Les menteurs

Extrait de Les menteurs de Marc Lambron

 

J'avais retrouvé Claire près de la fontaine Médicis. Que dire à quelqu'un que l'on n'a pas vu depuis vingt-cinq ans ? La beauté brune d'autrefois était devenue une femme dans la mi-quarantaine. Elle portait un manteau beige, un pull à col roulé et des pantalons noirs. Elle m'a regardé avec un sourire, son air sérieux et légèrement moqueur à la fois. 
Claire tenait à la main un quotidien du jour, janvier 2004, qui consacrait sa une au futur procès de Bertrand Cantat. Je constatai qu'une conversation interrompue depuis des années peut se renouer, avec le même ton, la même longueur d'onde, le tutoiement allant de soi. Tout en marchant vers le bassin du Luxembourg, nous avons évoqué l'affaire de Vilnius. 
Je m'étais demandé dans quelle disposition je trouverais Claire. Nostalgique ? Rétractée ? Hérissée ? Après tout, elle avait quelques raisons de me garder rancune. Mais non. Le premier abord, les mots que nous avions échangés, elle prenait tout en bonne part. Soudain, j'eus l'impression d'être ailleurs, au milieu d'un temps flottant. Le gravier qui crissait sous nos talons était pourtant réel, et Claire aussi était réelle, marchant à côté de moi, enveloppée dans son manteau.
Il était près de midi, mais les promeneurs restaient rares. Un balayeur égalisait le sable de l'allée, la rumeur de la ville venait mourir sous les arbres. Au milieu de la multitude d'événements qui se produisaient à cet instant, dont la plupart suivaient le cours routinier, usuel et affairé d'une matinée d'hiver à Paris, il s'en trouvait un qui prenait pour moi une résonance inhabituelle : nous étions en 2004 et j'allais retrouver deux femmes auxquelles je n'avais pas parlé depuis les années 1979 ou 1980. Je les avais rencontrées dans une autre ville, puis nous avions vécu dans celle-ci. Dix fois, le hasard ou la volonté auraient pu nous réunir. Cela ne s'était pas produit. 
Au loin, parmi les arbres nus, j'ai vu se détacher une silhouette qui marchait vers nous. 
- La voilà ! s'est exclamée Claire. 
Elle avait parlé avec un accent d'impatience, presque enfantin. 
Karine s'avançait vers nous. L'allure était claquante. Manteau grège fait de peau cousues, pantalons crème, sac flottant, bottes de daim, très chic bohème. Avec la mèche blonde sur l'œil, et toujours son maintien de diva. En se rapprochant, elle nous a fait un petit signe, du genre " Bonjour les copains ", en même temps qu'elle décochait un sourire à terrasser le parterre. Elle aurait fait une bonne actrice. En un sens, elle en était une. 
Karine a ouvert les bras, les deux filles se sont embrassées, puis Karine m'a embrassé aussi. 
Such a long time, a-t-elle dit en nous dévisageant. 
Il y avait sur les traits de Karine quelque chose que je ne lui connaissais pas. Les yeux embués, peut-être. 

Depuis cette promenade de janvier, Claire et Karine ont dansé au fond de mes rêves comme des flammèches dans la main du diable. Un tissu de mots unit ma vie aux leurs quand le temps nous a séparés ; elles sont les héroïnes du film perdu où j'ai tenu un rôle. Ce que l'indifférence disjoint, le regret l'accomplit. Il me plaît de les mettre en scène, mes amies sont devenues mes personnages, et j'ai dû prendre mon parti de leur évasive multiplicité. Si l'on ravaude sa mémoire avec celle des autres, alors j'ai volé à mes petites Parques le fil et l'aiguille. Elles me pardonneront bien, puisqu'un autre jour se lève déjà. Claire, qui aime tant Rimbaud, saura bien retrouver la citation : "... et tourné du côté de l'ombre, je vous vois, mes filles ! mes reines ! 

Pierre

>>Extrait à retrouver sur le site Grasset

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