40 ans déjà...

Jacques Prévert, le poète au grand cœur

Nous avons tous en tête des poèmes appris par cœur à l’école primaire, bien souvent de Jacques Prévert. Cependant l’œuvre du poète ne se résume pas uniquement à des récits pour enfants. En effet cet artiste inclassable détient de nombreuses cordes à son arc et forme une œuvre extrêmement varié ; l’écriture, le cinéma, le collage et même la musique, sans le savoir. Bien que Jacques Prévert soit parfois décrié car trop populaire il est parvenu à mettre en avant ses engagements politiques et sociaux bien souvent radicaux et indépendants.  

Voila quarante ans déjà que le poète populaire, Jacques Prévert nous a quitté. A cette occasion Viabooks revient sur la vie pleine de rebondissement de ce poète encore si populaire.

Une vie d’artiste

Jacques Prévert naît le 4 février 1900 à Neuilly-sur-Seine. Il y passe son enfance au côté de son frère ainé Jean, qui mourra très jeune et de son frère cadet Pierre. Son père André Prévert, fait plusieurs métiers pour gagner sa vie. Il est critique dramatique et cinématographique par plaisir. Il emmène souvent Jacques au théâtre et au cinéma. Sa mère, Marie Clémence, l'initie à la lecture. La vie de la famille Prévert est parfois chaotique, voir misérable. Le chômage du père oblige à des déménagements fréquents et le passage des huissiers. Malgré tout Jacques Prévert garde des souvenirs heureux de son enfance qui auront façonné l’homme et l’artiste qu’il deviendra. Le poète est un enfant qui s'ennuie à l'école. Après son certificat d'études primaires, il abandonne les études et multiplie alors les petits boulots. En 1920 Jacques Prévert est mobilisé et part faire son service militaire. Il y fera deux rencontres décisives : Yves Tanguy dont il fait la connaissance à Lunéville puis Marcel Duhamel, futur producteur de cinéma, éditeur, qui restera un ami très proche, qu’il rencontre lors de son affectation à Istanbul dans l’armée d’Orient. En 1925, alors qu’il est revenu à Paris, il participe au mouvement surréaliste, qui se reunit au 54 de la rue du Château près de Montparnasse. C’est en fait un logement où vivent Marcel Duhamel, Raymond Queneau et Yves Tanguy. C’est notamment dans cet hôtel que Prévert trouvera le terme de cadavre exquis pour définir le jeu littéraire auquel ses amis et lui se livrent. Le lieu deviendra donc un point de rencontre du mouvement surréaliste auquel participent Desnos, Malkine, Aragon, Leiris, Artaud sans oublier le chef de file André Breton. Prévert est toutefois trop indépendant d’esprit pour faire véritablement partie d’un groupe. Il supporte mal les exigences d’André Breton et finira par s’oppose à  son autoritarisme en 1930. En 1932, Prévert est sollicité par une troupe de théâtre ouvrier pour écrire des textes. Il devient ainsi l’auteur principal du Groupe Octobre, une troupe d’agitation-propagande comme on en trouve beaucoup à cette époque, fascinée par la Révolution Russe et l’idéal communiste. L’aventure d’Octobre se terminera en 1936.  Des années 1935 à 1945 Jacques Prévert se tourne vers le 7ième art et devient  scénariste et dialoguiste de grands films français. S’il écrit depuis les années 30, Jacques Prévert n’a jamais vraiment cherché à tirer quoique ce soit de ces poèmes ni à les faire éditer. Seuls quelques écrits ont été publiés dans des revues. Ce n’est qu’en 1945 qu’un jeune éditeur, René Bertelé, propose à Jacques Prévert de reunir ses poèmes dans un recueil, qui s’intitulera Paroles. Ce livre sera le premier d’une longue série qui connaitra un véritable succès. Jacques Prévert s’éteint le 11 avril 1977, auprès de sa femme Janine, des suites d’un cancer du poumon. Il sera enterré au cimetière d’Omonville-la-Petite.

De la littérature aux arts divers

L’imagination débordante de Prévert va très vite attirer l’attention des réalisateurs de films. Aujourd’hui encore le poète est considéré comme l'un des grands scénaristes français. A partir de 1936, et pendant près d’une décennie, il en fera son activité principale. Jacques Prévert rencontre le jeune réalisateur Marcel Carné, avec qui il va réaliser de grands films du cinéma français, dont Jenny (1936), Drôle de Drame (1937), Quai des Brumes (1938), Le Jour se lève (1939), Les Visiteurs du Soir (1942), Les Enfants du Paradis (1944), Les Portes de la Nuit (1946). Par la suite il travaillera avec d’autres réalisateurs ; Jean Grémillon, Jean Renoir et son frère Pierre Prévert. Il n’invente pas forcement le scénario ou l’histoire de départ. On lui demande souvent de la transformer, de l'adapter pour le cinéma, de créer des personnages originaux et d'écrire leurs dialogues dont certaines phrases resteront dans la mémoire de tous les spectateurs. Les critiques cinéma, parfois étonnés de l'originalité des films, les qualifieront de « réalisme poétique ». Il se liera des amitiés qui vont marquer sa vie, avec les acteurs Yves Montand, Jean Gabin, Arletty, le musicien Joseph Kosma, le décorateur Alexandre Trauner.

Le 7ième art n’est pas le seul qui s’accorde avec Prévert. Sauf pour certains de ses films, Jacques Prévert n'écrit pas spécialement des chansons, cependant la poétique de certains de ses textes incite des musiciens, notamment son ami Joseph Kosma, à les mettre en musique. De nombreux chanteurs, comme Juliette Gréco, les Frères Jacques ou encore Yves Montand, interprètent ses chansons. Personne n'oubliera : Les feuilles mortes ou Rappelle-toi, Barbara.

Prévert n’est pas seulement un artiste des mots mais également un artiste des images. Bien qu’il ne se soit jamais illustré par des talents de dessinateur, Prévert a toujours affiché un grand intérêt pour les arts visuels. Il se passionne donc pour ce qu'il appelle des images, en découpant et collant des morceaux de photos, de gravures ou de reproductions de tableaux, afin de produire quelque chose de totalement nouveau, parfois étrange mais toujours poétique. Ses collages restent, encore aujourd’hui, peu connus du grand public. Ils font pourtant partie intégrante de son œuvre en formant écho à ses textes, autant par la forme que par les sujets qu’il évoque.

Un homme engagé

Prévert a toujours fait partie de ces poètes qui commentent les évènements et s’intéressent à ce qui se passe dans le monde. La guerre est un thème qui revient régulièrement et auquel il s’attaque particulièrement. Certains poèmes se distinguent. C’est le cas de «Familiale» pour l'antimilitarisme avec cette rime en «r» - la guerre, les affaires, le cimetière, qui évoque une famille confrontée à la guerre. Ou bien le poème « Barbara » et sa célèbre exclamation « Quelle connerie la guerre ! », qui fera scandale. Le thème des grands hommes, des héros de l’Histoire associés aux guerres comme Napoléon, revient souvent. Son coté anarchiste aura pour cible privilégiée les bourgeois, les militaires et les forces de l’ordre.

Autre institution qui sera attaquée par Prévert, la religion, ses dogmes ainsi que ses représentants. Bien qu’il ait reçu une éducation religieuse à l’école, le poète est radicalement païen et anticlérical. Il ne mâche d’ailleurs pas ses mots et dénonce la compromission, la complaisance de l’Eglise vis-à-vis de situations d’injustice (guerre d’Espagne, régime fasciste…). On se souvient notamment d’une phrase emblématique de son athéisme  « Notre Père qui êtes aux cieux / restez-y ».

Enfin sa vie durant, Prévert défendra les faibles, les opprimés, les victimes et les sans voix. Les petites gens, les ouvriers, sont des personnages récurrents dans de nombreuses productions. Son poème « On » évoque le mépris avec lequel est traitée une employée de maison. « La Grasse matinée » fait le portrait poignant d’un homme qui a faim.

L’engagement poétique de Prévert est très différent de l’engagement dont ont fait preuve d’autres écrivains en se retrouvant dans un engagement affirmé, traduit par une démarche politique, comme  Jean Paul Sartre. L’engagement de Prévert est différent, plus ambigu et plus subtile. Il aime jouer avec les procédés poétiques en utilisant l’émotion, la satire et l’humour pour servir sa cause.

Ses œuvres majeures

Paroles, (1946) : Jacques Prévert publie Paroles en mai 1946, aux éditions du Point du Jour. Ce recueil de poèmes regroupe quatre-vingt textes dont quarante-deux ont été publiés entre 1930 et 1944 dans les revues Bifur, Cahier d'art, Commerce, ou dans d'autres publications plus engagées comme Essai et combats ou La Flèche. Lors de sa sortie, Paroles reçoit un accueil incroyable avec plus de cinq mille exemplaires vendus en une semaine. Le public, les critiques et les écrivains manifestent leur enthousiasme. Dès 1947, Prévert et son éditeur décident de publier une édition augmentée de seize textes, renouvelée en 1949, reprise en 1957 par Le Livre de poche et en 1972 par Folio. Ce recueil est intemporel et universel. Par le biais d’une apparente simplicité Prévert nous livre un recueil de réflexions profondes et travaillées. Les thèmes sont variés, et liés habilement : la violence, la guerre, la vie quotidienne, l'art, l'amour… Un vrai pilier de bibliothèque.

Extrait : « Trois allumettes une à une allumées dans la nuit

La première pour voir ton visage tout entier

La seconde pour voir tes yeux

La dernière pour voir ta bouche

Et l'obscurité tout entière pour me rappeler tout cela

En te serrant dans mes bras. » Paris at night

Contes pour enfants pas sages, (1947) : Découvrez pourquoi le Petit Poucet n’a pas retrouvé son chemin à cause d’une autruche trop gourmande ; pourquoi les antilopes sont tristes quand elles voient les humains faire un barbecue ; comment un dromadaire peut mordre un conférencier et se faire traiter de chameau ; en quoi l’éléphant de mer a une façon de s’asseoir supérieure à la nôtre… Toute l’impertinence et la malice de Prévert dans huit petits contes facétieux qui racontent la vie des bêtes en se moquant de celle des hommes. Dans ce recueil les grandes personnes ne sont pas les plus justes, les plus intelligentes ni les plus logiques. Ici les animaux ne comprennent pas les adultes ni leurs intentions. Prévert cherche à amener le lecteur à rire et réfléchir sur l'injustice à travers des histoires amusantes et cruelles. Certaines thématiques ne seront peut-être pas très parlantes pour un enfant du 21ième siècle (colonisation, croyances religieuses, châtiments corporels…) néanmoins l'absurdité et le ton des récits restent intemporels.

Extrait : « L'éléphant de mer, quand on ne l'ennuie pas, est heureux comme un roi, beaucoup plus heureux qu'un roi, parce qu'il peut s'asseoir sur le ventre quand ça lui fait plaisir alors que le roi, même sur le trône, est toujours assis sur son derrière. »

Le Quai des brumes de Marcel Carné, (1938) : Par une nuit ténébreuse, un déserteur du nom de Jean arrive au Havre dans l’espoir de quitter la France. En attendant un bateau, il trouve refuge au bout des quais, dans une baraque autour de laquelle gravitent plusieurs marginaux. Il y fait la rencontre de Nelly, une belle et mystérieuse jeune femme dont le regard le bouleverse. Cette dernière vit dans la terreur de son tuteur, le misérable Zabel, lui-même racketté par une bande de voyous. Par amour, Jean se mêle aux affaires de Nelly et met les pieds dans un engrenage périlleux… Légende du cinéma français Le Quai des brumes est un des films les plus célèbres de la collaboration Carné-Prévert. Le public apprécia grandement ce film construit autour de la personnalité de Jean Gabin, qui forme ici un couple mythique avec Michèle Morgan. Les critiques ont toutes reconnut un grand classique du réalisme politique français, rebaptisé plus tard « fantastique social ». Cependant cette réussite cinématographique n’est pas du gout de tous. La censure voit d’un très mauvais œil cette histoire de déserteur et imposa des nombreuses coupures. Les dialogues de Jacques Prévert apportent une atmosphère littéraire à l’œuvre, comparable à une poésie désenchantée.

Répliques cultes : «— T'as d'beaux yeux, tu sais. —Embrassez-moi. »

« Vaut mieux avoir cette tête-là que pas de tête du tout »,

Un écrivain d’hier et d’aujourd’hui

En tête des classements des poètes préférés des Français, en tête des ventes avec son recueil de poèmes Paroles, en tête des scénaristes qui ont marqué le cinéma français, et dans la tête des enfants, Jacques Prévert est un artiste qui a toujours été présent dans l’esprit des français, hier comme aujourd’hui, chez les grands comme chez les petits. La raison de l’intemporelle popularité du poète réside dans sa simplicité. Il parvient parfaitement à allier l’accessibilité grâce à son langage familier, tout en déconcertant le lecteur par des jeux de mots et des situations imprévues. Son succès se trouve également dans sa manière de se jouer des conventions de la poésie. Prévert oublie le caractère conventionnel du discours poétique par le jeu des mots. Sa poésie est continuellement faite de jeux sur le langage (calembours, inventions burlesques, néologismes, lapsus volontaires…) dont le poète tire des effets comiques inattendus, un humour noir et des significations doubles ou encore des images insolites. Cependant la véritable raison d’un succès continue se cache dans la générosité de l’auteur, qui prend sans relâche la défense des faibles, des immigrés, des enfants, des femmes et même des animaux. Derrière chaque poème de Prévert on découvre une quête de justice et d’humanité. Il parvient à mettre le doigt sur des situations encore d’actualité aujourd’hui. C’est notamment le cas dans son poème étrange étrangers, qui fait une dénonciation féroce du sort réservé à ses « étrangers » dans la France d’après-guerre. (« Vous êtes de la ville - vous êtes de sa vie - même si mal en vivez - même si vous en mourez. »). La petite fille de Jacques Prévert, Eugénie Bachelot-Prévert a d’ailleurs déclaré au sujet de son grand père « Jusqu’à la fin de sa vie, mon grand-père a gardé sa liberté de ton, sa manière de dénoncer des choses sans cynisme, mais avec un humour et un style inimitables ». C’est probablement ce caractère indépendant qui fait de lui un écrivain d’hier et d’aujourd’hui.

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