Errances nocturnes par Amerrante

4.5
0 avis
 
Noter 
 
Recommander : 
 
Chapitres :
Chapitre 1

Normal 0 21 false false false MicrosoftInternetExplorer4

Enfant, j’aurais tout donné pour que le soleil ne se couche jamais. Non pour le bien-être que ses quelques rayons pouvaient nous donner ici, mais pour éviter que ne tombe la nuit et qu’arrive avec elle l’ennui solitaire et peureux. Chaque journée était vécue dans l’attente angoissante du soir et du décompte final. Le matin était une victoire, le midi un match nul et le soir une défaite inévitable. J’essayais bien de ne pas y penser mais toutes ces heures à la lumière du jour paraissaient quelques instants en comparaison des journées que semblait durer une seule nuit. Chaque soir, un rituel de prolongations s’engageait. J’avais cette chance de pouvoir me coucher assez tardivement pour atténuer mes souffrances. Je dévorais les livres de toutes sortes avant de m’endormir et, bien souvent, je devais lutter pour garder les paupières ouvertes afin de lire la fin d’un chapitre et du suivant. Mais, une fois le livre rangé et ma raison disposée à s’abandonner au sommeil, ce dernier s’était enfui et ne daignait plus revenir. Les lumières éteintes, après avoir inspecté les recoins du plafond pour éviter toute attaque nocturne d’une éventuelle araignée insomniaque, le calvaire commençait. Je concentrais toutes mes forces à essayer de ne penser à rien. J’essayais de fixer mon regard mental sur une image noire et de faire taire mon esprit, en vain. Je comptais les moutons sans y croire, puis en y croyant, en vain. Je me frottais les yeux pour attirer à moi la poussière du sommeil ; j’essayais d’apprécier ces moments de repos qui n’en étaient pas ; je me tournais et me retournais ; j’allumais la lumière et l’éteignais ; et je toussais. Oui, consciemment ou non pour signaler ma présence à ce monde qui m’abandonnait et s’adonnait au plaisir du sommeil réparateur. Le silence est total et j’ai l’impression d’être la seule conscience éveillée, non seulement de toute la maison mais aussi de tout le quartier et de tout l’univers. Je vois les heures s’écouler à une lenteur insupportable et une angoisse monte petit à petit ; j’ai mal au ventre, je tousse frénétiquement et je redoute d’être fatiguée le lendemain. Je ne l’étais jamais vraiment mais qu’importe. Je m’imaginais devant dormir la journée et immensément seule la nuit. Je me sentais coupable aussi de gêner la maisonnée par ma toux habituelle et mes déambulations nocturnes agrémentées de sempiternelles lamentations. Le comble est que quand, par chance, le sommeil arrivait sans se montrer et sans durer, il était plein de cauchemars et de rêves envahissants. Ils n’ont jamais cessé mais sont préférés, aussi horribles et nombreux qu’ils soient, à ces moments d’ennui solitaire tant redoutés. Tout cela peut paraître bête désormais : celui de nous qui ne parvient pas à dormir ira regarder la télé, lire un livre, naviguer sur Internet voire même sortir prendre l’air, mais ces libertés ne sont pas permises à un enfant qui DOIT dormir. Comme si le sommeil allait de soi…Comme si je choisissais de ne pas dormir par fantaisie…Si aujourd’hui je prends plaisir à rêver éveillée avant de dormir, jamais je n’oublierai mon angoisse enfantine de la nuit. Ce n’est qu’à l’adolescence que la nuit m’est devenue plus agréable et comme un moment de repos et de solitude appréciée en comparaison aux journées de collège entourée de personnes hostiles. D’où viennent ces cauchemars qui ne cessent d’affluer toutefois chaque nuit ? J’aimerais le savoir et les maîtriser…Hélas ils sont comme le prix à payer pour avoir trouvé la clé du sommeil.

 

Une année après avoir écrit ces pages, je les relis en souriant. Elles traduisent si bien ce que je ressentais enfant face à l’immensité anxieuse qu’était pour moi chaque nuit. Je doute cependant que les cauchemars qui persistent soient réellement le prix à payer pour pouvoir dormir. Non…Je n’ai plus le même point de vue à présent. Il est vrai que je continue de m’en plaindre et les échangerais bien contre un de ces beaux rêves que beaucoup prétendent faire, surtout les personnages de films romantiques. Oui, j’aimerais beaucoup m’endormir et me retrouver sur une île paradisiaque seule avec l’océan. Néanmoins, il m’arrive de penser que ces cauchemars sont une chance. Tout le monde n’a pas la chance d’avoir un autre monde en soi. Certains ne rêvent de rien ou ne s’en rappellent pas. La nuit est pour eux un énorme moment d’obscurité et d’absence, un trou noir. Je ne sais pas ce que ça fait mais ça doit être assez étrange et angoissant, presque comme la mort. Dans mes cauchemars, je suis bien là : j’ai peur, certes, je me pose des tas de questions même en dormant, mais parfois j’éprouve de brefs soulagements ou je souris intérieurement des incongruités de mon esprit. Même en dormant, je suis parfois comme spectatrice de mon propre film d’horreur et me moque de ses clichés. J’ai rarement fait de beaux rêves. En fait, je ne m’en rappelle qu’un seul…Mais il m’a donné de l’espoir et continue à me redonner confiance quand je doute. Il m’a fait croire en ce que jusqu’alors je n’avais qu’une idée très confuse. Je me persuadais que je croyais en certaines choses mais c’était faux. Ce jour-là, il m’est apparu clairement que certaines choses existent sans qu’on les voie ou puisse les expliquer. Une voix m’a dit, et pas n’importe laquelle, la voix de mon grand-père, la plus belle chose que je n’avais jamais entendue : « L’important ce n’est pas que les étoiles brillent fort, c’est qu’elles brillent. » Cette simple phrase prononcée dans un théâtre mental qui n’accueille habituellement la nuit que des navets fantomatiques. Je pense à cette phrase de Nadja dans le livre d’André Breton : « elle est comme le cœur d’une fleur sans cœur. » Cette phrase tout à fait improbable me fait croire en l’impossible ; elle me rappelle qu’il ne faut pas avoir peur de croire. Tant de personnes essaient de nous convaincre qu’il n’y a plus rien à espérer et que l’espoir n’est que l’arme des lâches pour fuir un réel nécessairement décevant et dénué de poésie.

 

            Ainsi, même si je continue de maugréer à cause de mes cauchemars déroutants et fatigants, je sais désormais qu’ils ne sont pas à rejeter mais à entretenir pour pouvoir, peut-être, avoir la chance de revivre d’autres instants magiques comme celui-là. Il n’empêche néanmoins que les étapes à franchir avant de parvenir à ce moment deviennent de plus en plus périlleuses. Une nuit, alors que je laissais peu à peu le sommeil m’entraîner dans ses couloirs obscurs,  je sentis tout à coup une présence dans ma chambre, j’hurlai et me jetai hors de mon lit en courant. Lorsque j’eus repris mes esprits, j’étais dehors, pieds nus, incapable de savoir si j’étais éveillée ou non en descendant l’escalier. Mes parents ne m’avaient pas entendu crier et je ne me souvenais pas être sortie de la maison. En retournant dans ma chambre, je vis que mes couvertures avaient été jetées au bout de mon lit et me recouchai, anxieuse. Et si mes cauchemars n’étaient plus suffisants pour payer ma dette à Morphée ? S’ils n’étaient que le début d’un long combat contre des démons intérieurs bien plus forts que moi puisque invisibles ? J’avais pris l’habitude depuis quelques temps de faire le récit de mes cauchemars dans un carnet, afin de les mettre à distance et de leur donner une consistance rassurante. Mais s’ils se mettaient à avoir une incidence sur la vie réelle et sur mes actions, je ne savais pas du tout quelle stratégie j’allais pouvoir adopter pour me défendre et les empêcher de me voler ma conscience. Celle-ci était mise à rude épreuve et je ne lui faisais plus tout à fait confiance. Néanmoins, mes nuits redevinrent comme avant et je finis par me mettre au lit sans d’autre angoisse que celle de me faire encore persécuter par des bandits armés ou de me perdre dans une ville inconnue et menaçante dans ces séries de rêves tellement familières.

Chapitres :

par Amerrante, le 05 septembre 2010

Noter : 
 
|
Recommander :