rejoindre en cachette, volant à son secours pour s’occuper des enfants et l’aider dans les tâches ménagères. L’histoire, bien que romantique, est totalement fausse, elle n’existe que dans ses fantasmes. Malgré les efforts d’adaptation dont Rena fait preuve et la présence de ses amies, l’atmosphère devient très vite étouffante dans cette caravane surpeuplée. Fred est plus que jamais sujet à de violentes crises de colère et l’ambiance est souvent explosive. Au bout de quelques semaines, la jeune femme qui n’a jamais mis un terme à sa relation avec John, craque et l’appelle à son secours en le suppliant de venir les chercher, elle et les enfants. L’homme accepte et lui fixe rendez-vous près de la cabine téléphonique, à la sortie du site. Puis, il prend la route avec un ami pour plus de sept heures de trajet. Mais rien ne va se passer comme prévu. Au moment où Rena et les enfants s’apprêtent à mettre les voiles, Fred rentre inopinément du travail. Isa et Rena suspectent aussitôt Ann d’avoir révélé le secret et l’affaire tourne au psychodrame dans une cacophonie de cris et de pleurs. Une nouvelle bagarre éclate avec John, mais la jeune femme parvient à s’enfuir avec son amant et Isa McNeil, laissant derrière elle ses deux filles et Ann McFall. 

Naturellement, Ann et Fred se rapprochent et l’amitié se mue bientôt en relation amoureuse. La jeune fille a maintenant seize ans. Lui en a vingt-trois. Il la présente à sa famille, à commencer par ses frères, Douglas et John. Certains témoins avancent que West aurait incité Ann à avoir des relations sexuelles avec ce dernier sans que cela ne soit officiellement confirmé. La jeune fille, inexpérimentée et mal préparée à ce qui l’attend, a préjugé de ses capacités. Devant les difficultés qu’elle rencontre à s’occuper des enfants à plein temps, Charmaine et Anna Marie se retrouvent de nouveau placées aux services sociaux. Lorsque Rena, toujours partagée entre l’amour qu’elle éprouve pour ses filles et ses rêves d’une vie meilleure, finit par revenir, elle ne tarde pas à comprendre ce qu’il se passe entre Fred et Ann. Cette fois, elle opte pour une nouvelle stratégie. Elle récupère les petites et va s’installer dans une autre caravane au « Watersmead Site ». Rena pourrait à tout moment repartir à Glasgow avec Charmaine et Anna Marie, laissant Ann et son mari libres de vivre leur vie. Pourtant, fierté mal placée ou vestiges de sentiments sincères, elle s’entête. Malgré les disputes, les tromperies et les coups, elle ne baisse pas les bras et tente de récupérer Fred, qui tiraillé entre les deux femmes, choisit de vivre avec elle. Comme dans la vie de Fred, rien n’est jamais simple, c’est le destin cette fois qui va se charger de les séparer. Rena, recherchée par la police pour avoir commis quelques petits larcins, fuit précipitamment la région pour aller se cacher en Ecosse. 

En novembre 1966, les autorités qui ont retrouvé sa trace, envoient une jeune agent de police la récupérer à Glasgow. Elle se nomme Hazel Savage et est très loin de s’imaginer le rôle capital qu’elle jouera des années plus tard dans l’affaire West. Au cours du voyage retour, Rena s’ouvre à Savage des difficultés qu’elle traverse, elle lui parle de la violence de Fred et de son côté pervers. Mais à l’époque, pour la policière, il s’agit d’accomplir la mission dont on l’a chargée en ramenant la prévenue à bon port. Sans doute se contente-t-elle de la conseiller sur des démarches à effectuer. Rena passe au tribunal à Gloucester et écope d’une période de trois ans de probation, l’équivalent de notre sursis. 

Anticipant son retour, Fred envoie Ann vivre dans une autre caravane pour la mettre hors de portée de Rena et éviter les esclandres. Le côté vaudevillesque de l’affaire pourrait prêter à sourire si la situation sous-jacente n’était pas si dramatique. En effet, la jeune fille ne tarde pas à se retrouver enceinte et avec la naïveté de ses seize ans, se prend à rêver du grand amour. Fonder une famille, connaître enfin la joie et la douceur d’un foyer stable, autant de chimères qui se transforment en véritable espoir dans la tête de l’adolescente. Fred veillera sur elle, elle en est persuadée. Peut-être loueront-ils une maison dans la campagne anglaise pour abriter leur amour. Il va divorcer de Rena, lui laisser la garde des filles et pourra se consacrer exclusivement à sa nouvelle famille. « Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants », le conte de fées est à portée de sa main. Elle en est tellement convaincue, et il est très probable que les bobards de son amant y soient pour beaucoup, qu’elle écrit une lettre à sa mère pour lui raconter son bonheur tout neuf qui sonne comme une revanche sur son triste passé. Elle lui annonce, non sans fierté, qu’elle va se marier et que financièrement, tout va bien pour son couple. En juillet 1967, on la voit heureuse assister au carnaval de Gloucester. A ce moment-là, elle est à environ deux mois du terme. Et puis, plus rien. Elle disparaît du paysage. A compter de cette date, plus personne n’aura de ses nouvelles jusqu’à ce que l’on retrouve sa dépouille un jour de juin 1994, soit vingt-sept ans plus tard. Dans l’intervalle, nul ne s’inquiétera réellement de savoir ce qu’elle est devenue. Un travailleur social, viendra bien s’enquérir de la santé de la jeune fille, mais lorsqu’on lui explique qu’elle est repartie vivre à Glasgow, il prend note et ne cherche pas à approfondir. 

1967 est également l’année où l’on retrouve le cadavre de Robin Holt, quinze ans. Le jeune homme a fait la connaissance de Fred quelques mois auparavant et ils se sont liés d’amitié. Le 20 février, Robin ne regagne pas son domicile. Des témoins le voient le lendemain à Much Marcle et une semaine plus tard, son corps est découvert, se balançant au bout d’une corde dans une étable à l’abandon, non loin de la maison de ses parents qui se situe à Longford, près de Gloucester. L’adolescent est à demi nu et à ses pieds, dans une mangeoire à bestiaux, sont éparpillées des revues pornographiques orientées bondage. L’on peut y voir des femmes masquées de latex, les membres liés par de la corde. La police conclura à un suicide. Mais aujourd’hui encore, plane le soupçon qu’il ait pu être tué par Fred, ne serait-ce qu’accidentellement, lors d’un jeu sexuel qui aurait mal tourné. Si cette théorie était avérée et en excluant la mort du petit Henry Feeney, Robin serait alors la seule victime masculine connue de Fred. Les policiers qui travailleront plus tard sur l’affaire West rouvriront en vain le dossier. Beaucoup de temps a passé et découvrir des indices ou des témoignages fiables après un si long délai relevait de la gageure. En cette année 1967, plusieurs cas d’agression sur des jeunes femmes sont signalés dans la région de Gloucester sans que l’on ne retrouve le coupable. Pourtant, certaines descriptions données par des témoins correspondent à Fred et à son véhicule. S’il est déjà connu de la justice et des services de police, il ne sera jamais inquiété à ce propos.

Ann disparue de la circulation, Rena vit encore quelque temps avec Fred et les enfants. Le 6 février 1968, Daisy West décède à l’hôpital de Hereford des suites de complications d’une intervention chirurgicale. Fred et Rena assistent à son enterrement au cimetière de St Bartholomew à Much Marcle. Six mois avant sa mort, Daisy a confié à l’une de ses amies que son fils avait enterré le corps d’une adolescente dans un champ de Kempley. Kempley est un petit village près de Much Marcle connu pour ses week-ends d’animations organisés autour du thème des jonquilles sauvages. C’est également à quelques mètres de ces champs que John s’est installé avec son épouse Catherine dans un bungalow. Malheureusement la femme qui a reçu cette confidence n’en fera état qu’au moment de l’enquête. Cette information sera officiellement révélée au public en 1996 par le Superintendent Detective, John Bennett, en charge de l’affaire. 

Fred délaisse son emploi de transporteur de peaux et de carcasses pour s’orienter à nouveau vers le secteur du bâtiment. Avec femme et enfants, il s’installe au Lake House Site Caravan, à Bishop’s Cleeve, au nord de Cheltenham. L’endroit est propre et agréable avec ses mobil-homes disposés autour du lac, séparés par de petites parcelles aménagées en jardins individuels. Le lieu idéal pour prendre un nouveau départ, mais la relation poursuit son chemin en empruntant des montagnes russes. Pour augmenter les revenus du ménage, Fred pousse son épouse à se prostituer. Rena, lassée de ce mariage qui oscille sans cesse entre violences, séparations et réconciliations quitte Fred définitivement. Jugeant que sa situation n’est pas assez stable pour subvenir aux besoins des filles, elle en abandonne la garde à son mari le temps que les choses s’améliorent. Il est parfois des décisions qui scellent un destin aussi solidement que l’on scelle un tombeau, celle-ci en fait partie.
Ces sites de location de caravanes qui poussent un peu partout dans la campagne anglaise sont des endroits où passe une population désargentée, parfois instable, souvent en errance. Lake House, malgré son aménagement soigné, ne fait pas exception à la règle et parfois, des amitiés éphémères s’y nouent au gré des contacts. Terence Crick est l’une de ces personnes qui ne sont que de passage. Il fait la connaissance de Fred à Bishop’s Cleeve et passe deux ou trois nuits dans la caravane. Le soir, les deux hommes échangent quelques banalités, puis, c’est inévitable lorsque l’on parle avec West, la conversation s’oriente autour du sexe, son sujet de prédilection. Ravi de faire découvrir sa collection, il montre à son invité des clichés de femmes nues et, plus obscène, des photographies d’organes génitaux en gros plan. Puis, toujours prompt à se vanter, il ne peut s’empêcher de mentionner les avortements qu’il pratique. Il se targue d’être spécialiste en la matière et pour appuyer ses dires, il dévoile devant les yeux ébahis de Terence, un assortiment d’instruments hétéroclites et souillés qu’il utilise lors de ses « interventions ». En confiance, Fred va encore plus loin et lui demande s’il sait où l’on peut trouver des filles, de préférence jeunes et à la dérive. Terence est inquiet de la tournure que prend cette conversation et devant cette situation kafkaïenne, il quitte la caravane et prévient la police. Des agents se déplaceront, mais ne découvriront apparemment que quelques photos pornographiques, ce qui ne constitue pas un délit. Aucune enquête ne sera menée et Fred ne fera l’objet d’aucune surveillance particulière. Là encore, ces événements et la façon dont ils ont été traités par les autorités auront de graves répercussions dans un avenir lointain. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

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Corinne PHILIPPE
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