Extrait de Contes et Fables d'une Terre Presque Ronde de Jacqueline Wautier

 

Le génie de l’eau (extrait)

Plus rien n’est certain, ni réel.

Puis tout soudain, surgissant de la terre grasse, une gerbe d’eau explose l’espace – monumentale ! Elle s’élève et se dresse sur l’horizon figé. Ondule, s’immobilise un instant, puis finalement se courbe pour s’unir à la rivière agitée – accouchant d’un arc-en-ciel presque irréel : 

 

« Je suis le génie de l’eau : puissance et vie.

Je suis  la force qui vous porte,  la sève vive qui vous anime ; nourrissant les terres, fécondant les semailles ou lavant de mes larmes le sang noirci des batailles. Sorti jadis des entrailles brûlantes  de la Terre,  je désaltère ses fils et allège leurs tourments – réunissant en mon cours toutes les couleurs de leur peau, mélangeant en mon sein tous les accents de leurs rires. J’offre à la vie mon lit, je donne à la mort mes sanglots.  Je suis le début de tout et l’espoir de chaque promesse, chaque possible : depuis des lunes et des cents, je vis en chacun qui par moi existe. Car je suis le substrat des pleurs; la sueur des sillons ; et le sang battant de vos veines. Je suis le lieu du commencement, là où  la vie prend sa source. Et depuis l’origine qui sans moi serait à jamais suspendue, je  parle  aux créatures et je brille dans leurs yeux – certaines ont fait de moi un dieu. Longtemps en tout cas  elles m’entendirent et me gardèrent de leurs folies. Longtemps elles surent mon essentiel. Car je suis comme l’amour, fondateur! Comme le lien, nécessaire ! Aujourd’hui, toi seul m’entends encore… »

A cet instant la voix se fait presque tendre, comme coulée en un indicible chagrin, Pierre frisonne :

« J’ai porté les rêves d’infini de marins enthousiastes. J’ai bercé les trêves glacées d’un ourson endormi. Aujourd’hui pourtant, les marins enchaînés à leurs monstres assassins vident leurs cales en même temps que leur âme. Et un ours efflanqué  accroche son regard étonné sur un glaçon égaré. J’ai charrié l’or et le fret (...)