On relit nos classiques

Watchmen, le crépuscule des dieux

En 1986, Alan Moore et Dave Gibbons publient chez DC Comics une série de comic-books, sous le titre Watchmen (Les Gardiens). Watchmen enthousiasme le public et la critique, et est immédiatement reconnue comme un chef d'oeuvre, revisitant la généalogie du comic national pour mieux la détourner, figurant ainsi le déclin d'une Amérique imaginée comme surpuissante. Une formidable vision critique de l'Histoire, nietzschéenne, prophétique et intelligente.

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Tomber du piédestal

Les super-héros s'alignent devant l'appareil, suivent les conseils du photographe, puis prennent la pose, contractent leurs muscles, et fixent l'objectif du regard. Le cliché est pris: le galerie des personnages de Watchmen semble être l'équivalent de celle des super-héros de l'histoire de la maison d'édition. La silhouette du Hibou est pratiquement similaire à celle de Batman, Spectre Soyeux est la proche cousine de Wonder Woman, le Comédien est un croisement entre Rambo et Sgt. Rock et Dr Manhattan (dont le nom est tiré du Projet Manhattan, programme d'armement nucléaire des Etats-Unis), surhomme extrême, invincible et sans faiblesses, est le résultat d'une alchimie entre Firestorm ("l'homme nucléaire!") et Captain Atom. Alan Moore et Dave Gibbons ont photographié les incarnations du sauveur que l'humanité s'est créées: ils peuvent désormais tirer un pan de la cape qui claque au vent pour précipiter les super-héros au bas de leur piédestal: un des membres des Minutemen, la génération de justiciers précédant les Watchmen, est mort ainsi lorsque sa cape s'est coincé dans le mécanisme d'une porte tournante. Pire que l'annonce nietzschéenne "Dieu est mort", Watchmen hurle: "Les dieux sont morts!"

 

Watchmen, véritable épopée

Les Watchmen sont les protecteurs de l'Amérique: ils veillent sur elle et la protègent, en cette période de Guerre Froide intensive aux répercussions planétaire. A New York, les rues sont sales, mal famées et transpirent d'une misère rare. C'est la crise, une crise de confiance contre l'autorité: les super-héros sont liés au gouvernement américain et sont utilisés comme des marionnettes, l'aide du divin Dr Manhattan ("Dieu existe et il est américain" proclament la bande dessinée) permettant aux Etats-Unis de remporter la guerre au Vietnam. Richard Nixon est réélu en 1985, il n'a pas quitté le pouvoir depuis 1968, et les relation avec le bloc Soviétique sont exécrables, tandis qu'un mystérieux et puissant meurtrier décime les ex-membres des Watchmen, désormais retirés du métier. Si Watchmen est une épopée, c'est parce que l'oeuvre nous présente des héros dont la réputation se fonde sur des victoires indécises et douteuses, qui aboutieront à une conclusion par delà bien et mal. Comme le remarque Edouard Glissant dans Faulkner, Mississippi, l'épopée se contruit sur des victoires ambigües ou des défaites. Les super-héros de Watchmen n'ont connu que cela, et l'équipe reflète cette carrière chaotique: elle compte dans ses rangs un psychopathe (Rorschach, au visage en taches d'encre mouvantes), un violeur (Le Comédien) et un homme frappé d'impuissance (Le Hibou). Et puis, l'histoire semble chantée par de jeunes prophètes, des aèdes révoltés, comme les musiciens et artistes cités par Gibbons et Moore: Elvis Costello, Albert Einstein, William Blake, Bob Dylan ou encore Carl Jung.

 

2 minutes avant Minuit

L' aiguille annonce deux minutes avant l'anéantissement de l'Homme: cette horloge conceptuelle (qui existe vraiment, l'heure actuelle est disponible ici) matérialise la fin du monde à l'heure de minuit, et indique les minutes restantes avant la disparition de l'Humanité à cause des menaces nucléaires, techniques et écologiques. Les Watchmen vont donc reprendre du service pour empêcher l'Apocalypse. Scénario classique, sauf qu'ici, le "super-vilain" est l'Humanité elle-même, lancée dans une course folle vers le précipice et l'oubli. L'équipe de super-héros va donc faire face à l'horloge de la fin du monde, mais aussi au Temps qui a fait mourir leurs prédécesseurs et fait vieillir leur corps. Le super-héros vont donc lutter pour se conformer au cliché originel, et tenter d'épouser l'énergie et les formes avantageuses de leur jeunesse. C'est une image de l'Amérique à découvert qui apparaît, peu fière, traînant les remords de ses fautes impardonnables: le massacre des Indiens, l'esclavage des Noirs, le Vietnam... Mais ils persévèrent, se débattent, et tentent de sauver le monde, si possible. Dans le numéro 900 d'Action Comics, paru le 27 avril 2011, Superman renonce à la nationalité américaine: il a lâché prise.

 

La justice ne fait qu'ouvrir les yeux

L'un des personnages les plus puissants de Watchmen est sans doute le Dr Manhattan, personnage quasi-divin d'un bleu atomique, né d'une exposition à une forte dose de radiations nucléaires. Il est le seul membre des Watchmen à disposer de super-pouvoirs, et il peut pratiquement tout accomplir. "Tu m'as regardé. Tu aurais pu transformer le pistolet en fumée, les balles en mercure ou la bouteille en grêlons... Tu aurais pu téléporter elle ou moi en Australie... Et tu n'as pas levé le doigt." se voit-il reprocher par le Comédien, qui vient d'accomplir un assassinat sous les yeux du héros. Le pouvoir de la probité de de la justice est réduit à néant, laissant la place libre aux règles tacites mais inflexibles de l'argent, de la politique et de la survie. L'un des anciens membres des Watchmen, Veidt, l'a compris, et s'est reconverti dans le marketing: un "gandin décadent, qui trahit même ses prétentions au libéralisme" dit de lui Rorschach. La justice n'a plus les yeux bandés, mais elle a les mains liées.

En savoir plus

Alan Moore, Dave Gibbons, Watchmen - Les Gardiens, Panini Comics

Marco Mancassola, La vie sexuelle des super-héros, éditions Gallimard

1.5
 

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