Tendances de la rentrée littéraire #3

De la satire sociale à la difficulté des héritages familiaux

Troisième et dernière partie de notre panorama des tendances de rentrée littéraire : après la guerre et la violence, les vertiges du deuil et l’exaltation littéraire, c’est au tour de la critique sociale et des difficultés des transmissions familiales de se trouver au centre de plusieurs livres remarquables. Découvrez notre sélection.
>Lire aussi la première partie des tendances de la rentrée : Guerre, violence et faits divers au cœur des romans de la rentrée ainsi que la deuxième partie des tendances de la rentrée : Des vertiges du deuil à l'exaltation littéraire

Satire sociale et identité

Les écrivains deviendraient-ils balzaciens ? Cette saison, nombreux sont les héros, représentants d’un jeu social ou identitaire qui les dépasse. L’actualité a aiguisé les jeux de frontières. L’autre est-il différent ? Sur l’échiquier de la « distinction », la mondialisation a créé de nombreux déçus, tout comme la crise de 2008 a accentué les différences. Plusieurs livres se font l’écho de ces préoccupations majeures qui influent sur les relations.
Chef de file de cette critique des relations qui grincent, Yasmina Reza revient très en forme avec Babylone (Flammarion), où elle renoue avec l’énergie d’Art. Un groupe d’amis et voisins se retrouve pour une petite fête, jusqu’à ce qu’une valise contenant un macchabée ne vienne gâcher quelque peu l’ambiance. Les convives possèdent tous des cadavres dans leur placard mental, exilés de vies bousculées par l’Histoire. Yasmina Reza sait si bien décrire les glissements d’harmonie et l’intranquillité des destinées sur un fil. Son Babylone est au diapason d’une époque qui fait tomber les masques des certitudes.
Serge Joncour est aussi l’une des voix fortes de cette rentrée avec Repose-toi sur moi (Flammarion). Un roman qui décrit le quotidien de personnes qui ne prennent pas le même escalier, mais que les difficultés de vivre rapprochent. On s’observe, on prend le train, on s’aime en cachette. Chacun fait comme il peut, comme chez Yasmina Reza, les faux-semblants sont démasqués. Mais chez Serge Joncour,  il y a un texte « à bras le corps » qui nous enlève sans ménagement. Pas de théâtre. Il y a une histoire qui prend possession du temps.  Ça, c’est du roman !
Solange Bied-Charreton est une jeune auteure. Elle dresse le tableau de sa génération. Ses Visages pâles (Stock) sont tous hauts en couleurs. Leur western à eux, c’est d’être jeunes en 2013 en France. Un frère et deux sœurs, qui, entre start up, Manif pour tous et histoires d’amour cherchent leur destin, coincés entre un « pas d’avenir » et un passé soldé par leur père. Un ton « contemporain » qui décrit la vie des trentenaires d’aujourd’hui et un nouveau talent des lettres qui sait alterner morsures et attendrissements. Toujours en France, mention spéciale à Ma part de Gaulois (Actes Sud) de Magyd Cherfi : le chanteur du groupe Zebda raconte son adolescence à Toulouse et décrit en creux les rêves et les difficultés d’un garçon des cités. Un texte qui use de l’autodérision et de la colère et qui sonne juste dans la France d’aujourd’hui.

Les désillusions américaines

La critique sociale se retrouve aussi avec force chez les auteurs américains qui ne se remettent pas de la crise de 2008 et des années Obama. Yaak valley, Montana (Belfond) est un livre qui fera date. Smith Henderson qui vient du Minnesota a été travailleur social. Il a côtoyé la misère et l’envers du décor de la prospérité américaine. Son livre, qui est une ode à toutes ces personnes dont nul ne parle jamais, est traversé d’énergie, car il n’est jamais larmoyant. Presque construit comme un long synopsis de dialogues et de scénettes successives, il place le lecteur en immersion dans une communauté où alcool et fugue sont le quotidien des adolescents. C'est fort comme un shot de vodka.
 Le premier roman d'Imbolo Mbue, Laissez venir les rêveurs (Belfond) a déjà fait beaucoup parler de lui. La jeune auteure d’origine camerounaise qui vit aujourd’hui à New York décrit l’interrelation entre une famille camerounaise sans papiers à New York et une famille prospère dont le mari travaille chez Lehman Brothers. Harlem contre Upper East Side. Arrive la chute de Lehman et la décomposition du rêve américain pour tous ceux qui vivaient de et sur le système. Au début, le livre expose clairement les contrastes de classe, on craint le cliché dans les premiers chapitres, puis petit à petit chacun en prend pour son grade. Il n’y a pas les gentils et les méchants. Il y a un système qui broie tout le monde et pas beaucoup de place pour les « rêveurs », justement. A part le mur des désillusions.

Héritage, liens et transmissions

Les auteurs de cette rentrée se seraient-il donnés le mot ? Nombreux sont ceux qui ont écrit pour évoquer un membre de leur famille, ou bien les difficultés de l’héritage et de la transmission. 
Premier de cette cordée « familiale », Jean-Paul Dubois, qui nous régale avec  La Succession (L’Olivier). Son héros coule des jours heureux à Miami, après avoir coupé les ponts avec sa famille. La mort de son père et la succession qui s’en suit vont le ramener sur les lieux de ses racines.  Il y a de l’humour, de la tristesse, de la nostalgie, de l’absurde, la difficulté de savoir d’où on vient et qui on est et aussi une tendresse qui sous-tend les non-dits du passé.  Ce livre est aussi une évocation en creux d’un père mal-compris de son vivant. Les familles « c’est compliqué », mais sans famille, la vie serait tellement triste. Tel pourrait être le message de ce livre terriblement attachant.
Adélaïde de Clermont-Tonnerre s’est aussi attaquée à la question de l’héritage dans Le dernier des nôtres (Grasset), qui la confirme comme une conteuse hors pair, aimant les récits fleuves avec caractères, histoires entremêlées et reconstitutions d’époque. On ne peut qu’être happé par le livre et entraîné comme dans une danse irrésistible pour aller jusqu’au bout. Le tableau se dresse entre l’Europe et les Etats-Unis, l’époque contemporaine et l’après guerre. Il est question d’un personnage qui est issu sans le savoir d’une lignée monstrueuse sur fond d'Allemagne nazie. Que faire de ce passé « malgré soi » ? Des détails du décor aux anecdotes, le récit trouve l'équilibre du juste dosage. Nul n’est responsable de ses aïeux et pourtant chacun hérite de leur histoire : cherchez l’erreur… Adélaïde de Clermont-Tonnerre sait nous captiver et donner réalité à des personnages qui deviennent des compagnons , même après avoir refermé le livre.
Leonora Miano sait aussi nous captiver, plus exactement nous envoûter, avec sa langue poétique et inspirée. Elle parle d’un héritage douloureux dans Crépuscule du tourment (Grasset). Le livre met en scène au Cameroun quatre femmes qui s’adressent au même homme, unies par une ascendance difficile. Comment le tourment devient-il le ferment d’une famille ? Un texte magnifique qui confirme aussi la puissance d’écriture de celle qui avait reçu le prix Femina en 2013 pour La saison de l’ombre.

Le mystère des mères

La figure de la mère est particulièrement prégnante en cette rentrée. Dans Continuer (Ed. de Minuit), c'est un magnifique personnage de mère que Laurent Mauvignier a construit. Une mère qui décide de partir avec son fils à cheval dans les montagnes du Kirghizistan afin de tenter de le sauver et de trouver avec lui le chemin d’une nouvelle lumière. Un livre qui a des accents mythiques sur l’amour infini d’une mère et la force du lien qui l’unit à son fils. Un livre sur l’absolu de la pulsion de vie.
Bertrand Duteurtre évoque aussi une mère, la sienne récemment disparue, dans Livre pour adultes (Gallimard). L’auteur reconstitue la vie de celle qui venait d’un petit village de montagne. D’un destin pas toujours facile, on retient un optimisme à toute épreuve, un de ces caractères bien trempés qui résistent aux duretés des contingences. Devenir adulte à l’ombre de cette femme forte ne fut peut-être pas chose facile. Retisser les fils de sa vie serait-il une manière de le devenir ? Bertrand Duteurtre se découvre dans ses facettes intimes et cela lui réussit.
Encore une figure de mère. Sophie Daull nous avait bouleversés avec Camille mon envolée, écrit après la mort de sa fille unique à seize ans. Elle revient avec La suture (Philippe Rey), un texte qui évoque la figure de Nicole, disparue il y a 30 ans. Cette mère mystérieuse, dont Sophie Daull va chercher à percer le secret. Comme si la mort de Camille avait ravivé son désir de transparence, comme s’il fallait créer une ligne juste entre la grand mère et la petite fille, comme si leurs deux sépultures désormais unies étaient porteuses d’un message. Un texte brodé avec précision et ce « je ne sais quoi » qui s’appelle la grâce.

Mon père, ce héros

Joann Sfar rend hommage non pas à sa mère, mais à son père dans Comment tu parles de ton père (Albin-Michel). Un livre-kaddish qui trace avec pudeur et amour le portrait du premier héros de l’auteur du Chat du rabbin, son père, dont l’histoire familiale a aussi croisé l’Histoire générale. Un livre personnel, peut-être un peu trop, mais qui laisse passer beaucoup d'émotion.
Annick Geille évoque aussi le père, héros lointain qui a survécu à la défaite de Mers el Kébir dans Rien que la mer (La Grande Ourse). Dans ce livre, il est également question d’une femme abandonnée par un homme. Annick Geille oppose deux histoires de désastres qui se rejoignent. L’état de choc du marin répond à la sidération de la femme blessée. Entre ces deux destins, la mer sera l’ancrage salvateur. Un texte duel qui se lit avec deux voix de chœur. Et même de cœur.

Les liens du destin

De l’émotion, Laurence Tardieu n’en manque pas, lorsqu’elle évoque la fin d’un ancrage familial à la suite d’un deuil dans A la fin le silence (Seuil). Il est question d’une maison qui doit être vendue, d’une mémoire qui disparaît au moment où les attentats touchent la France. Et pourtant dans cette atmosphère d’anéantissement intérieur et extérieur, un enfant va naître. Laurence Tardieu nous touche avec cette délicate manière d’évoquer le cycle universel de la vie. En résonance avec la peur de l’avenir qui a désormais envahi notre société.
Les liens quasi-familiaux peuvent aussi parfois être ceux de la famille amicale. Catherine Cusset revient sur ces liens qui durent au-delà de la jeunesse. Avec L’autre qu’on adorait (Gallimard) elle évoque le destin d’un ami d’enfance, ancien amoureux,  qui s’est suicidé à 39 ans. Retour en arrière sur ces années de partage amical-amoureux-familial et celle de la descente de "cet autre", pourtant tant aimé, à laquelle tous les proches assistent impuissants. Le miroir de cet arrachement renvoie aux petites lâchetés de chacun et à ce tourbillon de la vie qui broie les plus fragiles. Un livre écrit sur le fil d’une émotion juste, empreint de nostalgie pour un passé révolu.  

Sur ce mot "émotion"s’achève notre panorama des nouveautés. Emotion habitant les livres inspirés, qui ne manqueront de vous faire découvrir  "d'autres émotions que les vôtres". En ce qui nous concerne, ces livres nous ont fait vibrer, rire, pleurer et aimer ! ... Cette rentrée nous a confortés dans l’idée que les écrivains sont vraiment les magiciens de nos vies.

>Lire aussi la première partie des tendances de la rentrée : Guerre, violence et faits divers au cœur des romans de la rentrée, ainsi que la deuxième partie : Des vertiges du deuil à l'exaltation littéraire.

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