Les Écrits

Adieux d’un poilu à sa famille.

Chers maman, papa, frères, sœurs, grands parents, tantes, oncles, cousines, cousins et amis… mes bien chers tous.

J’espère que vous allez bien et que vous ne souffrez pas trop des restrictions de cette guerre.

Si vous saviez comme nous en avons marre de cette sale guerre ! C’est certainement la même chose pour les malheureux d’en face qui doivent aussi obéir à leurs supérieurs. J’ai même vu chez eux des soldats… plutôt des gamins morts qui avaient à peine l’âge de mon plus jeune frère… sans poils au menton comme dirait papa, et des plus âgés qui auraient pu être mon grand-père.

Nous avons appris en nous rendant au front, que les Allemands avaient fait fusiller un civil le dix sept septembre dix neuf cent quatorze… un courageux curé, l’abbé Augustin Delbecque. Agé de quarante six ans, il avait été arrêté porteur d’ordres du gouvernement français.

Où nous sommes passés, les villages sont des champs de ruines complètement dévastés par des bombes incendiaires. Les terres sont ravagées par les combats et sont devenues incultivables certainement pour plusieurs années. Ils font passer des patrouilles d’uhlans chez les civils. Ce sont des cavaliers armés de lances. Ils s’avancent par groupes de six ou sept et sèment la terreur partout où ils passent, que ce soit dans les campagnes ou dans les villes. Ils soupçonnent constamment qu’un ennemi serait caché. Les maisons sont systématiquement fouillées et détruites ou incendiées après pillage. Ils emmènent beaucoup de prisonniers de guerre pris dans les régions occupées. Ils sont tellement méfiants qu’avant de boire ou de faire boire leurs chevaux, ils obligent toujours un otage d’en boire avant, au cas où l’eau serait empoisonnée. Une rumeur se propage disant que ces grands guerriers ennemis coupent les mains des enfants, exécutent de nombreux civils, violent les femmes et les jeunes filles, qu’ils démolissent tout sur leur passage, arrosent les maisons de pétrole afin d’y mettre le feu, puis prennent des petits enfants jusqu’à dans les bras de leur mère et les jettent dans les flammes. Ils utilisent aussi des femmes comme boucliers humains dans leurs combats dans les rues. Des villes entières ont été incendiées, des centaines de personnes civiles tuées et d’autres emmenées comme otages. Devant ces atrocités qui nous ont été rapportées, certainement amplifiées, il n’est pas étonnant que de nombreuses familles bourgeoises et paysannes quittent leur région afin d’essayer de se rendre vers les Pays-Bas ou la Grande-Bretagne. Les plus riches peuvent prendre leur automobile mais beaucoup, les plus pauvres… avec des enfants, sont obligés de partir à pied avec leurs maigres biens entassés sur des charrettes ou même des brouettes.

Les ennemis ont placé des armes lourdes dans tous les coins des villes et villages assiégés. Dans presque toutes les maisons encore debout, sont logés des soldats allemands faisant partie des troupes d’étapes. Sur tous les bâtiments publics sont affichés des avis à la population civile indiquant que, suite à la situation militaire, les habitants seront évacués pour leur propre sécurité dans des régions situées plus en arrière mais que, par manque de moyens de transport, les habitants ne peuvent emporter avec eux qu’un minimum, car ils devront faire une marche susceptible d’être assez longue.

Si comme nous au front vous devez souffrir aussi de ce conflit, nous sommes persuadés que la population civile n’est pas correctement informée de ce qui se passe réellement sur place. Tous nos courriers sont automatiquement censurés. Nous avons même l’impression que nos dirigeants arrivent à vous faire "avaler des couleuvres"… que nous sommes là, à attendre tranquillement en jouant aux cartes dans les tranchées, les ruées des boches… un peu comme au jeu de massacre dans une fête foraine.

Hier encore, nous avons tellement tiré avec nos armes qu’elles ont énormément chauffées. Pour tout vous dire, nous avons même été obligés de pisser dessus pour les refroidir afin qu’elles ne nous brûlent pas les mains et ne s’enrayent. Nous sommes tous crevé ! Nous essayons de nous reposer ou de dormir dans la journée parce qu’on ne peut même pas sortir de nos trous, il y a trop de risques ! Des tireurs embusqués, isolés, tirent sur tous ceux qui osent abandonner la protection des tranchées. La nuit en revanche, tout se met en mouvement. Nous devons profiter de l'obscurité pour transporter les munitions, les rations et les provisions à travers les réseaux des tranchées et aussi évacuer les cadavres et les blessés.

Bien que l’idée nous trotte constamment dans la tête de se soustraire à cette barbarie, cette "boucherie", il nous est impossible de déserter parce qu’en ce cas, où se cacher ? Et dès que le déserteur est arrêté, c’est la peine de mort immédiate qui lui est appliquée. Même parfois aussi, certains sont exécutés "pour l’exemple"… comme disent les gradés, alors qu’ils n’ont rien fait de répréhensible. Nous ne sommes pour les hauts gradés qui eux sont bien à l’abri, que de la chair à canon. Nous en sommes tous arrivé à n’avoir plus que comme obsession de quitter le front coûte que coûte, à tel point que certains n’hésitent même plus à essayer de se faire blesser afin d’être évacués vers l’arrière du front !

Pardonnez-moi de vous le dire directement, mais cette lettre est certainement la toute dernière que vous pourrez lire venant de ma part. Bien que mes camarades de combat essayent de me rassurer, mes dernières heures de vie sont maintenant comptées. Ne vous désolez pas sur mon compte et ne me pleurez pas. Je sais que votre douleur sera immense, mais je ne suis qu’un enfant de notre pays, un jeune homme parmi le lot de milliers de jeunes gens qui comme moi dans beaucoup de familles, un fils, un père, un frère, ou une de leurs connaissances va partir pour toujours en luttant pour la liberté de chacun et en essayant de chasser de sa Patrie les ennemis.

Pour moi, c’est la réalité qui m’a rejoint. Etant très gravement blessé à la tête, je ne suis plus utile à la libération de notre beau pays de la liberté, de l’égalité, et de la fraternité. Dans l’attente et avant qu’on arrive à m’évacuer vers un hôpital militaire, j’ai demandé à l’un de mes camarades de combat d’écrire cette longue lettre car mes yeux ne voient plus. Je l’ai confiée comme les autres dans les tranchées à des soldats chargés de la distribution de notre maigre ration quotidienne de nourriture. Je n’ai pas pu voir celui qui s’est chargé de nos lettres. Si celle-ci vous parvient… lorsque vous la recevrez, cette maudite guerre ne me concernera plus. J’aurai certainement disparu et ne serai plus de ce monde. Comme toutes les victimes amies ou ennemies, j’espère que je resterai dans votre mémoire afin que le souvenir du sacrifice de nos vies ne soit pas un vain mot.

Quand j’ai été atteint, cela faisait déjà plusieurs jours que les obus Allemands qu’on appelle fusants explosaient autour de nous dans les tranchées, où on y rencontre des cadavres partout dont les boyaux sortent du ventre. Il y a du sang partout. J’ai vu les horreurs de la guerre de très près avec des corps éviscérés, déchiquetés, décapités. Il y a constamment autour de nous un mélange d’odeurs d’urine, d’excréments et de cadavres, sans oublier que parfois les boches nous bombardent de gaz et cela en devient irrespirable même avec nos masques. C’est vraiment insupportable.

J’ai souvent eu faim sans avoir de quoi manger et certains d’entre nous ont même essayé à contrecœur de manger du chat, du chien, des animaux et chevaux tués ou pire du rat… chose qu’il m’a été impossible de faire. J’ai eu très soif sans aucune possibilité de me désaltérer. Nous avons tous sommeil sans pouvoir dormir, froid sans pouvoir nous réchauffer et des poux sans pouvoir toujours nous gratter. On doit rester un mois complet dans les tranchées avant d'être relevés et envoyés à l'arrière où là, on pourrait manger chaud à notre faim et dormir au sec. Voilà ce qu’est cette maudite guerre !

Nous n’avons même pas le temps de prendre soin de nous-mêmes. On ne peut même pas se laver ni se raser. Pour dormir quand c’est possible, on installe notre paillasse où l’on peut. Cela fait au moins trois semaines que nous n’avons pas pu enlever nos chaussures afin d’être toujours prêts en cas d’offensive. Nous avons pratiquement tous une longue barbe et sommes couverts de boue jusqu’au dessus de la ceinture. Nous sommes remplis de crasse et de puces. Les rats pullulent et s’ils ne nous volent pas une grande partie de notre maigre nourriture qui en devient immangeable, ils s’attaquent aux tripes des morts. Les temps sont très durs. La guerre, c’est l’horreur au quotidien. On ne pense plus qu’à essayer de rester en vie… voilà ce qu’est la vraie vie des poilus au front.

Savez-vous qu’ils nous donnent même de la gnôle et du gros pinard pour nous faire tenir le coup, oublier notre cafard et nous pousser au crime envers les ennemis ?

 Certainement qu’ils vous feront informer plus tard par le maire ou par la kommandantur que je suis mort en héros au champ d’honneur. Surtout, je vous le dis sincèrement, ne les croyez jamais. Mes camarades de galère sont comme moi, terrorisés. Nous nous tenons serrés les uns contre les autres en claquant des dents de peur de mourir. Beaucoup se sont même effondrés devant moi, face par terre et n’ont plus bougé. Si vous saviez la trouille que nous avons tous avant de monter à l’assaut sous les ordres de nos chefs. Quand je pense que j’ai peut-être moi-même tué de jeunes et moins jeunes gars chez l’ennemi qui pensaient aussi à leurs familles, ça me rend malade même si c’est à cause d’eux que je ne vous reverrai probablement plus !

Je dis adieu à tous, adieu ma bien aimée Patrie, en espérant que le plus tard possible pour vous, nous nous reverrons peut-être un jour dans un autre monde meilleur où les gens de tous pays vivent en bonne entente et confraternité, et que les guerres n’existent pas !

Je pense bien à vous. Je vous aime et vous embrasse tous !

http://www.maing.fr/site/upload/articles/2018/adieux_d_un_poilu_a_sa_famille.pdf

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