«Les choses humaines»

Rencontre avec Karine Tuil: «Le viol est un système de pouvoir»

Karine Tuil doublement primée. Elle reçoit le prix Interallié et le Goncourt des lycéens pour Les choses humaines (Gallimard). Après une saison de prix littéraires qui a privilégié les talents masculins - Laurent Binet, Jean-Paul Dubois, Sylvain Tesson, Sylvain Prudhomme -, cette double récompense sauve un peu l'honneur des femmes, non seulement par la qualité de Karine Tuil, mais aussi par la force de son sujet -le viol. Rencontre avec une auteure qui sait toujours si bien s'emparer des tourments de la société contemporaine.

©Olivia Phélip

Karine Tuil sait se saisir des sujets qui résonnent fortement avec l'actualité. Dans son précédent ouvrage, L'insouciance (Gallimard), elle s'emparait des tourments du monde. A l'ère de #metoo, son observation de la comédie humaine devient Les choses humaines. L'auteure particulièrement inspirée nous plonge dans l'histoire du viol d'une jeune fille. Si le mot "choses" est particulièrement bien choisi, c'est qu'il renvoie aussi bien à la chosification du corps abusé, qu'à la mise en place de l'appareil judiciaire qui est un objet en soi et aux petits arrangements avec la conscience.

Choisir le point de vue de la famille d'un violeur

L'histoire est racontée du point de vue de la famille du violeur, ce qui permet habilement à l'auteure de montrer la déconstruction du système défensif, la lente dissolution de l'impunité de ceux qui appartiennent à la société de l'influence, de la difficile parole de celle qui est "déjà coupable d'être potentiellement victime". Pour lui, cela n'aura été que l'histoire de quelques minutes. Pour elle, peut-être celle de toute une vie. Sauf si... et c'est là que la justice entre en scène.

Un récit qui questionne

Nul ne sortira indemne de la lecture de ce roman. Cette fiction donne tellement vie à ses protagonistes qu'elle en devient presque réalité. Le lecteur est porté par un récit mené tambour battant. Il sera à de nombreuses reprises interpellé, questionné. Où et comment se conduirait-il dans de telles circonstances ? Les différents points de vue montrent la complexité de ces situations. L'imbrication de nombreuses "choses". Et la construction qui sert d'abime aux bons sentiments.

Le viol est un système

Les lycéens, qui ont tenu à donner leur prix Goncourt à Karine Tuil malgré le fait qu'elle venait déjà de recevoir le prix Interallié, ne s'y sont pas trompé. Ils ont choisi ce livre à l'unanimité, au premier tour. Un jeune a raconté combien il avait été bouleversé par ce récit qu'il a lu d'une traite. Une  lycéenne a témoigné du fait que cette lecture lui avait permis de comprendre pourquoi les victimes avaient tant de mal à parler et à être entendues. Car le viol est aussi un système social, bien rôdé finalement. Les personnes qui le pratiquent ont l'habitude d'obtenir ce qu'elles veulent. Soit qu'elles appartiennent à un milieu de pouvoir (le cas de figure retenu par le livre), soit qu'elles souhaitent construire par le viol et l'abus, un espace de domination pour dépasser leur frustration. Elles savent choisir leurs victimes. Plus fragiles socialement ou émotionnellement. Et le consentement devient une étape inutile pour celui dont la pulsion est ou doit être rassasiée sans résistance. 

Viabooks : Quel fut le point de départ de votre livre ?

Karine Tuil : L'élément déclencheur de mon projet fut un fait divers concernant un étudiant de Stanford qui avait violé une étudiante sur une benne à ordures et qui avait été finalement condamné à une peine de 6 mois de prison. Les parents du garçon avait eu les moyens de financer les meilleurs avocats pour défendre leur fils. Ensuite est apparu le mouvement #metoo et d'autres événements qui m'ont conduite à engager  d'autres recherches et à élargir le champ du livre.

Selon vous, le viol serait avant tout une histoire de pouvoir ?

K.T. : De pouvoir et de prédation. Ce que j'ai dévouvert au travers de mes recherches, c'est que les violeurs sont souvent des personnes qui viennent d'un milieu qui leur donne l'impunité. Soit qu'ils possèdent eux-mêmes le pouvoir comme Harvey Weinstein, soit que leur famille possède un privilège - d'argent, de pouvoir, d'influence....

Dans ce système, la victime possède un profil particulier. Elle est comme "choisie".

K.T. : C'est aussi ce que j'ai constaté dans le cadre des très nombreuses affaires de justice que j'ai suivies. Le prédateur ne choisit pas sa victime par hasard. Dans le livre, Lila, la jeune fille abusée, a fait partie des rescapées de l'école juive dans laquelle Mohamed Merah a perpétré sa tuerie. Elle porte cette blessure d'être une survivante, celle de se savoir menacée. Pour lui, tout a toujours été facile au contraire. Cela lui donne un sentiment de toute-puisssance. D'autant, que ses parents forment un couple de pouvoir. Son père est un célèbre journaliste politique français ; sa mère  est connue pour ses engagements féministes. Tout est irréprochable. Le parfait pedigree pour se sentir "au dessus" des autres.

Quant à la machine judiciaire... Vous la décrivez dans son ambivalence.

K.T. : La justice est une machine lourde. Quand elle s'emballe, elle met à nu les protagonistes car elle les chosifie. Chacun peut penser à un moment qu'il basculera d'un côté ou de l'autre. Rien n'est jamais gagné d'avance. La victime sait ce qu'elle a vécu. Elle porte avec sa souffrance la force de la vérité. Ceux qui vont chercher à nier l'histoire sont confrontés petit à petit à leur déni. C'est alors une déflagration pour le violeur, mais aussi pour son entourage. J'avais envie de montrer comment le mécanisme passe par ces différentes étapes et fait de nombreux dommages collatéraux de toutes façons dans la famille notamment, placée au milieu de ses contradictions : défendre son fils ou ses valeurs... 

On sent que vous avez été très impliquée dans ce livre... 

K.T. : En effet, ce livre me touche particulièrement. C'est un thème qui me concerne à titre personnel, d'une part car certains de mes proches ont été concernés par le viol, d'autre part tout simplement parce que je suis une femme. Je dirais que, comme toutes les femmes probablement,  j'ai connu le harcèlement, la mysogynie...

Que ressentez-vous face aux nombreuses réactions des jeunes ?

K.T. : De l'espoir. Une nouvelle conscience est-elle en train de naître au sein de la jeune génération ? Nous pouvons l'espérer. Je suis heureuse que mon livre les aide à se poser des questions. A cheminer pour mieux prendre la mesure de ce que représente un viol. C'est vraiment ce que j'ai souhaité en écrivant ce livre.

>Karine Tuil, Les choses humaines, Gallimard, 345 p

En savoir plus

Karine Tuil présente son livre (Réalisation Mollat).

 

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