Terre De Raison: roman

Terre de raison - I

I

New York

pages 9-13

Je venais de débarquer d’un jet supersonique. New York ! New York, la bien aimée… Cette ville avait une odeur de soufre… Mais elle avait toujours vingt ans d’avance sur toutes les grandes métropoles, et faisait rêver. J’étais, ici, dans Manhattan en ce jour de 2034… et je levais la tête. C’est à ce genre de petit détail ridicule que l’on reconnaît que vous êtes quelque peu étranger à la ville. Mais bien peu y faisaient attention ! ; tout le monde s’en moquait, et c’était bien ainsi ! Ce n’était pourtant pas ma première visite dans ce pays. J’avais réussi à apprendre quelques mots d’anglais, et je me sentais moins isolé et beaucoup plus confiant que la première fois où j’avais dû errer dans cette mégapole.

Au coin d’une rue une inscription en haut d’un bâtiment attira mon attention, écrite en français… de tels points de repère étaient surprenants. Cette maxime n’avait rien d’extraordinaire si ce n’était d’être fort connue : “Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit”. Que faisait là-haut cette affirmation, je n’en savais rien... car aucun indice sur la façade ne pouvait m’indiquer s’il s’agissait d’un monument. Le bâtiment était informe, monolithique, presque austère. Sa seule beauté en était cette phrase tirée de la “Déclaration Universelle des Droits de l’Homme”.


J’allai questionner un passant sur l’usage de ce building si peu conventionnel lorsque, dans la vitrine d’une agence, une affiche capta mon attention. Cette affiche publicitaire, rédigée en anglais, que je réussissais à traduire, était la même qu’au sommet du bâtiment mais avec une suite : “Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit. Mais tous ne sont pas du même avis sur ces droits et gagnent la Terre de raison”. Je m’approchai de la vitrine. Dans un autre niveau de profondeur, je lus une troisième accroche publicitaire : “Là, tout y est permis, sauf honorer son prochain”.

*

Je poussai la porte de la boutique, machinalement. Dès mon entrée, deux hommes firent volte-face et me dévisagèrent. L’un était grand et costaud, l’autre plutôt petit et maigrichon. En d’autres lieux, on aurait pu croire qu’ils postulaient tous deux pour un remake de “Laurel et Hardy”, mais en fait ce n’était pas le cas. Ils venaient le plus simplement du monde s’inscrire pour la Terre de raison. Après m’avoir observé quelques instants, ils se retournèrent vers l’employée et attendirent patiemment qu’elle eût fini sa conversation téléphonique.


Je l’aperçus assise à son monumental bureau. Elle disparaissait presque derrière cette majestueuse pièce de mobilier. Ce devait être une femme de taille très moyenne. Elle portait une monture de lunettes rose indien. Fort maquillée et vêtue d’un tailleur de couleur gris tendre. C’est à peu près la seule tendresse que laissait transparaître cette femme.


Elle reposa enfin le combiné et s’informa des desiderata de ces messieurs. Le premier, le gros, souleva timidement quelques questions auxquelles elle répondit d’un air distant. Puis vint la discussion qui portait sur la qualité du cercueil. Elle étendit sur son bureau un dépliant publicitaire et demanda d’un ton sec : « Choisissez ! » … L’homme hésitait cependant. Elle le toisait, hochant la tête, et finit par décider elle-même… « Celui-ci est très confortable… Vous m’en direz des nouvelles ! » ... et elle ajouta encore… « Avec le cercueil, ça vous fait dix mille dollars ! Vous payez comment ? » Et sans attendre la réponse... « On préfère en cash ou en carte de crédit ! ».

 

Vint ensuite le tour du second, le maigrichon, qui rêvait lui aussi de partir vers la Terre de raison. Il allait choisir sa sépulture, mais il était moins indécis. Son choix se porta sur une sorte de mausolée en marbre, importé d’Italie. Le prix en était astronomique, et je pensai déjà que la surface financière de ce bonhomme devait être plus importante que sa surface corporelle.

 

J’observai cette femme qui m’interrogea soudain du regard. Je bredouillais aussitôt dans un anglais hésitant « C’est à propos de l’affiche… » … « Eh bien, oui ! » dit-elle en me regardant droit dans les yeux… « C’est la Terre de raison, vous n’en avez jamais entendu parler ?!… ».

 

Non, je n’en avais jamais entendu parler… Qu’est-ce donc ? Elle me jeta un regard glacial, se pencha afin d’ouvrir un tiroir, saisit à l’intérieur quelques brochures publicitaires et les lança négligemment devant moi.

— Lisez ceci ! … Après quoi, vous reviendrez me voir, si vous en avez envie !

Je ramassai les prospectus, la remerciai et quittai l’agence.

Je me retrouvai dans la rue, me posant encore plus de questions sur cette fameuse Terre de raison ?!

 

J’allai jeter les yeux sur les dépliants qu’on m’avait généreusement offerts lorsque pila net une voiture devant moi, dans un crissement de freins. Une adolescente avait failli passer sous ses roues... Deux policiers accouraient. Ils entourèrent la jeune fille, la relevant sans mollesse. Je parlai assez d’anglais pour comprendre ce qu’ils vociféraient.

— Petite salope ! … Tu es bonne pour la Terre de raison !

 

J’approchai. La fille était en pleurs. Au loin, du bout de la rue, arrivait un homme au pas lourd. Il cria aux policiers :

— Tenez-la bien ! J’espère qu’elle aura son compte !… Sale traînée !

Je remarquai d’emblée la condition modeste de la jeune fille, son visage émacié, ses chaussures usagées. Je n’eus guère à poser de questions. Car les policiers rassuraient déjà l’homme rondouillard :

— Vous inquiétez pas ! … Elle vous causera plus de soucis ! Avec ce qu’on va lui coller, elle va se retrouver dans la Terre de raison ! D’ici qu’elle en revienne, vous serez à la retraite !

Plus d'extraits : https://julien-gabriels.iggybook.com/fr/terre-de-raison/edit

 

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Julien Gabriels
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