Genèse d'une oeuvre

Les premiers pas des grands écrivains

Publier un roman pour la première fois est un grand moment, comme le sont toutes les premières fois. Quels destins sont réservés à ces premiers textes ? Portent-ils déjà les germes du génie de l'oeuvre à venir ? De Céline à William Faulkner, en passant par J.D. Salinger, Marguerite Yourcenar ou Gabriel Garcia-Marquez, revenons sur les premiers pas des grands écrivains. 

Envisager la place du premier roman dans la production d’un écrivain est une question complexe car les cas de figure divergent considérablement selon les auteurs. Le premier roman a-t-il fait date ? Ou d’autres écrits postérieurs l’ont-ils évincé, le reléguant alors au rang de « roman de jeunesse », voire de « roman-brouillon » ? Dans un cas comme dans l’autre, le « premier né » nous en dit long sur le romancier et sur son œuvre. 

Quand le premier roman est un succès

Pour certains heureux romanciers, le premier roman connaît le succès et offre à son créateur le luxe d’être immédiatement connu et reconnu sur la scène littéraire. Le Prix Goncourt du Premier roman est d’ailleurs décerné chaque année à un romancier publiant son premier roman. En 2014, Kamel Daoud l’obtenait pour son roman inspiré de l’Etranger de Camus, Meursault, contre-enquête

Quand l’auteur qui trouve le succès dès son premier roman est en plus un jeune homme, ou une jeune femme, on n’est pas loin du mythe de l’écrivain prodige : Amélie Nothomb publie son premier roman, Hygiène de l’assassin en 1992, et obtient deux prix importants (René-Fallet et Alain-Fournier) : la romancière n’a que vingt-six ans. 

La première ligne d’une grande œuvre 

Pour d’autres auteurs, la route est plus longue et la réputation s’acquiert avec le temps. Il faut parfois deux, trois, quatre romans avant d’écrire "celui" qui réunira tous les suffrages et apportera à l’auteur le statut d’écrivain reconnu. Pour ces auteurs, se repencher sur les premières œuvres peut s’avérer très enrichissant. Cette démarche permet de déceler les éléments clés de l’imaginaire et de l’écriture du romancier, autrement dit, ce qui est resté, tel un noyau dur, d’œuvre en œuvre. Elle peut aussi permettre de mesurer le chemin parcouru, le travail d’affinage auquel s’est livré le romancier après sa première tentative. 

Souvent, les maisons d’édition éditent d’ailleurs sur le tard l’œuvre de jeunesse d’un écrivain devenu célèbre. Le premier roman de Gabriel Garcia Marquez, La Hojarasca, n’a d’abord été publié qu’en Colombie, en 1955. Il faudra attendre 1983 pour qu’il soit traduit et publié en France, sous le titre Des Feuilles dans la Bourrasque… Un an après que l’auteur a obtenu le Prix Nobel. 

On ne naît pas romancier… On le devient ! 

Le premier roman, qu’il soit un succès ou qu’il reste dans l’ombre, est toujours en lui-même l’aboutissement d’un long travail d’écriture. Il est bien rare qu’un auteur publie un roman en venant tout juste de prendre la plume ! La majorité des auteurs ont d’abord travaillé leur style et aiguisé leur pensée dans d’autres genres : articles de presse, critiques littéraires, nouvelles… 

William Faulkner affirme avec humour dans un entretien accordé à The Paris Review en 1956 : « Je suis un poète raté. Peut-être tous les écrivains veulent-ils écrire d’abord de la poésie, constatent qu’ils ne le peuvent pas et essaient ensuite les nouvelles, la forme la plus exigeante après la poésie. Et échouant à cela aussi, c’est alors qu’ils se lancent dans l’écriture de romans ». Le premier roman serait-il donc un échec ? Un aveu d’impuissance ? N’en déplaise à Faulkner, il semblerait au contraire que cette forme, plus longue, plus riche, plus libre, soit au contraire l’aboutissement d’un long travail de maturation.  Revenons sur quelques premières oeuvres emblématiques.

 

Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit : un roman indépassable ?

A l'évocation de Céline, on pense immédiatement au Voyage. Publié en 1932, ce premier roman est celui qui signe l’acte de naissance du romancier et qui continuera à la définir au fil du temps. 

Bardamu, médecin, raconte son expérience de la guerre et plus largement de l’absurdité du monde. A chaque étape de son voyage (Afrique, New York, Paris), il est pris de haut-le-cœur : que faire face au colonialisme ? à l’impudeur de la foule des grandes villes ? à la marchandisation des hommes dans un système capitaliste déshumanisant ? Rien, si ce n’est cracher son dégoût de l’homme et son désarroi face à la marche du monde. Dans un style oral et argotique, à la fois violent et sensible, le narrateur nous plonge avec lui dans la nuit noire. 

Ce roman coup de poing a provoqué de vives réactions lors de sa publication, comme le montrent les débats autour de l’attribution du prix Goncourt. Les partisans de Céline voient déjà dans le Voyage un des ces romans qui marquera à vie l’histoire de la littérature. Les détracteurs critiquent le langage relâché et le style oral qui dénote fortement dans le paysage littéraire de l’époque. Que penser en effet de la première phrase du roman, si désinvolte : « Ca a débuté comme ça » ? Finalement, Céline n’obtiendra pas le prix Goncourt. Mais cette première phrase continue de résonner dans nos oreilles et nos mémoires et ce premier roman fait partie du patrimoine littéraire mondial. 

 

William Faulkner, Monnaie de Singe : « Avec Monnaie de singe, j’ai constaté qu’écrire était amusant. » 

Dans l’entretien accordé en 1956 à The Paris Review, l’auteur américain, Prix Nobel de littérature en 1949, revient sur son entrée en écriture. Alors qu’il vit à la Nouvelle-Orléans, il fait la rencontre de l’écrivain Sherwood Anderson : « Le soir, nous nous retrouvions autour d’une bouteille ou deux, il parlait et j’écoutais. Je ne le voyais jamais avant midi. Il s’enfermait et travaillait. J’ai décidé que si c’était là la vie d’un écrivain, alors devenir écrivain était ce qu’il me fallait ». L’image, voire le mythe, de l’écrivain séduit le jeune Faulkner, qui se lance alors à corps perdu dans l’écriture de son premier roman, Monnaie de Singe (Soldiers Pay, en anglais), publié en 1926. Juste après la Première Guerre Mondiale, un aviateur, gravement blessé, rentre chez lui, dans un petit village de Géorgie. Mais comment continuer à vivre après avoir connu l’horreur ? Ce premier roman, considéré comme un roman « anti-guerre », est de facture plus simple que les futurs romans de Faulkner (Le Bruit et la Fureur, Tandis que j’agonise). Peut-être cette simplicité est-elle à mettre en lien avec l’état d’esprit dans lequel le jeune écrivain a composé ce premier roman : « Avec Monnaie de singe et Moustiques (son deuxième roman), j’ai écrit pour écrire parce que ça m’amusait ». La profondeur psychologique et la complexité énonciative, qui feront la beauté et aussi le côté abscons des romans postérieurs de Faulkner, viendront plus tard. Mais ce premier texte reste primordial car il signe la naissance du romancier et la découverte, fondamentale, du plaisir d’écrire.  

 

Gabriel Garcia Marquez, Des Feuilles dans la bourrasque : tout en univers en gestation

Avant de publier son premier roman, Gabriel Garcia Marquez a déjà exercé sa plume dans des journaux, y tenant des chroniques ou y publiant des nouvelles. Il commence à rédiger la Horajasca (Des Feuilles dans la Bourrasque, en français) en 1948 et le publie en 1955, après de très nombreuses modifications. Dès sa parution, le roman fait naître un réel enthousiasme. Mais au fur et à mesure du temps, et avec l’éclairage des écrits postérieurs de Garcia Marquez, la critique insistera surtout sur les défauts de cette première œuvre de jeunesse

Pourtant la lecture de ce roman est particulièrement intéressante. On y retrouve, en germe, tous les éléments caractéristiques de l’écriture de l’auteur colombien ainsi que les thèmes clés de son monde romanesque. Reprenons la trame : trois personnages de la même famille (le grand-père, la mère, le fils) se retrouvent autour du cadavre du docteur du village de Macondo. Celui-ci est mort dans des circonstances inexpliquées et est haï par les habitants du village, au point que ceux-ci refusent de lui offrir une sépulture. Mais le grand-père, ami du docteur, est bien décidé à s’opposer à cette cabale. Il entraîne sa famille dans sa décision d’enterrer dignement son ami, les condamnant à être rejetés par le reste du village. 

Pour les lecteurs de Garcia Marquez, ce rapide résumé n’est pas sans faire écho au monument paru en 1967, Cent Ans de Solitude. Les deux romans ont pour cadre le village de Macondo, transposition romanesque du village d’enfance de Garcia Marquez, Aracataca. De plus, on retrouve dès le premier roman l’idée d’une famille entière soumise à une malédiction, celle de la solitude. En effet, chez Garcia Marquez, la solitude est un gêne qui se transmet de génération en génération. L’auteur colombien est nourri de la lecture des tragédies antiques et classiques et cette influence se lira dans la majorité de ces romans (ne reconnaît-on d’ailleurs pas le mythe d’Antigone dans ce premier roman, avec le motif de la sépulture refusée ?)

Tout est donc là, dans le premier roman. Un peu comme si l’écrivain avait par la suite développé et approfondi un noyau dur qui serait l’essence de son œuvre. D’ailleurs, il affirme lors d’un entretien accordé à The Paris Review, publié en 2007 : « Je ne sais plus quel livre j’écris. Chacun d’eux est un fragment d’un ouvrage plus grand ». La Hojarasca est donc un fragment de l’œuvre unique de Garcia Marquez, et non l’un des moindres : il en est le premier. 

 

Marguerite Yourcenar,
Alexis ou le traité du vain combat : le début d’une longue réflexion sur l’Homme

Alexis ou le Traité du vain combat paraît en 1929 : dans ce roman épistolaire, Alexis écrit à son épouse Monique pour lui expliquer les raisons de son départ. Avec beaucoup de pudeur, il lui livre son « vain combat », celui qu’il a livré contre son homosexualité. 

Les avis sur ce premier texte ne furent pas unanimes. Alors que certains ont salué cette première publication prometteuse, d’autres ont critiqué l’influence trop prégnante du modèle gidien. En effet, le thème de l’homosexualité est un thème clé des romans d’André Gide. De plus, le sous-titre « le traité du vain combat » fait directement référence à l’ouvrage de l’écrivain La tentative amoureuse, ou le traité du vain désir, publié en 1922. L’œuvre de jeunesse serait-elle donc ici synonyme d’un manque de détachement quant aux modèles littéraires ? 

A la lumière des ouvrages postérieurs de Yourcenar, on se rend compte que ce jugement est difficile à tenir, tant ce premier roman est déjà marqué de l’identité propre de l’auteure. Dans Mémoires d’Hadrien, publié en 1951, on retrouve la forme du roman épistolaire : l’empereur Hadrien, à la fin de sa vie, écrit à son successeur Marc-Aurèle pour lui raconter sa vie et lui donner des conseils de gouvernement. Le thème de l’homosexualité est aussi un thème clé des Mémoires d’Hadrien, par le récit de la passion entre l’empereur et son jeune favori, Antinoüs. Encore une fois, ce thème est abordé avec distance et pudeur. Yourcenar ne cherche pas le sulfureux, le sensationnel : aborder l’homosexualité, ce n’est pour elle rien de plus, ni de moins, qu’aborder l’amour, la passion… en un mot, l’homme. Le fil rouge de l’œuvre de Yourcenar se trouve bien ici, dès le premier roman, dans ce questionnement anthropologique indissociable pour elle de l’acte d’écriture. Avec Alexis d’abord, puis avec Zénon, Nathanaël ou Hadrien, Yourcenar a créé des personnages pour sonder des hommes

 

JD Salinger, L’Attrape-coeurs, la synthèse d’un imaginaire

Salinger publie son premier et unique roman, The Catcher in the Rye, en 1951 (publié en France sous le titre L’Attrape-Cœurs, en 1967) Ce roman qui évoque avec sensibilité et humour l’errance physique et psychique d’un jeune adolescent dans le New York des années 50 est aujourd’hui un des livres les plus lus au monde.  

Avant la publication de son premier et dernier roman, Salinger était déjà connu sur la scène littéraire américaine pour ses nombreuses nouvelles, publiées à partir de 1945, dans des journaux comme le New Yorker ou le Saturday Evening Post. Le rôle de ces nouvelles est essentiel pour comprendre la naissance de l’Attrape-cœurs. Elles font apparaître les personnages mythiques de la « constellation Salinger », qui rayonneront dans le célèbre roman : le frère mort, la petite sœur, le jeune homme dépressif… La nouvelle Slight Rebellion off Madison, publiée dans le New Yorker en 1946, met déjà en scène un personnage prénommé Holden Caulfield, le héros de l’Attrape-coeurs : le jeune garçon va faire du patin à glace avec une amie de son école, Sally. Il lui parle de son dégoût du monde et lui propose de fuir avec lui. Sally refuse et renvoie brutalement Holden à la réalité. Voilà exactement la trame du chapitre 17 du roman. Dans une autre nouvelle publiée dans le New Yorker en 1950, intitulée Pour Esmé avec amour et abjection, Salinger nous raconte l’histoire d’un soldat guéri de sa dépression grâce à la lettre de sa petite sœur. Les pages les plus émouvantes de l’Attrape-cœurs font ressortir ce lien privilégié entre frère et sœur : le seul élément lumineux du monde d’Holden est bien la figure de sa petite sœur, Phoebe. 

Le premier roman apparaît donc ici comme une heureuse synthèse. Le monde de Salinger était déjà là, dans les nouvelles, mais ses éléments étaient éparpillés. Avec l’Attrape-cœurs, tout se regroupe, tout se recoupe : le monde a pris forme et a conquis soixante millions de lecteurs.   

 

Un premier roman est toujours important dans la vie d’un écrivain. Qu’il soit un succès ou passe inaperçu, il permet à l’auteur de prendre conscience de lui-même et de se confronter à ses lecteurs pour la première fois. Fait à la fois d’espoir et de crainte, ce moment est une étape essentielle à franchir pour sortir de l’ombre et espérer faire entendre sa voix. 

 

>Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la Nuit, (édition Gallimard)
 >William Faulkner, Monnaie de singe, (édition Flammarion)
 >Gabriel Garcia Marquez, Des Feuilles dans la bourrasque, (édition Grasset) 
 >Marguerite Yourcenar, Alexis ou le traité du vain combat, (édition Gallimard)
 >JD Salinger, L’Attrape-cœurs, (édition Pocket)
4.5
 

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