Les Écrits

Pas cape!

Rochefort en Yvelines, 10 octobre 1937.

Un petit village calme dans la campagne de Seine et Oise, comme il y en a encore beaucoup en France à cette époque. Un village de trois cent cinquante habitants, un peu gris, aux couleurs de la pierre, mais tranquille où la vie s’écoule sereinement et où il ne se passe rien d’extraordinaire. À la nuit tombée, après le dîner, les jeunes se retrouvent parfois, souvent, près du lavoir au bord du petit étang carré desservi par la Rabette, étroite rivière, ruisseau, traversant le bourg. Là, ils passent des soirées entre jeunes, se racontent des histoires, se chamaillent, fument en faisant tourner des petites cigarettes roulées et rigolent comme des jeunes de leur âge. Ils boivent parfois un peu de prune aussi, une eau-de-vie faite maison par les anciens. Chacun en apporte à son tour, quand il le peut, en douce, sous son manteau. Le soir, une unique ampoule à la lumière faible et grise, accrochée bien haut sur un poteau électrique, en éclaire l’entrée ainsi qu’une partie de la route, devant. Ils s’assoient ainsi sur les pierres grises de la petite maisonnette de briques et de bois qu’est le petit lavoir centenaire, et discutent, silhouettes groupées sous la faible lueur, jusqu’à pas d’heure. Blagues de potaches, rires d’enfants qu’ils sont presque encore, tout juste entrés dans une adolescence incertaine. Leurs voix muent. Ils font comme si de rien était, comme s’ils avaient toujours été des hommes avant même de l’être encore. Ils parlent des femmes, de l’amour, de la vie, forts de leur inexpérience dissimulée mais évidente sur ces sujets. Des gamins comme les autres, nés peu après la guerre, la grande guerre, la terrible guerre.

Au gré de ces retrouvailles nocturnes, ils se racontent ainsi souvent les histoires tragiques de leurs parents, rescapés de ces années noires, les faisant rescapés eux-mêmes, par ricochet. Manière de se construire. Se découvrir hommes. Chacun a d’ailleurs un oncle, un cousin, qui y est resté. On disserte sur les boches, sur la guerre… sans se douter qu’une seconde se prépare à nouveau. Une autre guerre à laquelle ils n’échapperont pas, devenus alors des hommes, des vrais.

De temps en temps, trop bruyants, la petite bande est délogée par les voisins du petit bâtiment contre lequel est adossé une partie du lavoir et migre en remontant la rue, bon gré mal gré, vers la place des Halles, face à la Mairie, en contrebas de l’église.

Ainsi, ce dimanche soir, quatre adolescents marchent en rigolant depuis le lavoir jusqu’à la place de la mairie. Ils suivent, tels des petits Poucets, les clous larges et arrondis plantés au milieu de la chaussée pavée, luisants dans la pénombre de la nuit. La circulation est bien rare à cette heure. Les chevaux et leurs carrioles sont rentrés, et les automobiles absentes. Les volets des maisons sont fermés. La rue est à eux !

En chemin, ils s’arrêtent un instant pour actionner le long bras métallique qui est relié à une colonne en bois débouchant au niveau du sol sur un robinet arrondi d’où coule alors une eau fraîche et cristalline se répandant sur le pavé à travers une petite grille en fonte. La fontaine est fixée au mur d’une maison délabrée et le balancier grince plaintivement tandis que deux d’entre eux se désaltèrent en dessous dans des positions assez improbables afin d’éviter de mouiller leurs souliers avec les éclaboussures du jet au flux erratique.

En reprenant chemin, ils sont vite rattrapés par Augustin, un jeune garçon de leur âge qui leur emboîte le pas un peu tardivement.

– « Ah ben v’la la fille ! Tu te fais désirer ce soir chérie ! Ça tombe bien, il nous manquait une gonzesse ! » lance Maurice, le meneur de la petite troupe nocturne, tout en marchant, provoquant un éclat de rire général.

Augustin ne dit mot et dissimule son agacement en enfouissant le nez dans la blanche écharpe enroulée autour de son cou. Le jeune homme diffère du reste de la bande, il est vrai, par son côté efféminé et son allure frêle. Il est ainsi souvent sujet aux railleries du groupe, notamment Maurice qui ne se cache pas pour se moquer de lui ouvertement, ce qui l’énerve au plus haut point tout en devant bien le supporter avec résignation. Augustin accepte ces moqueries répétées afin de ne pas être définitivement exclu de la bande dont il fait quand-même partie, mais il méprise profondément ces remarques blessantes. Non, il n’est pas « une fille », mais un garçon, tout comme eux… Bande de péquenauds ! Tenant tête à ces camarades par un silence fier et un dédain appuyé, il aime s’habiller soigneusement et faire attention à son allure. Ainsi, ce soir, il arbore une jolie chemise blanche avec un col en dentelle et une fine écharpe de soie blanche, et porte sur les épaules une longue cape de velours noir. Tant pis si cela déplaît, fait sourire. En ce mois d’octobre, les nuits commencent à être fraîches, et cette cape est vraiment parfaite pour la saison. Il aime la silhouette qu’elle lui fait, masquant de surcroît un peu sa maigreur encore enfantine. Fils unique d’un modeste employé de la commune, il s’inventerait bien une descendance de sang noble et trouverait humblement sa place dans le château Porgès, un sublime édifice construit au siècle dernier, tout en haut de la colline, sur les terres hautes derrière l’église, à participer aux soirées mondaines et aux bals qui y sont donnés. Sûr que sa classe naturelle et ses habits siéraient parfaitement au lieu. Mais bon, à défaut, il porte au moins un peu de cette classe dans les rues du petit bourg, les rues d’en bas, avec ces jeunes campagnards désœuvrés, dont il doit accepter de faire partie.

Sur la place des halles, assis autour d’un banc, face à la mairie, le petit groupe est rejoint à nouveau par deux autres garçons, et reprend ses discussions sonores, ses rires et ses tournées de cigarettes.

Silencieux, Augustin écoute les conversations en y participant de temps en temps par une ponctuation timide de sa voix douce, la plupart du temps ignorée du reste de la bande.

La discussion, comme souvent, revient sur la gaillardise, le courage, la vaillance, et c’est à qui en rajoutera le plus afin de s’affirmer homme devant les autres. Augustin trouve ces gesticulations d’adolescents puériles et n’y participe que d’une oreille détachée. S’il est sûr de ne pas être une fille, il n’est, par contre, pas encore tout à fait sûr d’être un homme, ou d’avoir même envie de le devenir un jour. Sans oser l’avouer, Maurice l’impressionne par sa virilité affirmée, du haut de ses seize ans. Il le méprise autant qu’il l’admire et bien que les humiliations répétées de ce dernier le blessent profondément, il éprouve un masochiste besoin de le côtoyer et ne manquerait ainsi pour rien au monde une de ces soirées dans ces rues endormies en sa compagnie et celle de ses acolytes.

Jean, l’ami le plus proche de Maurice, établit, dans une discussion gaillarde, le fait qu’il n’est pas suffisant d’être un homme, fort… mais qu’il faut encore pouvoir le prouver pour être digne de ce qualificatif ! Tout se mérite ! Chaque garçon y va donc de ses commentaires, des preuves qui ont déjà été plaidées par chacun, quelques fois validées mais souvent disqualifiées par le petit jury affairé à ce tribunal populaire improvisé. Augustin, comme à son habitude, ne participe à la discussion que d’un silence appuyé et quelques haussements d’épaules, remarqués soudain par Maurice qui le toise alors :

– « Eh tiens, toi, la fille… Tu parais bien tranquille ! Tu ne dis pas grand-chose dis donc… Tu n’as sans doute pas à prouver que tu es un homme, pas vrai ? »

Cette remarque fait éclater de rire les quatre autres ados et fait, pour la première fois, sortir Augustin de ses gonds :

– « Je ne suis pas une fille !!! et je n’ai rien à prouver à personne… bande d’imbéciles ! »

Le groupe continue de rire, de plus belle. Le mégot tourne et tous tirent joyeusement dessus sauf Augustin qui le refuse.

– « Ouais. Tu dis que tu n’as rien à prouver, mais c’est juste que tu es incapable de prouver quoi-que ce soit… C’est pour ça que t’es une fille et c’est tout, moi j’dis ! »

– « Non ! Je ne suis PAS une fille ! » s’emporte Augustin. « J’ai autant de cran que vous tous ici réunis et je suis prêt à le prouver quand vous voulez ! »

Sa phrase à peine terminée, Augustin est parcouru d’un frisson glacial en réalisant ce qu’il vient juste de dire… ces mots qui résonnent encore, emplissant le pesant silence de la petite place de leur impitoyable réverbération. C’est sorti tout seul, sous le coup de la colère, et il ne peut à présent plus revenir en arrière, rattraper ses mots et les remettre dans sa bouche… Les mots ont rebondi sur les murs de la Mairie et atterri dans les oreilles de tous ! Tout le monde a entendu. Mince. Trop tard… Oh et puis tant pis, se dit-il, planté droit dans ses bottes défiant le regard de ses camarades. Cela fait si longtemps qu’il rêve de prouver aux autres qu’il vaut aussi bien qu’eux ! Si longtemps qu’il aimerait être considéré aux yeux de Maurice et aux yeux de tous, comme un membre à part entière du petit groupe. C’est peut-être le moment après tout… son moment. Le moment d’exister, d’être reconnu pour ce qu’il est : un homme. Il a toujours été là, mais juste en suiveur, prenant peu de place dans les conversations et dans les décisions du groupe. D’ailleurs on ne lui demandait jamais son avis. Il devait suivre et puis c’est tout. Et s’il lui arrivait de ne pas suivre, il rentrait tout seul par les petites rues du village, et personne ne remarquait son absence. Cela était source de grande peine pour lui. La sensation de ne pas exister. D’être invisible, inconsistant. Mal aimé. Car comment aimer ce qu’on ne voit pas ? Personne ne le verrait jamais. Personne ne l’aimerait jamais…

Maurice tire une bouffée de la cigarette qui lui est parvenue et souffle lentement la fumée dans l’air au-dessus de sa tête en souriant.

– « Quand on veut… vraiment ? » dit calmement Maurice, avec un léger sourire au coin des lèvres… en laissant planer un long moment de silence pour ponctuer sa question. « Et bien alors, pourquoi pas maintenant ? » ajoute-t-il, l’air de plus en plus malicieux, en prenant à témoin ses copains du regard…

– « Quand vous voulez ! Je n’ai peur de rien ni de personne… », renchérit Augustin, poursuivant sa suicidaire attitude, mais ne pouvant désormais plus reculer, et le sachant.

Jean, sans doute le plus mûr de la petite bande, tente alors de calmer un peu les esprits en rebondissant sur la discussion précédente au sujet leurs parents, leurs oncles et cousins, qui avaient fait leurs preuves, à leur dépens hélas, il y a quelques années, pendant la guerre… et que la vie se chargerait de leur faire faire leurs preuves, à eux aussi, le jour venu… etc, etc. Mais la diversion ne prend pas. Tous les visages sont tournés vers Augustin et vers Maurice qui le défie. L’heure est grave. L’instant solennel. Le silence est acide. L’air est soufre.

Maurice écrase lentement, très lentement, son mégot de cigarette sous sa chaussure, par de lents pivots de sa semelle, sous laquelle crissent des petits gravillons sur la pierre… avec un évident plaisir à faire durer cet instant de suspense si excitant pour lui…

– « Qu’est-ce que tu serais prêt à faire pour nous prouver ce que tu dis, la fille ?… » continue Maurice, imperturbable, poursuivant son idée.

– « Je ne suis PAS une fille !!! Arrête avec ça… Tu n’as aucun droit de me juger et j’en ai assez d’entendre toujours la même chose ! C’est affligeant et fatiguant à la fin. Je ne suis PAS une fille et puis flûte ! » explose Augustin de rage de sa voix aiguë d’adolescent qui mue, et affirmant ainsi, pour la première fois de sa vie, son existence, par ces sonores paroles, au milieu de la place des halles.

– « Bon bon, d’accord… calme-toi l’ami. Pas la peine de se mettre dans des états pareils ! Admettons : Tu n’es pas une fille. Soit. Alors c’est simple : prouve-le. Prouve-le-nous, à tous !… ici… ce soir. J’ai, du reste, une petite idée… ça va te prendre dix minutes, et si tu réussis, je ne t’appellerai plus la fille… ça te va ? »

– « Plus jamais ? »

– « Plus jamais. Promis. Croix de bois croix de fer, si je mens je vais en enfer… », conclue Maurice en souriant.

– « Très bien. C’est quoi ton idée à la noix ? Qu’on en finisse avec ces stupidités… »

Tout le monde regarde Maurice, attendant, l’air interdit, de découvrir son idée. L’atmosphère est lourde. On y sent le poids de ce pari stupide, pesant sur toute la place, soudain comme recouverte d’une chape de plomb et de silence. On y pressent le drame et l’absurde.

– « Eh bien voilà. C’est tout simple : Tu vois cette rue ? » dit Maurice en indiquant une petite ruelle sombre face à eux. « Tu vas la prendre, monter l’escalier jusqu’à l’église et entrer dans le cimetière… Une fois que tu y seras, tu iras jusqu’au tombeau des Rohan, tout au bout, et tu reviendras. On t’attend ici. C’est tout… Je parie que t’es pas cap de le faire ! »

Augustin, à l’énoncé du défi, déglutit, tout le corps parcouru d’un second frisson d’angoisse qu’il essaye de masquer tant bien que mal aux regards des autres. Il faut y aller. Il le doit. Il n’a pas le choix. Il le sait. Mais rien que d’imaginer ce chemin à parcourir, dans l’obscurité la plus complète au bout de ce cimetière en pleine nuit… le remplit d’une peur terrible.

Tous scrutent son visage en silence. Certains déglutissent à leur tour. La plupart se disant que, bien qu’étant hommes, ils n’aimeraient pas être à la place d’Augustin et relever ce défi-là.

Sans plus attendre, galvanisé par sa colère et son énervement, et sans plus réfléchir davantage, Augustin s’élance à grands pas en direction de la ruelle…

– « Oh là !… » fait Maurice, stoppant soudain net la course d’Augustin : « Pas si vite !… Il va nous falloir une preuve que tu es bien allé jusqu’au bout du cimetière… sinon qui nous dit que tu ne vas pas tranquillement rester assis sur les marches de l’escalier et revenir au bout d’un moment sans avoir été jusqu’au bout, hein ?… Prends donc ce bâton et lorsque tu arriveras sur la tombe des Rohan, tu le planteras dans la terre avant de revenir. Comme ça, on saura, demain, quand il fera jour, que tu as bien fait ce qu’on t’a dit et que tu n’as pas triché… »

Augustin saisit d’un air rageur le bâton tendu par Maurice, vexé qu’on puisse, en plus, le qualifier de tricheur, et reprend sa marche interrompue vers la ruelle obscure.

Le groupe regarde s’éloigner Augustin d’un pas frêle mais rapide et tout le monde reste silencieux un moment, se regardant les uns les autres un peu circonspects. Jean, brisant le silence, dit :

– « On va quand même le suivre, au moins jusqu’à l’escalier et on l’attendra là-bas… non ? »

– « Ouais » fit Maurice… suivi au pas serré par tout le groupe acquiesçant d’un silencieux concert de hochements de têtes.

Les six garçons montent ainsi en silence la ruelle jusqu’à l’escalier aux larges marches irrégulières. Bien qu’auto-qualifiés hommes, ils n’en mènent tout de même pas bien large en ces lieux propices à un imaginaire terrible, empli de fantômes et de spectres nocturnes. Heureusement sont-ils en groupe, c’est rassurant. Ils ne risquent rien, eux. En file indienne, ils s’avancent ainsi encore, tout doucement, jusqu’à l’angle où l’escalier tourne sur sa droite pour mener en une dernière ligne droite jusqu’au parvis de l’église. Là, ils stoppent leur filature, Maurice jugeant que s’en est assez et que l’on peut attendre la gonzesse ici, persuadé qu’il n’ira de toute façon pas au bout du défi lancé… et pas beaucoup plus loin sur le chemin.

L’endroit, effrayant de nuit, ouvre une perspective débouchant sur la tour de l’église qui se dresse au bout et dessine de façon inquiétante sa massive silhouette dans l’obscurité sur le ciel. Le fronton est flanqué d’un large œil, circulaire. On dirait un monstre cyclope qui vous fixe et vous intime l’ordre de ne pas monter plus haut sous peine de mort imminente et d’atroces souffrances… On y voit ce que l’on veut, en tout cas, ça ne donne pas envie d’aller plus haut.

Bravant cette interdiction, on peut à peine distinguer la frêle silhouette, ornée de sa cape, du pauvre Augustin qui monte, pas à pas, accroché, crispé, à la petite rampe scellée au mur de droite. On peut sentir la peine qu’il éprouve à affronter ce cyclope, tout en continuant d’avancer vers lui. La peur qu’il ressent. On tremble avec lui, mais de loin.

Augustin monte cet escalier comme traversant un rêve, ou plutôt un obscur cauchemar. Il se tient désespérément à la rampe, froide, pour ne pas s’effondrer. La peur lui fait trembler les jambes, mais il avance. Il le doit. Il essaye de se convaincre que tout cela n’est rien. Que c’est juste l’escalier du cimetière, il le connaît bien. Que ce sont juste des allées normales, traversées le jour par des familles, des enfants y jouent même. On y dit la messe à la petite église ci-contre. Le lieu est familier. Il ne faut pas qu’il ait peur. Il n’y a pas de raison… Mais Augustin tremble de tout son être. Il tremble, mais il avance… résigné.

– « On est vaches quand-même… » dit Jean, le second de la file.

– « Bah, t’inquiète… il va redescendre les marches quatre à quatre et on aura bien rigolé ! C’est tout. »

La silhouette d’Augustin disparaît finalement en haut des marches et le petit groupe reste accroupi, dans le silence, à cet angle d’escalier, faisant tourner une nouvelle cigarette entre-eux, pour se réchauffer, se rassurer…

– « Ça fume les fantômes ? » lance Albert, le troisième larron de la bande des six…

– « Oh t’es bête… Arrête ! » réplique Jean, agacé, en lui prenant la cigarette des mains.

Dans la nuit, silencieuse, on entend le grincement métallique d’une porte. C’est le portail du cimetière. Augustin doit être en train de l’ouvrir.

– « La vache… il y va pour de bon ! » dit un autre, auquel personne ne répond. Le mégot tourne en se réduisant petit à petit. Son bout orangé et lumineux oscille entre les visages obscurs. La fumée, comme un pâle fantôme, danse entre les jeunes hommes… et les minutes passent. Augustin ne revient pas quatre à quatre comme l’avait prévu Maurice, ce qui n’est pas sans contrarier ce dernier, car si Augustin parvient à réussir son défi, il perdra la face et ce n’est pas bon pour son image. Mais bon, il est trop tard. Il trouvera bien le moyen de se faire valoir d’une façon ou d’une autre.

Augustin vient de passer le lourd et froid portail métallique du cimetière. Il marche prudemment, pas à pas, faisant ainsi durer le supplice au milieu de cette terrifiante obscurité. Le chemin semble onduler devant lui. Dans le noir il le discerne mal. La main crispée sur son bâton il avance, comme à tâtons. Les tombes forment comme des silhouettes. On dirait presque qu’elles bougent, qu’elles s’avancent vers lui… « Non-non. C’est mon imagination » se répète Augustin. Une foule de formes pierreuses et menaçantes qui l’entourent à présent, comme outrées de sa présence, comme dérangées en leurs sombres et néfastes occupations nocturnes. Il y en a devant, sur les côtés… et même derrière lui, maintenant qu’il s’est trop avancé en ce territoire malfaisant… maintenant qu’il est à découvert, à la merci de leurs assauts imminents. Il est seul. Ils sont si nombreux. Proie facile. Allez… Ne pas regarder autour. Ne pas écouter les cris imaginaires perçant ce silence terrible. Se concentrer sur ses pas, sur sa cible, au bout de cette allée interminable : le caveau de la famille Rohan…et Augustin avance donc, lentement, traversant son terrible cauchemar, son sombre défi, sa destinée fatale. Les minutes passent, comme des années. Le calvaire semble ne jamais devoir finir… mais le bout de la sombre impasse s’annonce peu à peu. Il l’entrevoit, entre deux ombres de marbre. Il y est presque. Encore quelques mètres et il pourra revenir vers le village, vers la lumière. Vers la vie… Augustin accélère. Il a fait le plus gros. La nervosité, l’excitation de toucher au but, d’atteindre son objectif, de réussir son défi, le galvanise soudain. Il va y arriver… et vite repartir. Il va réussir ! Il se presse, tremblant de peur. Sa silhouette frêle et fébrile, se hâte, incertaine et chaotique, au bout de cette allée. Le coin des Rohan est maintenant à la portée de son bâton… Il va gagner son défi. Être un homme.

Les minutes passent. Le silence dure. Sur l’escalier de pierre, en contrebas de l’église, l’angoisse étreint les six garçons dans leur expectative commune. Le dernier de la file, s’impatientant, rompt le silence et chuchote :

– « Bon, allez, on ne va pas attendre là toute la nuit… On retourne sur la place, on sera mieux, non ?… On se les gèle en plus et… »…mais sa phrase est interrompue par un effroyable hurlement en provenance du cimetière, un cri d’horreur, glaçant, qui perce le silence de la nuit et le cœur des garçons qui se mettent à dévaler les rues à toutes jambes jusqu’à la place de la mairie…

Les branches des arbres vacillent dans le ciel noir, les feuilles frémissent. Les oiseaux s’envolent. Panique générale. Le cri s’interrompt et le silence n’a pas le temps de reprendre son cours que de nombreux chiens se mettent à aboyer dans les cours des maisons auxquels répondent d’autres chiens, dans le lointain, en un macabre concert canin. Les adolescents se regardent, médusés. Ils sont à leur tour pris de frissons et reprennent difficilement leur souffle après la course effrénée qu’ils viennent de faire.

– « Bon sang… mais qu’est-ce qui s’est passé ? » demande Jean, interrompu par l’ouverture brusque de volets sur la place, avec un homme en pyjama rayé posant alors la même question… puis un autre encore, deux maisons plus loin.

Un petit attroupement se fait alors au milieu de la nuit, réunissant les adolescents et quelques adultes en pyjama sur la place de la mairie, venus s’enquérir de la situation. Les jeunes hommes, peu fiers de leur histoire, bredouillent alors de hâtives et approximatives explications sur le déroulement des faits, mais suffisamment alarmantes pour qu’une expédition au cimetière soit décidée sur le champ par les voisins. C’est ainsi que le groupe, renforcé de plusieurs adultes, dont un gros monsieur ayant emporté sa carabine avec lui (on ne sait jamais), grimpe bruyamment l’escalier, dans le noir, lampes à pétrole en mains, vers l’église, sur les indications des jeunes, et entre d’un bloc dans le cimetière, comme menant un assaut-surprise en territoire inconnu, dangereux. Le lourd portail est ouvert sans ménagement et claque en grinçant sur son butoir de pierre. Les adolescents ayant lancé le stupide pari, se tiennent bien à l’arrière du groupe, bien qu’étant pourtant de vrais hommes. Plus personne ne fume. Plus personne ne rigole. Plus personne ne se moque. Tout le monde progresse en silence dans la lourde obscurité de cette nuit tragique.

Comme au ralenti, à la faible lumière des lampes, les hommes se faufilent dans les allées étroites du cimetière, progressant à pas lents et méthodiques vers le mur du fond, en direction du carré des Rohan, une famille importante de la région à laquelle tout un espace de cimetière est réservé. C’est le point désigné par les jeunes gens lors de leur défi à leur camarade.

Une guirlande de lumières oscillantes s’étend maintenant dans l’allée et progresse en file indienne, espacées d’un mètre ou deux les unes des autres. Ce serait presque joli, presque féerique, si les raisons de ce défilé lumineux n’étaient pas aussi dramatiques. Au passage des lampes, d’étranges ombres, glissant sur les ternes caveaux, oscillent de concert en une chorégraphie de silhouettes longues célébrant d’une joie comme maléfique le terrible événement :

– « Oh mon Dieu !… » dit soudain le premier homme de la file en stoppant net le pas. « C’est horrible ! Il faut prévenir la gendarmerie… »… et c’est à la lumière vacillante des multiples lampes à pétrole se regroupant autour de lui, qu’ils découvrent la scène macabre :

Le pauvre Augustin est au sol, allongé sur le dos, les mains crispées vers le ciel, le visage, aussi blanc que son écharpe déployée près de sa tête, les yeux écarquillés, la bouche ouverte figée en un cri de terreur… raide mort. Sa belle cape en velours noir est tendue et un long bâton y est planté tout droit, comme un immense clou la fichant dans le sol.

L’explication, logique, viendra de l’enquête qui s’ensuivit, corroborée par les témoignages des jeunes gens présents ce soir-là et des témoins arrivés sur les lieux du drame :

Le pauvre Augustin, bravant vaillamment sa peur extrême du noir et des fantômes, releva le défi stupide de ses camarades. Il se rendit en tremblant, le bâton entre ses mains crispées de peur, par les allées obscures de ce cimetière, seul entre les tombes allongées à l’image des cadavres qu’elles contiennent. Il alla ainsi, le pas hésitant, jusqu’au bout de ce long cimetière bordant l’église et, arrivé au caveau des Rohan, le but de sa mission, planta en hâte, comme il lui avait été demandé, son bâton dans le sol, puis tourna vite les talons pour faire le chemin inverse vers la délivrance, son pari réussi, et réclamer enfin sa juste récompense : le respect de ses amis. Leur admiration peut-être également.

Malheureusement, dans sa hâte à quitter les lieux, dans la précipitation et l’obscurité, il ne fit pas bien attention à la précision de son geste et planta malencontreusement, sans s’en rendre compte, le bâton dans un pan de sa longue cape qui fut ainsi comme clouée dans la terre. Au moment de s’éloigner, il se sentit alors soudain comme attrapé par-derrière, retenu par ce clou, avec la sensation d’être ainsi happé par quelque force maléfique, quelque esprit le tirant à lui, dans sa tombe.

Terrassé par l’effroi de cette sensation terrible, son cœur s’arrêta en même temps qu’il poussa ce cri de peur terrifiant qu’entendirent ses amis, au loin, cachés plus bas sur l’escalier, en train de fumer leur cigarette en attendant son retour.

Une mort stupide. Une mort absurde, sans raison. Juste pour des mots, juste par fierté. Un jeu qui tourne mal. La courte vie d’Augustin devait ainsi s’achever avant qu’il ne soit homme.

Mais le défi fut donc tout de même relevé, et ainsi, comme il l’avait espéré, plus personne ne le traita jamais de fille. Il resta même longtemps dans les esprits des six jeunes gens, un modèle de bravoure, un mythe, une légende dans le village. Jean, devenu adulte, dit même un jour :

– « C’était sans doute lui, le plus homme de nous tous. Nous n’étions que des gamins imbéciles… et c’est bien lui, qui fit de nous des hommes.

Augustin fut enterré dans ce même cimetière, en haut de ce long escalier de pierres qu’il avait gravi, marche après marche, les mains crispées à sa rampe, à son bâton, bravant ce sombre cyclope du clocher de l’église, de sa haute stature, qui lui avait pourtant si fermement ordonné alors de renoncer, de rebrousser chemin, d’abandonner ce stupide pari pendant qu’il en était encore temps. Mais sans doute rien n’aurait pu arrêter Augustin cette nuit, dans sa quête de reconnaissance. Pari pour les autres et pari pour lui-même. Renoncer n’était pas une option. Sa vie en dépendait. Sa mort aussi…

Il avait ainsi grimpé ce sombre escalier, sans se douter qu’il se rendait, alors, à sa dernière demeure et jamais plus ne le redescendrait.

On dit qu’il danse certaines nuits dans les allées sombres du cimetière, que la silhouette de sa cape et de son bâton plane parfois entre les stèles de pierre des tombes. On dit qu’on peut entendre grincer la lourde porte de métal en haut de l’escalier. On le dit seulement… Personne n’a relevé le défi d’aller le vérifier… Plus personne.

 

Tiré d'un recueil de nouvelles : "Silhouettes" - Plus de détails à http://roman.laurenthunziker.com

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