Rentrée littéraire 2020

Vanessa Springora–Gabriel Matzneff : après «Le Consentement», le châtiment ?

C’est « l’affaire » de la rentrée littéraire de janvier 2020 : la publication du livre Le consentement (Grasset) écrit par Vanessa Springora, qui dépeint la liaison sous emprise qu’elle a eue à 14 ans avec Gabriel Matzneff, alors âgé de plus de 50 ans. Le livre de l’actuelle directrice des éditions Julliard ébranle le milieu de l’édition, autant que les consciences de chacun. Une déflagration d’autant plus forte que ce récit témoigne de la complaisance, pour ne pas dire de la complicité, de tout le milieu culturel pour l'écrivain qui n'a jamais caché ses prédilections. Un livre fort, miroir d'une résilience et d'une vaste mystification.

Il aura suffi d'un livre, Le consentement de Vanessa Springora (Grasset), pour que vole en éclats l'impunité dont bénéficiait l'écrivain Gabriel Matzneff.

L'événement de la rentrée littéraire de janvier 

On ne parle que de ce livre. Certains disent même qu'il y aura un avant et un après lui. Le consentement (Grasset) est le récit de l'emprise dont fut victime Vanessa Springora entre 13 et 15 ans, transformée en objet de plaisir par Gabriel Matzneff qui avait alors plus de 50 ans. La très jeune fille avait connu enfant la violence d'un couple qui se déchirait puis l'absence de son père. Etait-elle plus fragile qu'une autre ? Peut-être. En tous cas, Gabriel Matzneff avait bien choisi sa nouvelle proie. Fascinée par celui qui avait mis au point une méthode de séduction basée sur un mélange d'exercices littéraires et de promessses d'initiation "privilégiée", Vanessa Springora se laissera dévorer par ce "grand méchant loup".

La distance d'un récit de reconstitution

Dans son récit, celle qui est aujourd'hui la directrice des éditions Julliard, parle de son histoire avec la distance des longues et difficiles années de reconstruction. Chaque situation est décrite à froid, comme une succession d'enchaînements qui apparaissent logiques, même quand ils sont particulièrement difficiles. On découvre que c'est la force du pervers que de savoir convaincre l'autre en le déshumanisant progressivement. C'est l'incroyable possession de la violence psychologique qui aboutit à toutes les autres violences. Vanessa était une jeune fille en fleurs un peu exaltée, fascinée par un être qui lui semblait incarner son idéal. L'auteure décrit très bien l'ambivalence de son attraction. Son consentement apparent rejoint son désir de se perdre, de s'oublier, et petit à petit de se laisser détruire, consumer.

Le rituel de la perte de virginité

Certaines pages osent l'explicite. Chaque détail. Chaque murmure. Vanessa Springora décrit par exemple p.54 la scène de son "dépucelage" : 

"D'une voix câline, il se vante alors de son expérience, du savoir-faire avec lequel il est toujours parvenu à ôter leur virginité aux très jeunes filles, sans jamais les faire souffrir allant jusqu'à affirmer qu'elles en gardent toute leur vie un souvenir ému […].
Sauf que dans mon cas, impossible de se frayer un passage. Mes cuisses se serrent dans un mouvement réflexe incontrôlable. Je hurle de douleur avant même qu’il m’ait touchée.  […] Alors pourquoi mon corps s’y refuse-t-il ? Pourquoi cette peur irrépressible ? G. ne se démonte pas. Sa voix me susurre des mots réconfortants :

- Ce n’est pas grave. En attendant, on peut faire autrement, tu sais.
De même que l’on doit se signer à coups d’eau bénite avant de franchir le seuil d’une église, posséder corps et âme une jeune fille ne se fait pas sans un certain sens du sacré, c’est-à-dire sans un rituel immuable. Une sodomie a ses règles, se prépare avec application, religieusement.
G. me retourne sur le matelas, se met à lécher la moindre parcelle de mon corps, de haut en bas : nuque, épaules, dos, reins, fesses. Quelque chose comme ma présence au monde s’efface. Et tandis que sa langue vorace s’insinue en moi, mon esprit s’envole.
Voilà comment je perds une première partie de ma virginité. Comme un petit garçon, me glisse-t-il dans un murmure
."

Rituels et tremblements...

Vanessa Springora explique aussi comment Gabriel Matzneff lui interdit de lire ses livres afin qu'elle ne découvre pas la liste de ses proies. Un comportement caratéristique du pervers manipulateur, qui contrôle les victimes et s'exhibe au monde, avec ses trophées, pour qu'à la jouissance de la prédation, suive le couronnement d'une reconnaissance publique. Le livre de Vanessa Springora montre en creux un système qui a permis la mise en place de sa captation. Elle vit à l'hôtel. Il lui ment. Elle ne veut pas voir. Il l'isole. Petit à petit, elle se déscolarise, perd contact avec le réel. Elle n'existe que par lui. 
Les stratégies de manipulation sont de mise : rituels, interdits, transgressions... Même ce qui est aberrant se doit d'apparaître parfaitement censé. Ce sont les autres qui ont tort. Comme l'auteure l'a déclaré dans un propos rapporté par le journal Le Monde le 23 décembre 2019  : «À 14 ans, on n’est pas censée être attendue par un homme de 50 ans à la sortie de son collège, on n’est pas supposée vivre à l’hôtel avec lui, ni se retrouver dans son lit, sa verge dans la bouche à l’heure du goûter. »
La "déprise" sera longue et douloureuse. L'un des déclics viendra de la découverte des voyages sexuels de son "mentor" à Manille pour profiter d'enfants de 10-11 ans. Un choc, un dégoût. Cette recherche de "petits culs frais", tel que l'écrit Gabriel Matzneff, l'anéantit. Nul ne peut sortir indemne d'une telle histoire.  Le livre montre aussi ce regard d'après, la très lente reconquête de son identité et de son désir...  La lutte contre un système.

Des crimes commis en toute impunité 

Car il s'agit bien d'un système. Gabriel Matzneff n'en est que le symptôme. Un système qui a perduré pendant près de cinquante ans sans que Gabriel Matzneff n'ait jamais été inquiété. Pourtant il ne se cachait de rien. Son attirance pour Les moins de seize ans, titre d'un de ses livres éponymes, était notoire. L'écrivain sulfureux y écrivait sans se cacher :  « Ce qui me captive, c'est moins un sexe déterminé que l'extrême jeunesse, celle qui s'étend de la dixième à la seizième année et qui me semble être — bien plus que ce que l'on entend d'ordinaire par cette formule — le véritable troisième sexe.  […] Appelez-moi bissexuel ou, comme disaient les Anciens, ambidextre, je n'y vois pas d'inconvénient. Mais franchement je ne crois pas l'être. À mes yeux l'extrême jeunesse forme à soi seule un sexe particulier, unique. ».  Sur le plateau d'Apostrophes, en 1990, Bernard Pivot le taquinait sur un ton badin. Honneurs, avantages et prix littéraires encouragèrent Gabriel Matzneff à poursuivre ses actions pédocriminelles. Sa dernière publication date de novembre 2019 chez Gallimard, le dernier tome de son Journal : L'Amante de l'Arsenal- journal 2016-2018.  Deux mois avant la sortie du livre de Vanessa Springora, Gabriel Maztneff sévissait toujours. 
Vanessa Springora le constate : «Il faut croire que l’artiste appartient à une caste à part, qu’il est un être aux vertus supérieures auquel nous offrons un mandat de toute-puissance, sans autre contrepartie que la production d’une œuvre originale et subversive, une sorte d’aristocrate détenteur de privilèges exceptionnels devant lequel notre jugement, dans un état de sidération aveugle doit s’effacer.» Au nom de la littérature doit-on tout accepter ? Quelle est la responsabilité d'un éditeur dans le contenu des livres qu'il publie ?

La bombe à fragmentation du récit de l'ancienne victime

Vanessa Springera ne pensait pas que son livre aurait un effet aussi radical. Tous les faux semblants se sont effondrés. Le manipulateur a été démasqué et  les yeux se sont ouverts, enfin. Dont actes. Gabriel Matzneff a renoncé à écrire des chroniques dans le magazine Le Point. La maison Gallimard a annoncé la suspension de la commercialisation de ses journaux intimes, suivie par La Table Ronde. Les éditions Léo Scheer leur ont emboîté le pas, ainsi que les éditions Stock. L’écrivain qui bénéficiait de quelques largesses les voient remises en cause : appartement de la Ville de Paris, subvention du CNL… Une enquête préliminaire pour viols sur mineurs de 15 ans a même été ouverte à l'encontre de l'écrivain par la justice.
Le livre de Vanessa Springora écrit avec force et courage donne le point de vue d'une ancienne victime. Et soudain les actes remis en perspective deviennent indéfendables. Il ne s'agit pas seulement de morale, mais de loi, de respect pour la souffrance de la personne qui subit l'abus. Peu après la sortie du livre de Vanessa Springora, l'écrivain a tenté de se victimiser, a parlé de sa peine, essayé de décrédiliser la parole de l'auteure. Il s'est même adressé  à elle en la tutoyant et en la nommant par son prénom, comme si le temps était figé à ses 14 ans, transmettant à la presse quelques-unes de ses anciennes lettres enflammées. Rien n'y fait, le vent a tourné. Cette parole-là n'est plus audible et pour la première fois, c'est celle de l'ancienne proie qui est entendue.

Le talent d'un mystificateur à défaut de celui d'un écrivain

Le plus grand talent de Gabriel Matzneff n'aura -t-il pas été finalement de faire croire qu'il était un écrivain de talent pour masquer ses exactions ? L'alibi de la littérature a servi d'écran de fumée. Son emprise sur les très jeunes filles fut aussi celle d'un milieu, charmé par le style du personnage et l'emballage pseudo-littéraire de ses exactions. Le pouvoir des mots. Lorsque Gabriel Matzneff qualifie un acte pédophile "d'amour désordonné", cela sonne tout de suite mieux. Sa narration reconstruit une réalité.

Le retournement de la parole

Mais les mots peuvent aussi révéler. Ils ont aussi cette force. En écrivant, Vanessa Springora a pris le dessus sur son ancien prédateur. L'écrivain, c'est elle maintenant. Elle est même éditrice, à la tête d'une maison prestigieuse, alors que Gabriel Matzneff est devenu un prince déchu auquel les maisons d'édition ferment désormais leurs portes. Etrange retournement. Le consentement représente le livre d'une libération. Et d'une chute. Il est aussi un hommage au pouvoir de la ittérature qui peut égarer et sauver.

Bonjour Tristesse

Triste coïncidence. Le propre père de Vanessa Springora est mort quelques jours après la sortie de son livre. Au moment où l'auteure se libère d'une mémoire, une autre la quitte. La déprise ne se fait jamais sans larmes. Au firmament du catalogue de la maison d'édition Julliard, trône le premier livre de Françoise Sagan. Bonjour Tristesse. Quelques larmes qui ont donné de grandes pages.

» Vanessa SpringoraLe consentement ,  Grasset, 216 pages, 18 euros. 

En savoir plus

Quand Gabriel Matzneff était présent sur le plateau d'Apostrophes en 1990 et qu'il était de bon ton de sourire complaisamment à son égard. Seule l'écrivaine canadienne Denise Bombardier avait osé s'attaquer à ce déni généralisé. Elle fut par par la suite traitée de "connasse " par Philippe Sollers et moquée par l'intelligentsia française.

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