Olga Tokarczuk et Peter Handke, lauréats 2018 et 2019 du Nobel de littérature

L'Académie Nobel vient d'annoncer les deux lauréats des prix de littérature 2018 et 2019. Il s'agit d'Olga Tokarczuk et Peter Handke.

Olga Tokarczuk et Peter Handke par Niklas Elmehed. © Nobel Media

On se souvient du report de l'édition 2018 en raison des plaintes pour harcèlement sexuel contre Jean-Claude Arnault condmané depuis. Cette année ce sont donc deux lauréats qui ont été choisis en une fois par l'Académie Nobel. L'un au titre de 2018, l'autre de 2019.

Comme souvent le choix a déjoué les pronostics. On s'attendait à  la consécration d'une femme de lettres nord-américaine, le nom de Joyce Carol Oates avait circulé, il s'agit d'une femme de lettres polonaise, Olga Tokarczuk. On s'attendait à un retour vers la "grande littérature" après le choix de Bob Dylan, il s'agit encore d'un signal en faveur d'un narration ouverte à toutes les formes avec le choix de Peter Handke, célèbre pour ses films  qui sondent l'âme humaine contemporaine avec une particulière acuité. 

Tous deux sont des écrivains qui traquent l'introspection et les tourments psychologiques (Olga Tokarczuk  a étudié la psychologie avant de se conscrer à l'écriture).

Olga Tokarczuk , une oeuvre au service des tourments psychologiques et familiaux

Olga Tokarczuk, née le 29 janvier 1962 à Sulechów (voïvodie de Lubusz) en Pologne, est une femme de lettres polonaise. Elle étudie la psychologie à l'université de Varsovie. Durant ses études, elle travaille, bénévolement, avec des personnes souffrant de troubles mentaux. Après avoir terminé ses études, elle devient psychothérapeute. À partir de 1997, elle se consacre entièrement à l’écriture. Elle est inspirée par William Blake. Elle contribue aussi à la revue Granta. Son livre Sur les ossements des morts (Prowadź swój pług przez kości umarłych, 2009) est porté à l'écran en 2017 par la réalisatrice Agnieszka Holland sous le titre Spoor (Pokot). Olga Tokarczuk est co-auteur du scénario. Son roman Les Livres de Jakób (Ksiegi Jakubowe, 2014), est sélectionné pour le Prix Femina étranger 2018.

L'un de ses principaux romans Les Pérégrins ( Edition Noir sur Blanc pour l'édition française), est une œuvre composite, de voyages (pérégrinations) de pérégrins à la rencontre d'autres pérégrins, à diverses époques (1600-2005), en divers lieux (Pologne, Saint-Pétersbourg, Amsterdam, Leipzig, île de Vis (Croatie), New-York, Nouvelle-Zélande...), par divers modes de communication (marche, bateau, bus, métro, train, avion, internet...). Les lieux de rencontre sont également des bars, des hôtels, des gares, des aéroports, des musées, des réseaux... Le voyage, à la recherche de soi-même, concerne les humains, mais aussi les animaux (papillons épinglés, baleines échouées...), les végétaux, les bactéries. « Quiconque s'arrête de bouger sera pétrifié » (p.248). Les voyageurs croisés s'intéressent à la conservation des corps, aux pièces anatomiques conservées, aux animaux naturalisés, aux corps plastinés, aux écorchés, aux cabinets de curiosités. L'espoir final, ou la promesse, est de « renaître, peut-être, mais cette fois au bon moment et au bon endroit », selon le kairos. Un voyage autant historique, culturel que spirituel qui résonne fort avec notre époque mondialisé et chaotique.

Peter Handke, la narration sans frontières

Peter Handke, né à Griffen (Carinthie) le 6 décembre 1942, est un écrivain, auteur dramatique, scénariste, réalisateur et traducteur autrichien. Il a obtenu le prix Nobel de Littérature 20191.
Peter Handke est le fils d'une cuisinière d'origine slovène et d'un soldat allemand, employé de banque dans le civil, stationné en Carinthie2. Peu avant sa naissance elle épouse un soldat allemand, conducteur de tram dans le civil. Le jeune Peter vit avec sa mère à Berlin-Est avant de retourner à Griffen. L'alcoolisme grandissant de son beau-père Bruno Handke, et l'étroitesse des conditions de vie sociale dans cette petite ville isolée le conduisent plus tard à se révolter continuellement contre les habitudes et les restrictions de la vie.
En 1954, il entre en internat au lycée catholique et humaniste de Tanzenberg (de). Il se plonge dans la lecture de classiques et est impressionné, à 15 ans, par Sous le soleil de Satan de Georges Bernanos qui « l'abreuve du sang noir du catholicisme »2. Dans le journal de l'internat, Fackel (La Torche), il publie ses premiers textes. En 1959, il entre à l'internat de Klagenfurt et y obtient en 1961 la Matura, diplôme qui sanctionne en Autriche la fin des études secondaires. Il entame alors des études de droit à Graz. Après ses premiers succès littéraires, il rejoint le groupe Forum Stadtpark der Grazer Gruppe et abandonne ses études en 1965, pour se consacrer entièrement à l'écriture, après que l'éditeur Suhrkamp a accepté son manuscrit Die Hornissen (Les Frelons).
À ses débuts, Peter Handke rejette les modèles dominants de la littérature et se lance dans une révolte langagière et narrative sous l'influence de l'absurde et du Nouveau Roman. Il est également marqué par ses lectures de Franz Kafka, Samuel Beckett et William Faulkner qui l'amènent à réfuter avec violence le réalisme et à prôner une écriture expérimentale. Il se revendique également du Wiener Gruppe dont il partage les valeurs et les techniques stylistiques. Cette influence transparaît dans ses romans (Le Colporteur, L'Angoisse du gardien de but au moment du penalty), ses pièces de théâtre (Gaspard, La Chevauchée sur le lac de Constance) et sa poésie, située entre rêve et évocation de la banalité quotidienne (L'Intérieur de l'extérieur de l'intérieur, Poème bleu). La thématique de ses textes se centre sur l'angoisse procurée par la société contemporaine, l'incommunicabilité et l'errance de l'être dans le monde comme dans le langage. L'auteur se montre soucieux de maîtriser ses effets et manifeste une grande retenue, mêlant un style inventif à des images marquantes5. Son travail sur la langue se situe volontairement du côté de la culture moderne littéraire et philosophique autrichienne qui analyse le langage et le met à distance (Karl Kraus, Ludwig Wittgenstein, Fritz Mauthner). L'auteur déclare : « La littérature, c'est le langage devenu langage; la langue qui s'incarne. J'écris avec la respiration, pour découvrir le sacré, celui de la vie. Je crois être un romantique décidé, qui rend grâce à la mémoire. »
En 1966, il réussit une intervention spectaculaire lors de la rencontre du Groupe 47 à Princeton, où il présente sa pièce provocante et avant-gardiste Publikumsbeschimpfung (Outrage au public). Lors de la réception du prix Gerhart Hauptmann en 1967, il exprime sa colère et sa tristesse au sujet de l'acquittement d'un policier qui causa le décès d'un étudiant. Handke est largement marqué par les événements de mai 1968. Il est le cofondateur de « l'édition de Francfort des auteurs » en 1969 et membre de l'assemblée des auteurs de Graz de 1973 à 1977. Il reçoit le prix Büchner en 1973.
Dans Der kurze Brief zum langen Abschied (La Courte Lettre pour un long adieu), il évoque l'échec de son mariage à travers l'histoire d'un Autrichien qui erre dans toute l'Europe et les États-Unis à la recherche de son épouse. Il part un temps s'installer en région parisienne avant de revenir en Autriche. Ultérieurement, il revient vivre en France.
Handke entame une collaboration avec Wim Wenders. En 1978 sort son film en tant que réalisateur, La Femme gauchère.
Dans les années 1980, il évolue vers une production littéraire plus conventionnelle, ce qui lui vaut des critiques de la part de l'intelligenstia qui lui reproche d'être le « chantre d'un idéalisme néo-romantique ou néo-classique »6,2. Il voyage alors en Alaska, au Japon et en Yougoslavie. Ces récits de voyage Eine winterliche Reise zu den Flüssen Donau, Save, Morawa und Drina oder Gerechtigkeit für Serbien (Voyage hivernal vers le Danube), parus en 1996, où il présente les Serbes comme victimes de la guerre civile, soulèvent de violentes controverses qui perdurent encore jusqu'à ce jour. Yves Laplace analyse notamment la « déroute » de Peter Handke à ce sujet dans son ouvrage Considérations salutaires sur le massacre de Srebrenica. En 1999, Handke condamne les bombardements de l'OTAN sur la République serbe. En 2005, l'ex-président Slobodan Milošević, accusé de génocide et de crime contre l'humanité par le Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie de La Haye, cite Peter Handke comme témoin pour sa défense. Même si Handke refuse de répondre à cette demande, il écrit un essai s'intitulant Die Tablas von Daimiel (Les Tables de Daimiel) qui porte comme sous-titre Ein Umwegzeugenbericht zum Prozeß gegen Slobodan Milošević (Un rapport testimonial détourné pour le procès contre Slobodan Milošević).
Peter Handke a vécu à Graz, Düsseldorf, Berlin, Paris, Kronberg in Taunus, aux États-Unis (1978-79), à Salzbourg (1979-88) et, depuis 1991, à Chaville près de Paris7 ; il retourne parfois à Salzbourg. Il a traduit en allemand des œuvres d'Emmanuel Bove, Georges-Arthur Goldschmidt, René Char, Francis Ponge et Patrick Modiano. Outre-Rhin, il a également contribué à faire connaître l'un des premiers romans de Julien Green.
En 2012, il publie une pièce : Les Beaux Jours d’Aranjuez : un dialogue d'été, écrite directement en français.
En 2014, le Prix Ibsen lui a été décerné en récompense de son « œuvre hors pair, dans sa beauté formelle et sa réflexion brillante».

Il est assez émouvant que ces deux lauréats, nommés simultanément représente une vision de ce qui fut chaque côté de l'ancien rideau de fer. Deux cultures paneuropéennes qui se sont battues pour plus d'humanité et d'ouverture. A l'heure où l'Europe se disloque, le message de ces deux écrivains majeurs montrent l'universalité d ek'âme humaine par delà les frontières et les politiques.

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