Inspiration

Mark Greene près des étoiles avec «Federica Ber»

Avec Federica Ber (Grasset), qui a été sélectionné sur la première liste du prix Renaudot et Renaudot des lycéens et et qui figure encore sur celui du Décembre et du Wepler, Mark Greene nous entraîne  sur les toits de Paris et les montagnes italiennes, à la recherche d'une femme. Un récit qui distille sa part d'envoûtement, à ne pas rater en cette rentrée,  et qui, nous l'espérons, saura porter son auteur jusqu'aux sommets d'un prix littéraire.

Portrait de Mark Greene-Grasset

Les hauteurs réussissent à Mark Greene. Cet écrivain franco-américain nous avait particulièrement touchés avec Comment construire une cathédrale (Editions Plein jour), évocation d'un étrange bâtisseur espagnol, Justo Gallego, qui construit inlassablement depuis plus de 50 ans un gigantesque édifice dans la banlieue de Madrid, rêve de grandeur et de dévotion interminables. 
Le voici qui nous revient avec un roman envoûtant, Federica Ber (Grasset), lui aussi porté par les sommets. Nous survolons cette fois-ci les montagnes des Dolomites en Italie et les Toits de Paris, avec au cœur du récit, un personnage féminin énigmatique. 

De l’enquête à la quête

Dans ce livre, le narrateur, enseignant de Lettres dans un collège de banlieue, qui vit en solitaire à la lisière de lui-même, lit par hasard un article sur un fait divers : la mort d’un couple d’architectes romains retrouvé au pied d’une montagne en Italie. Meurtre ? Suicide ? Les circonstances de cet accident donnent lieu à de nombreuses interrogations. Une femme est soupçonnée d’être liée à ce drame. Une femme qui rappelle étrangement au narrateur une personne qu’il a connue à Paris, vingt ans auparavant, Federica Bersaglieri. Il décide de mener l’enquête. 

Les ascensions particulières

Hanté par le souvenir de cette femme magnétique, il part à sa recherche, comme s’il se préparait à une autre quête, celle qui mène, sinon à la résolution, du moins à la révélation. Entre une rencontre intense et fugitive et un évènement tragique, le récit tisse un fil d’évocations, d’images obsédantes et d’ascensions particulières qui permettent au narrateur de goûter des instants aux accents éternels : « Ça a duré une petite minute. Avant l'extinction des feux. Le soleil sur nous, et le reste du square dans l'ombre... Pendant des années, j'ai voulu retrouver ce rayon de soleil [...] Je me suis assis, à la même place, à la même heure. J'ai attendu, guetté, scruté l'espace entre les deux cheminées. Ça ne s'est jamais reproduit. »

Un magnifique portrait de femme

Pourtant le narrateur aurait dû se méfier. Sa première rencontre avec Federica avait eu lieu un soir d’été à Paris dans une salle de jeux vidéo, symbole par excellence du glissement vers l’irréel. Silhouette gracile et puissante, elle portait un blouson de cuir, un sac à dos et s’adonnait avec passion au Tekken, célèbre jeu de combat. Cette Lorelei des grands boulevards apparaît bien singulière au narrateur dans cet univers masculin. C’est elle qui lui fait signe et l’invite à la suivre. Sans jamais se dévoiler -qui est-elle vraiment ?-, elle l’attire dans ses refuges d’alpages parisiens. 
Passeuse d’histoire, révélatrice de l’autre, Federica incarne cette figure qui vous emmène au-delà de vous-même et par-delà vos limites. Mais toujours vers votre désir. C’est ainsi que le narrateur se retrouve, malgré sa maladresse, à escalader les toits d’immeubles, à se poser en suspension dans le ciel de Paris pour y manger du saucisson, boire du rosé, et jouir des étoiles. Ensemble, durant une semaine, ils arpentent des passages inconnus, grimpent sur les sommets de zinc, oublient l’espace et la ville. Elle est la lumière qui le met en vie. Il est son miroir, son « extensoir ». Avec elle il se hausse et grandit. Avec lui, elle s’accomplit et traverse les nuages. Ils jouissent ensemble de l’ivresse des hauteurs. Jusqu’au jour où Federica disparaît. Soudainement.

L’inachevé est éternel

Le hasard qui réveille ce souvenir permet à l’auteur de monter encore une nouvelle marche de sa fragile ascension personnelle. Le fait divers est ici placé comme le miroir du mouvement ascendant ou descendant du narrateur. Escalade ou chute, les chemins des hauteurs offrent l’horizon en perspective et les étoiles en récompense. Ils conduisent vers un lieu où ciel et horizon se confondent, comme la vie et la mort. 
Nous refermons ce livre avec l’étrange sensation que Federica nous a entraînés nous aussi vers nos sommets intérieurs. Là où nous n’oserions pas aller.
Mark Greene signe ici un roman sensible et nostalgique, ode à l’empreinte qui sédimente l’écriture. Il ose une fin un peu elliptique, pour nous permettre de rêver notre propre histoire. Oui l’inachevé est éternel. Et les toits de Paris infinis. 

>Mark Greene, Federica Ber, Grasset, 206 p

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