On relit nos classiques

Le Nouveau Roman, la littérature mise en doute

En plein milieu des années 1950, la culture française est littéralement prise d’assaut par quelques jeunes auteurs, qui entendent susciter bien plus qu’une réforme : d’après eux, la littérature française, pour sa propre survie, doit s’affranchir des grands modèles du siècle précédent que sont Balzac ou Zola. Alors que le réalisateur-metteur en scène Christophe Honoré présente à Avignon un spectacle en hommage au Nouveau Roman, revenons sur cette vaste entreprise de démolition menée par une poignée d’écrivains qui se retrouvaient dans une théorie, plutôt que dans un courant  idéologique ou esthétique, et dont la plupart des auteurs furent publiés aux éditions de Minuit.

Une bande à part dans la littérature française

Une couverture immaculée, un cadre et une typographie bleu roi, un « m » minuscule précédé d’une étoile… C’est la marque de fabrique des Editions de Minuit, maison d’édition française fondée pendant l’Occupation, en 1941. A l’aube des années 60, ce sont les Editions de Minuit qui rassemblent quelques auteurs désireux de rompre distinctement avec l’esthétique dominante et admirée du roman traditionnel, celui qui se calque sur le « modèle » balzacien. Marguerite Duras, Michel Butor, Alain Robbe-Grillet, Nathalie Sarraute, Claude Simon, voilà quelques-uns des noms qui figurent sur les tirages des Editions de Minuit. Pourtant, au moment de la publication de leurs premiers romans, rien ne lie réellement ces écrivains aux styles variés. Ce n’est qu’à partir de mai 1957 qu’apparaît le terme de Nouveau Roman, dû au critique Emile Henriot, qui fustigeait alors deux romans, signés Nathalie Sarraute et Alain Robbe-Grillet.

 

Le Nouveau Roman, une théorie envers et contre tout

En opposition au roman balzacien, qui se fondait sur une esthétique particulière, le réalisme, les auteurs attachés au Nouveau Roman proclament d’emblée qu’il n’y a pas d’esthétique ou d’idéologie. Le monde est divers, épars et l’art lui-même ne peut le condenser, le reconstituer et l’enfermer dans une catégorie vulgaire. Rien ne domine la multiplicité du monde, et l’artiste, comme tout homme, doit s’avouer vaincu par l’opacité de l’existence. Marqués par la Seconde Guerre mondiale, les écrits de Freud, Jung ou encore l’Ulysse de Joyce, les romanciers remettent toujours plus en question le pouvoir que le public semble leur attribuer. En 56, Sarraute publie L’Ere du soupçon et affirme « II [le lecteur] a si bien et tant appris qu'il s'est mis à douter que l'objet fabriqué que les romanciers lui proposent puisse receler les richesses de l'objet réel. »

L’écrivain a perdu sa toute-puissance : il ne peut plus diriger ses personnages comme des pions sur un échiquier, déterminer et justifier leurs actes. L’écriture de Marguerite Duras, qui fut si souvent moquée pour son utilisation systématique de phrases minimales composées d’un ou deux syntagmes, est symptomatique de ce désir d’humilité : l’écrivain n’a plus le pouvoir de coordonner des évènements, ou d’assurer leur liaison logique (à l’aide de connecteurs tels « Alors », « Cependant », « Tout à coup »…) comme bon lui semble. Le texte, comme le mouvement de la vie, se fonde sur des successions. Comme le dira Jean Ricardou (auteur notamment de L’observatoire de Cannes en 1961), « le roman n’est plus l’écriture d’une aventure, mais l’aventure d’une écriture ». Ecriture qui porte l’écrivain, et non l’inverse. 

 

Déconstruire les antiques topoï littéraires

Dès lors, le seul mot d’ordre des écrivains du Nouveau Roman sera le bannissement des horizons littéraires habituels du lecteur. Il faut dérouter, surprendre, malmener son lecteur pour éviter la complaisance. La cible prioritaire ? La trame narrative, cette tradition qui oblige l’écrivain à raconter une histoire. Dans ses célèbres Tropismes (en avance sur leur temps, puisque publiés en…1939 !), Nathalie Sarraute préfère décrire des sensations, des impressions d’individus sans liens narratifs qui resteront des inconnus pour le lecteur, puisque uniquement désignés par les pronoms personnels « il », « elle » ou « nous ». Claude Simon, nobelisé en 1985, se débarrasse de la chronologie narrative en superposant les différentes strates de la mémoire dans La route des Flandres, paru en 1960. Enfin, c’est toute la notion d’illusion référentielle qui est violemment rejetée : le romancier ne tente plus à tout prix de convaincre son lecteur de l’existence de ses personnages, au contraire, il admet leur caractère fictif et n’impose pas au lecteur la fastidieuse description d’un passé ou d’un état psychologique. C’est Jacques le Fataliste de Diderot, à la fois dépouillé et poussé à son paroxysme. Alain Robbe-Grillet, désigné par la postérité comme l’un des chefs de file du Nouveau Roman, préfère ainsi adopter le point de vue des objets pour évoquer l’existence de son personnage qui n’en est pas un, la femme « nommée » A. de La jalousie.

 

L’écriture comme un mouvement libertaire

La naissance du Nouveau Roman va de pair avec les guerres coloniales françaises : l’Indochine, puis l’Algérie apparaissent comme des pays opprimés par la France, elle qui a pourtant connue l’humiliation de l’Occupation. Pour les écrivains des Editions de Minuit, le paradoxe est insupportable : ils signent en 1960 le Manifeste des 121, qui proclame que « La cause du peuple algérien […] est la cause de tous les hommes libres. ». Dans le texte, on retrouve le terme d’ « insoumission » et une invitation à « ne pas se laisser prendre à l’équivoque des mots et des valeurs ». Voilà peut-être la seule ligne de conduite du Nouveau Roman, élan littéraire plus que mouvement : en effet, malgré les tribunes de Robbe-Grillet dans L’Express entre 56 et 63, rassemblées plus tard dans le recueil Pour un nouveau roman (1963), jamais une doctrine ne sera établie et pour cause, puisqu’elle aurait été en contradiction immédiate avec la liberté aléatoire qui caractérise l’écriture du Nouveau Roman. 

 

 

Théorie poussée à l'extrême, le Nouveau Roman fut un formidable moment de renouvellement pour une littérature en partie écrasée sous le poids de son admiration pour le maître Balzac. Trop vite qualifiée de "littérature objective" par quelques critiques, la disparition du pouvoir de l'écrivain qu'elle prônait n'a pas du tout atténué l'unicité de l'oeuvre littéraire. Car même si la plume de l'écrivain devient aussi objective que le mécanisme d'enregistrement d'une caméra, il y a toujours un metteur en scène pour la diriger.

En savoir plus

James Joyce, Ulysse, Folio

Jean Ricardou, L'observatoire de Cannes

Nathalie Sarraute, Tropismes, Editions de Minuit

Claude Simon, La route des Flandres, Editions de Minuit

Denis Diderot, Jacques le Fataliste, Poche

Alain Robbe-Grillet, La jalousie et Pour un nouveau roman, Editions de Minuit

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